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Chapitre 34

— Veux-tu, Aristote, faire taire un instant ton orgueil de fourmi ? Je te dirai sur l’homme, sur ses véritables pauvretés et sur ses richesses insoupçonnées, des choses vraies et merveilleuses.

— Parle.

— En ce moment, cet être commet envers nous les mêmes injustices que tu commets envers lui. Lui aussi, il nous méprise…

— Le présomptueux imbécile !

— Ou plutôt, ce qui est plus injurieux, il admire celles de nos facultés qu’il possède aussi, s’étonne que nous, qui ne sommes pas des hommes, nous puissions montrer quelque lueur d’intelligence.

— Tu lui supposes une sottise bien excessive…

— Je le crois surtout aveuglé par un orgueil absurde, par le même orgueil qui t’empêche de bien voir.

Mais elle, dans un sursaut :

— Il n’y a pas d’orgueil à savoir que la fourmi est le seul être doué de raison.

— Regarde. La porte s’ouvre. Un autre homme entre. Ils font des gestes. Sûrement, ils parlent de nous. Et, en recueillant tes paroles, je crois savoir leurs paroles. L’observateur dit : « C’est étonnant comme ces petites bêtes sont intelligentes. Le croiriez-vous ? elles font ceci, elles font cela ! » Le camarade répond : « L’instinct suffit à expliquer tous ces actes. » « Non, reprend l’observateur, je vous assure qu’elles ont quelque intelligence. » Mais il ajoute aussitôt, prudent : « Rien de comparable assurément à l’esprit de l’homme. L’homme est le seul animal doué de raison. »

— Tu as des façons de penser bien inquiétantes.

— Observe-les un moment, lui dis-je. Je vais préparer quelque chose. J’ai peut-être trouvé un moyen de te faire comprendre mon sentiment sur l’homme et sur nous.

Des grains de blé étaient là. J’en disposai un certain nombre, de façon à leur faire dessiner deux circonférences sécantes, à peu près selon la figure que voici :

Je revins à Aristote, lui fis regarder mon travail.

— Que signifie ceci ? demanda-t-elle.

— Je représente, lui dis-je, par le cercle de gauche la pensée humaine, par le cercle de droite la pensée de la fourmi. Tu vois quelle petite partie commune présentent les deux domaines. L’homme nous croit seulement l’intelligence qu’il partage avec nous, ce qui est compris à la fois dans son cercle et dans le nôtre, ce pauvre coin que je remplis de blé.

Après avoir ainsi rendu la figure plus claire, je continuai :

— Mais ce qui est dans la partie originale de son cercle, comment le devinerions-nous ? Nous savons qu’il n’a pas ceci ni cela ; mais presque tout ce qu’il possède est pour nous de l’inconcevable. Chacun connaît les pauvretés du voisin et ignore presque toutes les richesses du voisin.

— Je sais que tu délires, déclara Aristote. Mais tes folies finissent par me troubler. Alors, l’univers et la pensée auraient des merveilles que nos yeux seraient incapables de voir et notre esprit impuissant à concevoir… Cette idée, je le sais, est folle. Mais je m’irrite qu’elle ait pu être rêvée, être exprimée. Me voici tourmentée, angoissée pour des heures. Je ne sais si je pourrai dormir cette nuit.

Et elle supplia :

— Oh ! mon amie, dis-moi vite que tu plaisantais, que tu n’as jamais cru ce que tu viens de dire !

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