Chapitre 40
Je sentis une brusque douleur étrange et qui occupait tout mon corps soudain immense, une douleur de dilatation folle, une douleur d’éclatement
Et, homme tout à coup, je me trouvai debout sur la table qui était un guéridon et que mon poids fit tomber.
Un geste malheureux enfonça ma main dans la feuille de verre qui couvrait la fourmilière artificielle. Je la retirai toute sanglante, des débris enfoncés dans la chair.
Comme je me relevais, une femme entra — ma femme ! Et elle dit :
— Octave, qu’est-ce que ce bruit ? Tu m’as fait peur.
Puis, voyant ma main :
— Tu t’es fait mal !
Avec de l’eau qui était dans un broc — sans doute pour renouveler le fleuve circulaire, empêcher l’évaporation de délivrer les fourmis — elle se mit à laver les plaies.
J’avais peu de mal. Je pus bientôt échapper aux soins de M Octave Péditant, rester seul dans cette chambre où j’avais été quelques mois une fourmi prisonnière, où j’étais redevenu un homme.
Àforce de recherches, je retrouvai toutes les fourmis : les six amazones (je m’empressai de tuer ces vils esclavagistes), les six lasius et, ce qui m’étonna d’abord, les six aphœnogaster. Comment le nombre restait-il complet après mon involontaire désertion ?
Un instant de réflexion me fit comprendre. Au moment même où je redevenais Octave Péditant, la fourmi qui m’avait remplacé dans la vie humaine reprenait sa forme primitive.
Il est probable qu’elle n’avait pas conservé, elle, pendant son année d’exil, sa pensée ordinaire, et j’ai souvent songé aux sentiments nostalgiques qui poussèrent cette fourmi, devenue homme, à étudier les fourmis.