Chapitre 33
Aristote me dit :
— J’observe avec grand soin cette montagne qui marche sur deux pieds. Et, encore que rigoureusement tous ses actes soient explicables par de simples instincts, je veux bien lui reconnaître quelques lueurs d’intelligence. Mais que de choses lui manquent pour être l’égale d’une fourmi…
Je l’interrompis :
— Je n’ai jamais prétendu que l’homme fût l’égal de la fourmi. Mais tu le méprises trop et tu nies la plus grande partie de ses richesses.
Elle me fit remarquer qu’il vous manque la plupart des sens. Je fus obligé d’avouer que l’observation était exacte. Mais bientôt son énumération de vos pauvretés dépassa les limites du vrai.
— Cet être est sourd, affirma-t-elle.
— Qu’en sais-tu ?
— Je l’ai soumis à des expériences absolument concluantes. J’ai joué devant lui les musiques les plus étranges. Mes pattes ont battu le sol de façon à produire des bruits inquiétants. Et jamais ses pattes de devant ne se sont tendues dans le mouvement de celui qui écoute.
— Les sons qui dépendent de nous et même tous ceux que nous pouvons entendre sont trop faibles pour lui parvenir.
— Ceci est plausible, reconnut Aristote. Mais jamais, dans aucun cas, ses pattes antérieures n’ont fait le geste d’écouter.
Je dis :
— Regarde comme il tient singulièrement sa tête en ce moment. Je crois bien qu’il écoute quelque bruit très faible pour lui, trop énorme pour que nous puissions le soupçonner.
— Tu crois ?…
— Les organes qui lui permettent d’entendre ne sont pas dans ses pattes. Ils forment, des deux côtés de sa tête, de lourds et barbares ornements. Vois-tu ces énormes excroissances si grossièrement découpées ?…
Aristote m’interrompit, furieuse :
— Tu ne peux dire deux phrases sérieuses. Ton amour du paradoxe t’entraîne aux absurdités les plus inconcevables.
Et elle recommença à énumérer les pauvretés de cet être vaste et misérable, si lourd, si mal dessiné et, sauf par devant, aveugle de tous les côtés.