Chapitre troiſième.
Rien de plus charmant que cette contemplation, elle a pour objet cette échelle imperceptiblement graduée, qu’on voit la nature exactement paſſer par tous ſes degrés, ſans jamais ſauter en quelque ſorte un ſeul échelon dans toutes ſes productions diverſes. Quel tableau nous offre le ſpectacle de l’univers ! Tout y eſt parfaitement aſſorti, rien n’y tranche ; ſi l’on paſſe du blanc au noir, c’eſt par une infinité de nuances, ou de degrés, qui rendent ce paſſage infiniment agréable.
L’homme & la plante forment le blanc & le noir ; les quadrupedes, les oiſeaux, les poiſſons, les inſectes, les amphibies, nous montrent les couleurs intermédiaires qui adouciſſent ce frappant contraſte. Sans ces couleurs, ſans les opérations animales, toutes différentes entr’elles, que je veux déſigner ſous ce nom ; l’homme, ce ſuperbe animal, fait de boue comme les autres, eût cru être un dieu ſur la terre, & n’eut adoré que lui.
Il n’y a point d’animal ſi chétif & ſi vil en apparence, dont la vue ne diminue l’amour-propre d’un philoſophe. Si le haſard nous a placés au haut de l’échelle, ſongeons qu’un rien de plus ou de moins dans le cerveau, où eſt l’ame de tous les hommes, (excepté des Léibnitiens) peut ſur le champ nous précipiter au bas, & ne mépriſons point des êtres qui ont la même origine que nous. Ils ne ſont à la vérité qu’au ſecond rang, mais ils y ſont plus ſtables & plus fermes.
Deſcendons de l’homme le plus ſpirituel, au plus vil des végétaux, & même des foſſiles : remontons du dernier de ces corps au premier des génies, embraſſant ainſi tout le cercle des regnes, nous admirerons par-tout cette uniforme variété de la nature. L’eſprit finit-il ici ? Là on le voit prêt à s’éteindre, c’eſt un feu qui manque d’alimens : ailleurs il ſe rallume, il brille chez nous, il eſt le guide des animaux.
Il y auroit à placer ici un curieux morceau d’hiſtoire naturelle, pour démontrer que l’intelligence a été donnée à tous les animaux en raiſon de leurs beſoins : mais à quoi bon tant d’exemples & de faits ? Ils nous ſurchargeroient ſans augmenter nos lumieres, & ces faits d’ailleurs ſe trouvent dans les livres de ces obſervateurs infatigables, que j’oſe appeler les plus ſouvent les manœuvres des philoſophes.
S’amuſe qui voudra à nous ennuyer de toutes les merveilles de la nature : que l’un paſſe ſa vie à obſerver les inſectes ; l’autre à compter les petites oſſelets de la membrane de l’ouïe de certains poiſſons ; à meſurer même, ſi l’on veut, à quelle diſtance peut ſauter une puce, pour paſſer ſous ſilence tant d’autres miſérables objets ; pour moi qui ne ſuis curieux que de philoſophie, qui ne ſuis fâché que de ne pouvoir étendre les bornes, la nature active ſera toujours mon ſeul point de vue. J’aime à la voir au loin, en grand comme en général, & non en particulier, ou en petits détails, qui quoique néceſſaires juſqu’à un certain point dans toutes les ſciences, communément ſont la marque du peu de génie de ceux qui s’y livrent. C’eſt par cette ſeule maniere d’enviſager les choſes, qu’on peut s’aſſurer que l’homme non-ſeulement n’eſt point entierement une plante, mais n’eſt pas même un animal comme un autre. Faut-il en répéter la raiſon ? C’eſt qu’ayant infiniment plus de beſoins, il fallait qu’il eût infiniment plus d’eſprit.
Qui eût cru qu’une ſi triſte cauſe eût produit de ſi grands effets ? Qui eût cru qu’un auſſi fâcheux aſſujettiſſement à toutes ces importunes néceſſités de la vie, qui nous rappellent à chaque inſtant la miſere de notre origine & de notre condition, qui eût cru, dis-je, qu’un tel principe eût été la ſource de notre bonheur, & de notre dignité ; diſons plus, de la volupté même de l’eſprit, ſi ſupérieure à celle du corps ? Certainement ſi nos beſoins, comme on n’en peut douter, ſont une ſuite néceſſaire de la ſtructure de nos organes, il n’eſt pas moins évident que notre ame dépend immédiatement de nos beſoins, qu’elle eſt ſi alerte à ſatiſfaire & à prévenir, que rien ne va devant eux. Il faut que la volonté même leur obéiſſe. On peut donc dire que notre ame prend de la force & de la ſagacité, à proportion de leur multitude ; ſemblable à un général d’armée qui ſe montre d’autant plus habile & d’autant plus vaillant, qu’il a plus d’ennemis à combattre.
Je ſais que le ſinge reſſemble à l’homme par bien d’autres choſes que les dents : l’anatomie comparée en fait foi : quoiqu’elles aient ſuffi à Linnæus pour mettre l’homme au rang des quadrupedes (à la tête à la vérité). Mais quelle que ſoit la docilité de cet animal, le plus ſpirituel d’entr’eux, l’homme montre beaucoup plus de facilité à s’inſtruire. On a raiſon de vanter l’excellence des opérations des animaux, elles méritoient d’être rapprochées de celles de l’homme : Deſcartes leur avait fait tort, & il avoit ſes raiſons pour cela ; mais quoiqu’on en diſe, & quelques prodiges qu’on en raconte, ils ne portent point d’atteinte à la prééminence de notre ame ; elle eſt bien certainement de la même pâte & de la même fabrique ; mais non, ni à beaucoup près, de la même qualité. C’eſt par cette qualité ſi ſupérieure de l’ame humaine, par ce ſurplus de lumieres, qui réſulte viſiblement de l’organiſation, que l’homme eſt le roi des animaux, qu’il eſt le ſeul propre à la ſociété, dont ſon induſtrie a inventé les langues, & ſa ſageſſe les loix & les mœurs.
Il me reſte à prévenir une objection qu’on pourroit me faire. Si votre principe, me dira-t-on, étoit généralement vrai, ſi les beſoins des corps étoient la meſure de leur eſprit, pourquoi juſqu’à un certain âge, où l’homme a plus de beſoins que jamais, parce qu’il croît d’autant plus, qu’il eſt plus près de ſon origine, pourquoi a-t-il alors ſi peu d’inſtinct, que ſans mille ſoins continuels, il périroit infailliblement, tandis que les animaux à peine éclos, montrent tant de ſagacité, eux qui, dans l’hypotheſe, & même dans la variété, ont ſi peu de beſoins.
On fera peu de cas de cet argument, ſi l’on conſidere que les animaux venant au monde ont déjà paſſé dans la matrice un long temps de leur courte vie, & de là vient qu’ils ſont ſi formés, qu’un agneau d’un jour, par exemple, court dans les prairies, & broute l’herbe, comme pere & mere.
L’état de l’homme fœtus eſt proportionnellement moins long ; il ne paſſe dans la matrice qu’un vingt-cinquieme poſſible de ſa longue vie ; or n’étant pas aſſez formé, il ne peut penſer, il faut que les organes aient eu le temps de ſe durcir, d’acquérir cette force qui doit produire la lumiere de l’inſtinct, par la même raiſon qu’il ne ſort point d’étincelle d’un caillou, s’il n’eſt dur. L’homme né de parens plus nus ; plus nu, plus délicat lui-même que l’animal, il ne peut avoir ſi vîte ſon intelligence ; tardive dans l’un, il eſt juſte qu’elle ſoit précoce dans l’autre ; il n’y perd rien pour attendre ; la nature l’en dédommage avec uſure, en lui donnant des organes plus mobiles & plus déliés.
Pour former un diſcernement, tel que le nôtre, il falloit donc plus de temps que la nature n’en emploie à la fabrique de celui des animaux ; il falloit paſſer par l’enfance, pour arriver à la raiſon ; il falloit avoir les déſagrémens & les peines de l’animalité, pour en retirer les avantages qui caractériſent l’homme.
L’inſtinct des bêtes donné à l’homme naiſſant n’eût point ſuffi à toutes les infirmités qui aſſiégent ſon berceau. Toutes leurs ruſes ſuccomberoient ici. Donnez réciproquement à l’enfant le ſeul inſtinct des animaux qui en ont le plus, il ne pourra ſeulement pas lier ſon cordon ombilical, encore moins chercher le teton de ſa nourrice. Donnez aux animaux nos premieres incommodités, ils y périront tous.
J’ai enviſagé l’ame, comme faiſant partie de l’hiſtoire naturelle des corps animés, mais je n’ai garde de donner la différence graduée de l’une à l’autre, pour auſſi nouvelle que les raiſons de cette gradation. Car combien de philoſophes & de théologiens même, ont donné une âme aux animaux ? de ſorte que l’ame de l’homme, ſelon un des ces derniers, eſt à l’ame des bêtes, ce que celle des anges eſt à celle de l’homme, & apparemment toujours en remontant, celle de dieu à celle des anges.
Fin.