L’Homme plante. · Chapitre premier.
Nous commençons à entrevoir l’uniformité de la nature : ces rayons de lumiere encore foibles ſont dûs à l’étude de l’hiſtoire naturelle ; mais juſqu’à quel point va cette uniformité ?
Prenons garde d’outrer la nature, elle n’eſt pas ſi uniforme, qu’elle ne s’écarte ſouvent de ſes loix les plus favorites : tâchons de ne voir que ce qui eſt, ſans nous flatter de tout voir : tout eſt piege ou écueil, pour un eſprit vain & peu circonſpect.
Pour juger de l’analogie qui ſe trouve entre les deux principaux regnes, il faut comparer les parties des plantes avec celles de l’homme, & ce que je dis de l’homme, l’appliquer aux animaux.
Il y a dans notre eſpece, comme dans les végétaux, une racine principale & des racines capillaires. Le réſervoir des lombes & le canal thoracique, forment l’une, & les veines lactées ſont les autres. Mêmes uſages, mêmes fonctions par-tout. Par ces racines, la nourriture eſt portée dans toute l’étendue du corps organiſé.
L’homme n’eſt donc point un arbre renverſé, dont le cerveau ſeroit la racine, puiſqu’elle réſulte du ſeul concours des vaiſſeaux abdominaux qui ſont les premiers formés ; du moins le ſont-ils avant les tégumens qui les couvrent, & forment l’écorce de l’homme. Dans le germe de la plante, une des premieres choſes qu’on apperçoit, c’eſt ſa petite racine, enſuite ſa tige ; l’une deſcend, l’autre monte.
Les poumons ſont nos feuilles. Elles ſuppléent à ce viſcere dans les végétaux, comme il remplace chez nous les feuilles qui nous manquent. Si ces poumons des plantes ont des branches, c’eſt pour multiplier leur étendue, & qu’en conſéquence il y entre plus d’air : ce qui fait que les végétaux, & ſur-tout les arbres en reſpirent en quelque ſorte plus à l’aiſe. Qu’avions-nous beſoin de feuilles & de rameaux ? La quantité de nos vaiſſeaux & de nos véſicules pulmonaires, eſt ſi bien proportionnée à la maſſe de notre corps, à l’étroite circonférence qu’elle occupe, qu’elle nous ſuffit. C’eſt un grand plaiſir d’obſerver ces vaiſſeaux & la circulation qui s’y fait principalement dans les amphibies.
Mais quoi de plus reſſemblant que ceux qui ont été découverts & décrits par les Harvées de la botanique ! Ruiſch, Boerhaave, &c. ont trouvé dans l’homme la même nombreuſe ſuite de vaiſſeaux que Malpighi, Leuvvenhœk, van Royen, dans les plantes ? Le cœur bat-il dans tous les animaux ? enfle-t-il leurs veines de ces ruiſſeaux de ſang, qui portent dans toute la machine le ſentiment & la vie ? La chaleur, cet autre cœur de la nature, ce feu de la terre & du ſoleil, qui ſemble avoir paſſé dans l’imagination des poëtes, qui l’ont peint ; ce feu, dis-je, fait également circuler les ſucs dans les tuyaux des plantes, qui tranſpirent comme nous. Quelle autre cauſe en effet pourroit faire tout germer, croître, fleurir & multiplier dans l’univers ?
L’air paroît produire dans les végétaux les mêmes effets qu’on attribue avec raiſon dans l’homme, à cette ſubtile liqueur des nerfs, dont l’exiſtence eſt prouvée par mille expériences.
C’eſt cet élément, qui par ſon irritation & ſon reſſort fait quelquefois élever les plantes au-deſſus de la ſurface des eaux, s’ouvrir & ſe fermer, comme on ouvre & ferme la main : phénomene dont la conſidération a peut-être donné lieu à l’occaſion de ceux qui ont fait entrer l’éther dans les eſprits animaux, auxquels il ſeroit mêlé dans les nerfs.
Si les fleurs ont leurs feuilles, ou pétales, nous pouvons regarder nos bras & nos jambes comme de pareilles parties. Le nectarium, qui eſt le réſervoir du miel dans certaines fleurs telles que la tulippe, la roſe, &c. eſt celui du lait dans la plante femelle de notre eſpece, lorſque la mâle le fait venir. Il eſt double, & a ſon ſiege à la baſe latérale de chaque pétale, immédiatement ſur un muſcle conſidérable, le grand pectoral.
On peut regarder la matrice vierge, ou plutôt non groſſe, ou, ſi l’on veut, l’ovaire, comme un germe qui n’eſt point encore fécondé. Le ſtylus de la femme eſt le vagin ; la vulve, le mont de Vénus avec l’odeur qu’exhalent les glandes de ces parties, répondent au Stigma : & ces choſes, la matrice, le vagin & la vulve forment le Piſtille ; nom que les botaniſtes modernes donnent à toutes les parties femelles des plantes.
Je compare le péricarpe à la matrice dans l’état de groſſeſſe, parce qu’elle ſert à envelopper le fœtus. Nous avons notre graine comme les plantes, & elle eſt quelquefois fort abondante.
Le nectarium ſert à diſtinguer les ſexes dans notre eſpece, quand on veut ſe contenter du premier coup d’œil, mais les recherches les plus faciles ne ſont pas les plus sûres ; il faut joindre le piſtille au nectarium, pour avoir l’eſſence de la femme ; car le premier peut bien ſe trouver ſans le ſecond, mais jamais le ſecond ſans le premier, ſi ce n’eſt dans des hommes d’un embonpoint conſidérable, & dont les mamelles imitent d’ailleurs celles de la femme, juſqu’à donner du lait, comme Morgagni & tant d’autres en rapportent l’obſervation. Toute femme imperforée, ſi on peut appeler femme, un être qui n’a aucun ſexe, telle que celle dont je fais plus d’une fois mention, n’a point de gorge, c’eſt le bourgeon de la vigne, ſur-tout cultivée.
Je ne parle point du calice, ou plutôt du corole, parce qu’il eſt étranger chez nous, comme je le dirai.
C’en eſt aſſez, car je ne veux point aller ſur les briſées de Corneille Agrippa. J’ai décrit botaniquement la plus belle plante de notre eſpece, je veux dire la femme ; ſi elle eſt ſage, quoique métamorphoſée en fleur, elle n’en ſera pas plus facile à cueillir.
Pour nous autres hommes, ſur leſquels un coup d’œil ſuffit, fils de Priape, animaux ſpermatiques, notre étamine eſt comme roulée en tube cylindrique, c’eſt la verge, & le ſperme eſt notre poudre fécondante. Semblables à ces plantes, qui n’ont qu’un mâle, nous ſommes des Monandria : les femmes font des Monagynia, parce qu’elles n’ont qu’un vagin. Enfin le genre humain, dont le mâle eſt ſéparé de la femelle, augmentera la claſſe des Dieciœ : je me ſers des mots dérivés du grec, & imaginés par Linnæus.
J’ai cru devoir expoſer d’abord l’analogie qui regne entre la plante & l’homme déjà formés, parce qu’elle eſt plus ſenſible & plus facile à ſaiſir. En voici une plus ſubtile, & que je vais puiſer dans la génération des deux regnes.
Les plantes ſont mâles & femelles, & ſe ſecouent comme l’homme, dans le congrès. Mais en quoi conſiſte cette importante action qui renouvelle toute la nature ? Les globules infiniment petits, qui ſortent des grains de cette pouſſiere, dont ſont couvertes les étamines des fleurs, ſont enveloppés dans la coque de ces grains, à-peu-près comme certains œufs, ſelon Needham & la vérité. Il me ſemble que nos gouttes de ſemence ne répondent pas mal à ces grains, & nos vermiſſeaux à leurs globules. Les animalcules de l’homme ſont véritablement enfermés dans deux liqueurs, dont la plus commune, qui eſt le ſuc des proſtates, enveloppe la plus précieuſe, qui eſt la ſemence proprement dire ; & à l’exemple de chaque globule de poudre végétale, ils contiennent vraiſemblablement la plante humaine en miniature. Je ne ſais pourquoi Needham s’eſt aviſé de nier ce qu’il eſt ſi facile de voir. Comment un phyſicien ſcrupuleux, un de ces prétendus ſectateurs de ſeule expérience, ſur des obſervations faites dans une eſpece, oſe-t-il conclure que les mêmes phénomenes doivent ſe rencontrer dans une autre, qu’il n’a cependant point obſervée, de ſon propre aveu ? De telles concluſions tirées pour l’honneur d’une hypotheſe, dont on ne hait que le nom, fâché que la choſe n’ait pas lieu, de telles concluſions, dis-je, en font peu à leur auteur. Un homme du mérite de Needham avoit encore moins beſoin d’exténuer celui de M. Geoffroy, qui, autant que j’en puis juger par ſon mémoire ſur la ſtructure & les principaux uſages des fleurs, a plus que conjecturé que les plantes étoient fécondées par la pouſſiere de leurs étamines. Ceci ſoit dit en paſſant.
Le liquide de la plante diſſout mieux qu’aucun autre, la matiere qui doit la féconder ; de ſorte qu’il n’y a que la partie la plus ſubtile de cette matiere qui aille frapper le but.
Le plus ſubtil de la ſemence de l’homme ne porte-t-il pas de même ſon ver, ou ſon petit poiſſon, juſque dans l’ovaire de la femme ?
Needham compare l’action des globules fécondants à celle d’une éolipille violemment échauffé. Elle paroit auſſi ſemblable à une eſpece de petite bileveſée, tant dans la nature même, ou dans l’obſervation, que dans la figure que ce jeune & illuſtre naturaliſte Anglois nous a donnée de l’éjaculation des plantes.
Si le ſuc propre à chaque végétal produit cette action d’une maniere incompréhenſible, en agiſſant ſur les grains de pouſſiere, comme l’eau ſimple fait d’ailleurs, comprenons-nous mieux comment l’imagination d’un homme qui dort, produit des pollutions, en agiſſant ſur les muſcles érecteurs & éjaculateurs, qui, même ſeuls & ſans le ſecours de l’imagination, occaſionnent quelquefois les mêmes accidents ? À moins que les phénomenes qui s’offrent de part & d’autre, ne vinſſent d’une même cauſe, je veux dire d’un principe d’irritation, qui après avoir tendu les reſſorts, les feroit ſe débander. Ainſi l’eau pure, & principalement le liquide de la plante, n’agiroit pas autrement ſur les grains de pouſſiere, que le ſang & les eſprits ſur les muſcles & réſervoirs de la ſemence.
L’éjaculation des plantes ne dure qu’une ſeconde ou deux ; la nôtre dure-t-elle beaucoup plus ? Je ne le crois pas : quoique la continence offre ici des variétés qui dépendent du plus ou moins de ſperme amaſſé dans les véſicules ſéminales. Comme elle ſe fait dans l’expiration, il falloit qu’elle fût courte : des plaiſirs trop longs euſſent été notre tombeau. Faute d’air ou d’inſpiration, chaque animal n’eût donné la vie qu’aux dépens de la ſienne propre, & fût véritablement mort de plaiſir.
Mêmes ovaires, mêmes œufs & même faculté fécondante. La plus petite goutte de ſperme, contenant un grand nombre de vermiſſeaux, peut, comme on l’a vu, porter la vie dans un grand nombre d’œufs.
Même ſtérilité encore, même impuiſſance des deux côtés : s’il y a eu de grains qui frappent le but, & ſoient vraiment féconds, peu d’animalcules percent l’œuf féminin. Mais dès qu’une fois il s’y eſt implanté, il y eſt nourri, comme le globule de poudre, & l’un & l’autre forment avec le temps l’être de ſon eſpece, un homme & une plante.
Les œufs, ou les graines de la plante, mal-à-propos appelés germes, ne deviennent jamais fœtus, s’ils ne ſont fecondés par la pouſſiere dont il s’agit ; de même une femme ne fait point d’enfant, à moins que l’homme ne lui lance, pour ainſi dire, l’abrégé de lui-même au fond des entrailles.
Faut-il que cette pouſſiere ait acquis un certain degré de maturité pour être féconde ? La ſemence de l’homme n’eſt pas plus propre à la génération dans le jeune âge, peut-être parce que notre petit ver ſeroit encore alors dans un état de nymphe, comme le traducteur de Needham l’a conjecturé. La même choſe arrive, lorſqu’on eſt extrêmement épuiſé, ſans doute parce que les animalcules mal nourris meurent, ou du moins ſont trop foibles. On ſeme en vain de telles graines, ſoit animales, ſoit végétales ; elles ſont ſtériles & ne produiſent rien. La ſageſſe eſt la mere de la fécondité.
L’amnios, le chorion, le cordon ombilical, la matrice, &c. ſe trouvent dans les deux regnes. Le fœtus humain ſort-il enfin par ſes propres efforts de la priſon maternelle ? Celui des plantes, ou, pour le dire néologiquement, la plante embrionnée, tombe au moindre mouvement, dès qu’elle eſt mûre : c’eſt l’accouchement végétal.
Si l’homme n’eſt pas une production végétale, comme l’arbre de Diane, & les autres, c’eſt du moins un inſecte qui pouſſe ſes racines dans la matrice, comme le germe fécondé des plantes dans la leur. Il n’y auroit cependant rien de ſurprenant dans cette idée, puiſque Needham obſerve que les polypes, les bernacles & autres animaux ſe multiplient par végétation. Ne taille-t-on pas encore, pour ainſi dire, un homme comme un arbre ? Un auteur univerſellement ſavant l’a dit avant moi. Cette forêt de beaux hommes qui couvre la Pruſſe, eſt due aux ſoins & aux recherches du feu roi. La généroſité réuſſit encore mieux ſur l’eſprit ; elle en eſt l’aiguillon, elle ſeule peut le tailler, pour ainſi dire, en arbres des jardins de Marli, & qui plus eſt, en arbres qui, de ſtériles qu’ils euſſent été, porteront les plus beaux fruits. Eſt-il donc ſurprenant que les beaux arts prennent aujourd’hui la Pruſſe pour leur pays natal ? Et l’eſprit n’avoit-il pas droit de s’attendre aux avantages les plus flatteurs, de la part d’un prince qui en a tant ?
Il y a encore parmi les plantes des noirs, des mulâtres, des taches où l’imagination n’a point de part, ſi ce n’eſt peut-être dans celle de Mr. Colonne. Il y a des panaches ſinguliers, des montres, des loupes, des goëtres, des queues de ſinges & d’oiſeaux ; & enfin, ce qui forme la plus grande & la plus merveilleuſe analogie, c’eſt que les fœtus des plantes ſe nourriſſent, comme Mr. Monroo l’a prouvé, ſuivant un mélange du mécaniſme des ovipares & des vivipares. C’en eſt aſſez ſur l’analogie des deux regnes.