Chapitre 41
J’examinai longuement mes compagnes de tout à l’heure, essayant de les reconnaître, n’y parvenant pas. Laquelle était Hannibal, si prudente dans le conseil, si habile et si brave dans l’action ? laquelle, Aristote, géniale et bonne, Aristote qui m’avait rendu tant de services, Aristote qui, un jour, sous le fraisier funèbre, me sauva la vie ?
Je mis ces pauvres insectes dans une éprouvette. Je les rapportai à Chambrancon, au nid abandonné. J’y apportai également aphœnogaster et lasius, puisqu’ils vivaient en bonne intelligence et parce que la communauté était bien pauvre de mandibules pour l’entretien de la ville et les autres besognes nécessaires.
Je conserve à cette fourmilière un amour patriotique qui m’a fait commettre des crimes envers d’autres fourmilières. J’ai cherché le nid des amazones qui nous forcèrent à la fuite, nous précipitèrent parmi tant de malheurs ; j’ai détruit le repaire et tué toutes les guerrières.
Après avoir rendu la sécurité à mes amies par le massacre des amazones, j’ai cherché un autre nid d’aphœnogaster. J’y ai volé des œufs, des nymphes, des larves, deux pondeuses. J’ai porté le tout à Hannibal et à Aristote. Pour que mes douze protégées aient le temps d’élever cette nombreuse famille, je leur porte dans le cratère des grains qui les dispensent de toute moisson. Je suis fier de repeupler ma ville.
Je reste des heures à contempler mes compatriotes, à me désoler d’être exilé par ma taille. Quelquefois je saisis une fourmi, j’étudie ses antennes frémissantes, ses yeux, intelligences rayonnant dans toutes les directions, et la puissance rapide de ses mouvements. Et, aussi absurde que si je me courbais pour entrer chez elle, je baisse la voix, ma voix grossière qui peut pénétrer son ouïe comme le chameau de l’Évangile passer par le trou de l’aiguille. Je l’interroge : « Qui es-tu ? Es-tu mon amie Aristote ? Comprends-tu ce que je fais pour vous, et m’en es-tu reconnaissante ? »
Elle, ne me distingue pas d’une autre montagne qui marche sur deux pieds. Elle s’agite, affolée de n’être point libre, tremblant d’être écrasée. Je la laisse partir ; je la suis d’un long regard nostalgique. Je ne puis plus lui faire connaître mes pensées ni connaître les siennes. Jamais elle n’entendra ma voix. Et le mouvement de ses antennes m’est obscur comme des caractères chinois que, devant mes yeux ignorants, un doigt de mandarin dessinerait dans l’air.
Et elle voit, cette fourmi qui me fuit dans une terreur, d’autres couleurs que mes couleurs, un autre univers que mon univers, toute une féerie que je ne puis retrouver en mes souvenirs, que je ne puis plus rêver.
Hélas ! j’ai perdu ma riche pensée, ma riche mémoire, mes riches organes de fourmi. Et tu jouis, fuyante Aristote, de combien de sens dont je n’ai plus aucune idée, en mon singulier appauvrissement.
Mais un bruit de pas trouble mes méditations. Je me retourne, je me redresse, lancé par le ressort d’un espoir fou. Si la fée revenait… Ah ! comme je la prierais de me refaire fourmi, pour toujours cette fois, et en m’affranchissant du trouble de toute pensée humaine, de tout souvenir humain. Oui, je la supplierais avidement. Car je n’ai trouvé que des compensations trop insuffisantes au riche univers perdu. Le baiser est un si pauvre paradis ; la femme est une si irritante femelle.
Je me console un peu, songeant à la longueur de ma vie. La fourmi meurt à huit ou neuf ans. Mais une inquiétude me prend : la destinée comptera-t-elle mon année de fourmi pour un an ou pour un huitième de mon existence ? L’inquiétude grandit, je me rappelle un des premiers mots de M™ Péditant :
— Mais qu’as-tu donc ? Tu sembles vieilli de dix ans depuis hier !