‹ L’Homme PlanteChapitre 2 sur 3 · Chapitre ſecond.

Chapitre ſecond.

Je paſſe à la ſeconde partie de cet ouvrage, ou à la différence des deux regnes.

La plante eſt enracinée dans la terre qui la nourrit, elle n’a aucuns beſoins, elle ſe féconde elle-même, elle n’a point la faculté de ſe mouvoir ; enfin on l’a regardée comme un animal immobile, qui cependant manque d’intelligence, & même de ſentiment.

Quoique l’animal ſoit une plante mobile, on peut le conſidérer comme un être d’une eſpece bien différente : car non ſeulement il a la puiſſance de ſe mouvoir, & le mouvement lui coûte ſi peu, qu’il influe ſur la ſaineté des organes dont il dépend ; mais il ſent, il penſe, il peut ſatiſfaire cette foule de beſoins dont il eſt aſſiégé.

Les raiſons de ces variétés ſe trouvent dans ces variétés même, avec les loix que je vais dire.

Plus un corps organiſé a de beſoins, plus la nature lui a donné de moyens pour les ſatiſfaire. Ces moyens ſont les divers degrés de cette ſagacité, connue ſous le nom d’inſtinct dans les animaux, & d’âme dans l’homme.

Moins un corps organiſé a de néceſſités, moins il eſt difficile à nourrir & à élever, plus ſon partage d’intelligence eſt mince. Les êtres ſans beſoins, ſont auſſi ſans eſprit : derniere loi qui s’enfuit des deux autres.

L’enfant collé au téton de ſa nourrice qu’il tete ſans-ceſſe, donne une juſte idée de la plante. Nourriſſon de la terre, elle n’en quitte le ſein qu’à la mort. Tant que la vie dure, la plante eſt identifiée avec la terre ; leurs viſceres ſe confondent, & ne ſe ſéparent que par force. Delà point d’embarras, point d’inquiétude pour avoir de quoi vivre ; par conſéquent point de beſoins de ce côté.

Les plantes font encore l’amour ſans peine ; car ou elles portent en ſoi le double inſtrument de la génération, & ſont les ſeuls hermaphrodites qui puiſſent s’engroſſer eux-mêmes ; ou ſi dans chaque fleur les ſexes ſont ſéparés, il ſuffit que les fleurs ne ſoient pas trop éloignées les unes des autres, pour qu’elles puiſſent ſe mêler enſemble. Quelquefois même le congrès ſe fait, quoique de loin, & même de fort loin. Le palmier de Pontanus n’eſt pas le ſeul exemple d’arbres fécondés à une grande diſtance. On ſait depuis long-temps que ce ſont les vents, ces meſſagers de l’amour végétal, qui portent aux plantes femelles le ſperme des mâles. Ce n’eſt point en plein vent que les nôtres courent ordinairement de pareils riſques.

La terre n’eſt pas ſeulement la nourrice des plantes, elle en eſt en quelque ſorte l’ouvriere ; non contente de les allaiter, elle les habille. Des mêmes ſucs qui les nourriſſent, elle fait filer des habits qui les enveloppent. C’eſt le corolle, dont j’ai parlé, & qui eſt orné des plus belles couleurs. L’homme, & ſur-tout la femme, ont le leur en habits, & en divers ornemens, durant le jour ; car la nuit ce ſont des fleurs preſque ſans enveloppe.

Quelle différence des plantes de notre eſpece, à celles qui couvrent la ſurface de la terre ! Rivales des aſtres, elles forment le brillant émail des prairies : mais elles n’ont ni peines, ni plaiſirs. Que tout eſt bien compoſé ! Elles meurent comme elles vivent, ſans le ſentir. Il n’étoit pas juſte que qui vit ſans plaiſir, mourût avec peine.

Non-ſeulement les plantes n’ont point d’ame, mais cette ſubſtance leur étoit inutile. N’ayant aucune des néceſſités de la vie animale, aucune ſorte d’inquiétude, nuls ſoins, nuls pas à faire, nuls déſirs, toute ombre d’intelligence leur eût été auſſi ſuperflue, que la lumiere à un aveugle. Au défaut de preuves philoſophiques, cette raiſon jointe à nos ſens, dépoſe donc contre l’âme des végétaux.

L’inſtinct a été encore plus légitimement refuſé à tous les corps fixement attachés aux rochers, aux vaiſſeaux, ou qui ſe forment dans les entrailles de la terre.

Peut-être la formation des minéraux ſe fait-elle ſuivant les loix de l’attraction ; en ſorte que le fer n’attire jamais l’or, ni l’or le fer, que toutes les parties hétérogenes ſe repouſſent, & que les ſeules homogenes s’uniſſent, ou font un corps entr’elles. Mais ſans rien décider dans une obſcurité commune à toutes les générations, parce que j’ignore comment ſe fabriquent les foſſiles, faudra-t-il invoquer, ou plutôt ſuppoſer une ame, pour expliquer la formation de ces corps ? Il ſeroit beau, (ſur-tout après en avoir dépouillé des êtres organiſés, où ſe trouvent autant de vaiſſeaux que dans l’homme) il ſeroit donc beau, dis-je, d’en vouloir revêtir des corps d’une ſtructure ſimple, groſſiere & compacte !

Imaginations, chimeres antiques, que toutes ces ames prodiguées à tous les regnes ! Et ſottiſes aux modernes qui ont eſſayé de les rallumer d’un ſouffle ſubtil ! Laiſſons leurs noms & leurs mânes en paix ; le Galien des Allemands, Sennert, ſeroit trop maltraité.

Je regarde tout ce qu’ils ont dit comme des jeux philoſophiques & des bagatelles qui n’ont de mérite que la difficulté, difficiles nugœ. Faut-il avoir recours à une ame pour expliquer la croiſſance des plantes, infiniment plus prompte que celle des pierres ? Et dans la végétation de tous les corps, depuis le mou juſqu’au plus dur, tout ne dépend-il pas des ſucs nourriciers plus ou moins terreſtres, & appliqués avec divers degrés de force à des maſſes plus ou moins dures ? Par-là en effet je vois qu’un rocher doit moins croître en cent ans, qu’une plante en huit jours.

Au reſte, il faut pardonner aux anciens leurs ames générales & particulieres. Ils n’étoient point verſés dans la ſtructure & l’organiſation des corps, faute de phyſique expérimentale & d’anatomie. Tout devoit être auſſi incompréhenſible pour eux, que pour ces enfans, ou ces ſauvages, qui voyant pour la premiere fois une montre, dont ils ne connoiſſent pas les reſſorts, la croient animée, ou douée d’une ame comme eux, tandis qu’il ſuffit de jeter les yeux ſur l’artifice de cette machine, artifice ſimple, qui ſuppoſe véritablement, non une ame qui lui appartienne en propre, mais celle d’un ouvrier intelligent, ſans lequel jamais le haſard n’eût marqué les heures & le cours du ſoleil.

Nous beaucoup plus éclairés par la phyſique, qui nous montre qu’il n’y a point d’autre ame du monde que dieu & le mouvement ; d’autre ame des plantes, que la chaleur ; plus éclairés par l’anatomie, dont le ſcapel s’eſt auſſi heureuſement exercé ſur elles, que ſur nous & les animaux ; enfin plus inſtruits par les obſervations microſcopiques qui nous ont découvert la génération des plantes, nos yeux ne peuvent s’ouvrir au grand jour de tant de découvertes, ſans voir, malgré la grande analogie expoſée ci-devant, que l’homme & la plante different peut-être encore plus entr’eux, qu’ils ne ſe reſſemblent. En effet, l’homme eſt celui de tous les êtres connus juſqu’à préſent, qui a le plus d’ame, comme il étoit néceſſaire que cela fût ; & la plante celui de tous auſſi, ſi ce n’eſt les minéraux, qui en a & en devoit avoir le moins. La belle ame après tout, qui ne s’occupant d’aucuns objets, d’aucuns deſirs, ſans paſſions, ſans vices, ſans vertus, ſur-tout ſans beſoins, ne ſeroit pas même chargée du ſoin de pourvoir à la nourriture de ſon corps.

Après les végétaux & les minéraux, corps ſans ame, viennent les êtres qui commencent à s’animer, tels ſont le polype, & toutes les plantes animales inconnues juſqu’à ce jour, & que d’autres heureux Trembleys découvriront avec le temps.

Plus les corps dont je parle tiendront de la nature végétale, moins ils auront d’inſtinct, moins leurs opérations ſuppoſeront de diſcernement.

Plus ils participeront de l’animalité, ou feront des fonctions ſemblables aux nôtres, plus ils ſeront généreuſement pourvus de ce don précieux. Ces êtres mitoyens ou mixtes, que j’appelle ainſi, parce qu’ils ſont enfans des deux regnes, auront en un mot d’autant plus d’intelligence, qu’ils ſeront obligés de ſe donner de plus grands mouvemens pour trouver leur ſubſiſtance.

Le dernier, ou le plus vil des animaux, ſuccede ici à la plus ſpirituelle des plantes animales ; j’entends celui qui de tous les véritables êtres de cette eſpece, ſe donne le moins de mouvement, ou de peine, pour trouver ſes alimens & ſa femelle, mais toujours un peu plus que la premiere plante animale. Cet animal aura plus d’inſtinct qu’elle, quand ce ſurplus de mouvement ne ſeroit que de l’épaiſſeur d’un cheveu. Il en eſt de même de tous les autres, à proportion des inquiétudes qui les tourmentent : car ſans cette intelligence relative aux beſoins, celui-ci ne pourroit alonger le cou, celui-là ramper, l’autre baiſſer ou lever la tête, voler, nager, marcher, & cela viſiblement exprès pour trouver ſa nourriture. Ainſi, faute d’aptitude à réparer les pertes que font ſans-ceſſe les bêtes qui tranſpirent le moins, chaque individu ne pourroit continuer de vivre : il périroit à meſure qu’il ſeroit produit, & par conſéquent les corps le ſeroient vainement, ſi dieu ne leur eût donné à tous, pour ainſi dire, cette portion de lui-même, que Virgile

exalte ſi magnifiquement dans les abeilles.

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