Chapitre 37
Notre captivité s’aggrava.
L’homme eut-il besoin de la table qui supportait notre cité ou trouva-t-il intéressant de nous enfermer davantage ? Je ne sais, mais la table disparut. Le châssis qui contenait notre nid fut posé d’aplomb sur un grand verre à boire dont le pied plongeait dans un plat rempli d’eau. Nous ne pouvions sortir que sous la cage et le long du verre : promenade peu intéressante et qu’on n’était guère tenté de recommencer. Seulement, quelques instants chaque jour, l’entrée de la boîte se prolongeait d’une galerie en verre qui débouchait dans une cage en toile métallique, où nous trouvions du sucre, du miel et d’autres provisions de bouche.
L’hiver devait être venu. Mais l’homme, frileux, maintenait une température élevée dans cette chambre où il passait une partie de sa vie, assis, penché vers notre prison, nous regardant. Notre ville trop étroite ne nous permettait pas de fuir la chaleur, et nous en souffrions beaucoup. D’autre part, l’air de cet appartement était irrespirable, empesté par la violente odeur humaine. Nous nous sentions affaiblies, presque malades, et nous ne philosophions plus. Aristote était si furieuse qu’elle m’aurait battue, si j’avais persisté à plaider la cause de la montagne qui marche sur deux pieds. Nous passions ces longues journées inactives et ces interminables nuits suffocantes, sans sommeil, à maudire la cruauté ou l’inconscience de notre bourreau.
Un mal commença à sévir, désagréable et dégoûtant d’abord et qui bientôt devint en outre dangereux. Parmi les animaux qui vivent dans les fourmilières, se trouvent des parasites supportés parce qu’il serait long de s’en débarrasser et qu’après tout ils ne causent aucun dommage sensible. Des acariens — il me déplaît d’écrire le nom vulgaire et d’avouer que j’aie jamais eu, même en dehors de la vie humaine, des poux — des acariens de diverses espèces se promènent librement dans nos galeries et, de temps en temps, s’attachent à l’une de nous pour boire une goutte de sang. Ces petits êtres vivent de peu et ne nous incommodent guère. Leur légère piqûre est un chatouillement presque agréable, pourvu qu’il ne se renouvelle pas trop souvent.
Mais, dans les conditions anormales où nous vivions maintenant, les acariens se multipliaient jusqu’à former une gêne et un péril. La bouche surtout et les antennes de la plupart de nos camarades en étaient couvertes et je n’osais plus causer avec elles, de peur d’être envahie pendant le dialogue.
Il est à peu près impossible de saisir les petits acariens qu’on porte sur soi. On peut, il est vrai, demander ce service à une amie. Mais presque toutes les fourmis, comme abêties par la captivité, vivaient dans une indifférence stupide. Seules, Aristote, Hannibal, moi et deux ou trois autres luttions contre l’ignoble envahissement.
Pendant qu’Aristote nettoyait mes antennes, ma pensée gauche se représentait, dans le cadre d’une porte ouverte, sur un perron écorné aux angles et rongé par les pluies, une petite paysanne et sa mère. La mère était assise sur la marche supérieure ; l’enfant, plus bas, lui tournait le dos et se penchait en arrière vers le giron maternel. Les vieilles mains couleur de terre fouillaient, actives, dans les cheveux blonds. Le tableau, très précis dans un ruissellement de soleil et sur un fond d’ombre chaude, avait sa beauté et l’air charriait des odeurs de foin coupé. Pourtant j’éprouvais à gauche une sorte de dégoût tandis que mon cerveau droit jouissait d’une progressive délivrance.
Quand il me fallait rendre à Aristote le même service, je m’efforçais d’éteindre mon cerveau gauche, de chasser de moi toute pensée humaine. Je n’y parvenais pas toujours, et je souffrais de la besogne que je ne pouvais pas refuser.