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Chapitre 38

Ce jour-là, la cage de toile métallique contenait des provisions en quantité considérable. Peut-être notre geôlier devait-il s’absenter quelque temps. Dès que nous eûmes transporté chez nous toutes ces richesses, l’homme, après avoir enlevé le garde-manger et le tube qui le faisait communiquer avec notre nid, ferma hermétiquement l’entrée de la ville et nous recouvrit de l’écran noir.

Depuis longtemps nous ne sortions plus, nous méprisions la décevante promenade qui conduisait si vite, par un si monotone chemin, à une mer infranchissable. Pourtant c’est avec fureur que nous nous vîmes enfermées. D’ailleurs, le trou était nécessaire pour jeter les déchets. Faudrait-il donc se laisser envahir par les ordures de toutes sortes ?

Aristote me dit :

— Cet être que tu vantais tant est un fou bien cruel.

J’étais de l’avis d’Aristote. Mon cerveau gauche me rappelait la monstrueuse inhumanité de certains maîtres du monde et les caprices sanguinaires que les enfants assouvissent sur les animaux. Notre maître était-il un Néron, sans empire et qui, puérilisé par son impuissance envers ses semblables, trompait sur de pauvres insectes sa faim de torturer ?

Or, voici que, dans la ville fermée, on se mit à mourir. Ce fut d’abord un cadavre, puis deux cadavres, puis, le soir même, dix cadavres peut-être. La présence des morts dans l’habitation est insupportable à la fourmi. Nous nous irritions à songer que nous ne pourrions nous délivrer de ces immobilités créatrices de fantômes. Non seulement nous ne pourrions les porter, pieuses, dans un cimetière bien tenu, mais nous ne pourrions les jeter hors de la ville.

Certaines anxiétés grandissent, rapides, jusqu’à la folie, poussent à des gestes de folie. Ces corps, dont nous savions trop que nous ne pourrions nous débarrasser, nous les saisissions, les promenions interminablement autour de notre prison. Quand la fatigue nous forçait à les abandonner, d’autres les reprenaient, aussitôt à terre, et continuaient la promenade funèbre. Une force étrange nous empêchait de les laisser étendus sur le sol. C’eût été là, nous semblait-il, une acceptation définitive des effroyables présences : à la seule idée de ce consentement, des fureurs et des terreurs nous soulevaient. Chargées du fardeau macabre, nous courions, sans but. Le voyage des funérailles durerait, sans doute, jusqu’à la mort des porteuses, mais nous ne pouvions vivre auprès de morts immobiles.

Cette folie dura plusieurs jours, nous harassant toutes, nous privant de sommeil, nous agitant d’épouvantes. Quand nous portions un cadavre, nous fuyions précipitamment, poursuivies par des images vagues et farouches. Quand nous nous reposions, nous suivions les porteuses de loin, malgré un violent désir de les éviter, comme attachées à elles par un lien indénouable et entraînées par leur marche irrésistible.

On mourait innombrablement. L’heure vint où chaque vivante eut son cadavre à porter. Quand la fatigue écartait nos mandibules, faisait tomber le faix funèbre, nous restions auprès, haletantes, aspirant au moment où nos membres douloureux pourraient de nouveau nous traîner, alourdies du poids meurtrier.

On mourait toujours. Les porteuses maintenant étaient moins nombreuses que les fardeaux. Nous portions un cadavre et nous enjambions des cadavres et nous nous heurtions, terrifiées, à des cadavres. La cité était une cité de mort.

Des cadavres, des cadavres, partout des cadavres ; dans les salles, dans les galeries, dans nos provisions, des milliers de cadavres. Et, parmi ces cadavres qui encombrent toute la ville, cinq ou six vivants qui courent, chargés chacun d’un cadavre, et qui bondissent, affolés, et qui cherchent à éviter les cadavres inévitables et qui, lorsqu’ils rencontrent un autre vivant, le regardent avec des yeux hagards, injectés, hostiles à force de douleur.

Et voici : les vivants se sont tous rencontrés en un même point, près de la porte fermée. Chacun abandonne le corps qu’il portait et, dans une folie faite d’horreur, ils se jettent les uns sur les autres, se frappent furieusement, se déchirent, vont se tuer. Encore une minute, et la cité, si vivante il y a quelques jours, ne sera plus qu’un vaste tombeau fermé sur des morts.

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