‹ L’Honneur des grandes neigesChapitre 1 sur 30 · 01

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Roman du Grand Nord

par James Oliver CURWOOD

TRADUCTION DE LOUIS POSTIF

Écoute, John, j’entends de la musique… murmura une voix de femme.

Sa main blanche et fine se leva jusqu’au rude visage de l’homme agenouillé à son chevet et ses grands yeux noirs brillèrent un instant tandis qu’elle répétait :

— John, écoute… J’entends de la musique…

Elle poussa un soupir. L’homme baissa la tête et l’appuya sur la poitrine de la femme. Il sentit frissonner la main contre sa joue et devina que la fin était proche.

— Oui, c’est une jolie musique, mon Élise, fit-il tout bas, refoulant ses sanglots. C’est la jolie musique du ciel.

— Ce n’est pas la musique du ciel, John. C’est de la vraie musique que j’entends.

— C’est la musique céleste, ma chérie ! Veux-tu que j’ouvre la porte pour que nous l’entendions mieux ?

Cummins releva la tête, considéra le visage pâle d’où disparaissait la rougeur de la fièvre.

Il étendit ses grands bras vers le toit de la cabane et, pour la première fois de sa vie, il pria Dieu, créateur de ce monde de neige, de glace et d’immenses forêts qui lui avait donné cette compagne et qui la lui reprenait.

Lorsque John Cummins reporta ses regards vers sa femme, il vit dans ses yeux grands ouverts les dernières étincelles d’un profond amour. Elle lui tendit les lèvres pour recevoir un baiser.

— Ma petite Élise !

Il pressa son visage contre le sien, puis étouffa ses sanglots dans la masse soyeuse de sa chevelure. Elle leva péniblement les bras pour enlacer le cou de son mari, parvint à balbutier :

— C’est… de la musique… de chez nous !

— C’est la musique des anges au ciel, mon Élise chérie ! C’est notre musique. Je vais ouvrir la porte.

Les bras de la malade glissèrent des épaules de Cummins. De ses doigts rudes, il effleura son visage aussi tendrement qu’il eût caressé la joue d’un enfant endormi.

John traversa sans bruit la petite cabane. À la porte, il s’arrêta et prêta l’oreille, puis il ouvrit et une lumière blanche l’inonda. Il demeura là un moment à contempler les lueurs de l’aube là-bas, vers le pôle. Alors il perçut la chanson mélancolique de l’aurore boréale, la plainte des solitudes infinies qu’Élise et lui désignaient sous le nom de musique du ciel

La respiration haletante, Cummins s’éloigna dans la nuit pour que sa femme ne l’entendît point.

Il était une heure du matin au poste, aux confins des Terres stériles. D’ordinaire, tout le monde dormait à cette heure, mais, cette nuit-là, personne ne fermait l’œil. Des lumières scintillaient aux fenêtres des grossières cabanes en rondins. La factorerie était éclairée et le bureau de l’agent, refuge des hommes du Wild, dardait sa clarté jaunâtre sur la blancheur environnante. Le poste veillait. Il attendait, alerté.

Au moment où s’ouvrait la porte d’Élise, la porte d’une des autres cabanes s’ouvrit également, puis une autre et, dans la nuit, tels des spectres, des hommes chaussés de mocassins sortirent du bureau de l’agent et attendirent la nouvelle que leur apportait John Cummins. Ces hommes, qui, à leur insu, vivaient selon la loi divine, exhalèrent une prière muette vers les cieux constellés pour que leur fût conservée la plus belle créature du monde.

Deux étés auparavant, Élise était entrée dans la vie de Cummins et, par suite, dans celle du poste. John Cummins, ce chasseur aux cheveux roux, souple comme un chat, et au cœur vaste comme les éternelles montagnes des Crees, avait amené dans ce pays sa jeune épouse. Dix-sept hommes rudes et loyaux y avaient accueilli Élise. Muets d’adoration, ils s’étaient rassemblés autour de la petite cabane, leurs bonnets de fourrure à la main.

Muki, le métis, à six cents kilomètres de toute vie civilisée, n’avait pas encore vu de femme blanche : même l’épouse de l’agent de la factorerie avait dans les veines du sang chippeway et aucun de ses compagnons ne descendait vers le sud, au-delà des solitudes, plus d’une fois l’an.

Élise avait les cheveux soyeux d’une nuance châtain clair aux reflets dorés. Ces hommes n’en avaient vu de semblables que dans leurs rêves. Ses yeux étaient aussi bleus que les premières fleurs sauvages qui poussent au printemps après la fonte des neiges et jamais ils n’avaient entendu de voix aussi suave. Telle était l’image qu’ils se formèrent d’Élise le jour où Cummins l’amena parmi eux et, depuis lors, les semaines et les mois ajoutèrent à la perfection du tableau.

Ils lui vouaient une profonde affection dénuée de toute pensée mauvaise. Cummins et sa femme formaient le couple le plus heureux sur cette terre du Nord.

La jeune femme, encore une enfant, s’adapta aisément à son nouveau genre de vie. Elle ne faisait rien d’extraordinaire, se bornant aux occupations de toute honnête épouse, élevée dans l’amour de Dieu et du foyer. À ses heures de loisir, elle apprenait à lire et à écrire aux cinq ou six bambins à demi sauvages du poste et, le dimanche, elle leur racontait de merveilleuses histoires tirées de la Bible. Elle soignait les malades. Partout elle apportait son bienveillant sourire et son aimable empressement afin d’égayer la triste et solitaire existence de ces hommes silencieux du Nord.

Quelques jours auparavant, un événement miraculeux s’était produit au poste. Un nouvel être était né dans la petite cabane des Cummins. L’adoration muette de leurs compagnons se transformait en un culte émouvant. La femme de Cummins venait d’être maman ! Désormais, elle faisait partie intégrante de leur monde, aussi réellement que les innombrables étoiles qui, la nuit, brillent au ciel, les forêts infinies, l’aurore boréale et les neiges éternelles !

Puis était survenu un changement subit : la morne tristesse qui accompagne l’ombre de la mort s’était appesantie comme un suaire sur le poste, en étouffant la vie et apportant à ses habitants une douleur inconnue.

Sans mot dire, Cummins demeura un instant devant sa porte éclairée, puis il rentra et les autres chuchotèrent entre eux. La plus précieuse créature du monde continuait de vivre doucement dans la petite cabane au fond de la clairière.

— Entends-tu maintenant la musique du ciel, Élise chérie ? murmura l’homme agenouillé de nouveau près d’elle. Elle est bien jolie cette nuit !

— Ce n’était pas celle-là que j’entendais, répéta sa femme.

Cummins ne vit point la douce lumière déclinante dans les grands yeux aimants : les siens étaient aveuglés de larmes qui échappèrent aux regards d’Élise. Ainsi une torture morale leur fut épargnée à tous deux. Soudain la femme tressaillit et Cummins perçut un son vibrant.

— C’est la musique, soupira-t-elle. John, John, c’est… la musique… de… chez nous !

L’homme se redressa et tourna son visage vers la porte ouverte. À présent, il l’entendait ! Était-ce le chœur des anges venus chercher sa chère Élise ? Il se leva, un sanglot dans la gorge, et, les bras tendus, s’avança à leur rencontre. Jamais il n’avait entendu pareille mélodie dans ces solitudes infinies.

Il franchit le seuil de la cabane et, pas à pas, s’éloigna dans la nuit vers la sombre lisière de la forêt de sapins.

— Mon Élise ! Mon Élise ! soupirait-il.

Une silhouette surgit des ténèbres, et avec elle une musique suave. John Cummins s’arrêta et leva les yeux au ciel.

La musique s’interrompit. Quand John abaissa son regard, l’homme le rejoignit d’un pas chancelant. Son visage émacié était celui d’un enfant.

— Pour ma musique… donnez-moi à manger ! dit le nouveau venu en tombant presque dans les bras de Cummins.

La faible voix reprit :

— C’est Yan… Yan Thoreau… et son violon !

Quand ils entrèrent dans la cabane, la femme au visage exsangue les accueillit de ses grands yeux noirs au regard fixe. Comme son mari s’agenouillait de nouveau près d’elle et lui pressait la tête sur sa poitrine, Élise murmura :

— C’est… la musique… de… chez nous… Du violon !

John Cummins tourna la tête.

— Joue ! supplia-t-il.

— Ah ! l’ange blanc est malade…, très malade, soupira Yan, caressant doucement de l’archet les cordes de son violon.

De l’instrument s’échappait un air si doux que John Cummins ferma les yeux pour l’écouter, serrant toujours sa femme contre lui. Lorsqu’il les rouvrit, il sentit un froid étrange contre sa joue. Il comprit alors que l’âme de sa bien-aimée l’avait quittée pour s’envoler sur les ondes musicales du violon de Yan Thoreau.

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