02
Quelques minutes après qu’Élise eut rendu son dernier soupir, Yan Thoreau joua doucement un air de violon. Les sanglots de John Cummins l’arrêtèrent. Aussi tendrement que si elle se fût endormie et qu’il eût craint de l’éveiller, l’homme dénoua son étreinte et reposa la tête de sa femme sur l’oreiller. Ouvrant tout grands ses yeux noirs, Yan serra son violon contre son vêtement en guenilles et regarda John Cummins caresser les cheveux de la morte et poser sur le visage livide un long regard d’amour.
Cummins se tourna ensuite vers lui et, sous la faible clarté de la lampe, leurs yeux se croisèrent. Yan comprit alors ce qui s’était passé. Oubliant les tortures de la faim, il serra son violon plus étroitement et murmura d’une voix à peine perceptible :
— L’ange blanc… est parti !
Cummins se leva du chevet de la morte et se dirigea vers la porte du pas lent d’un homme brusquement vieilli. Il trébucha sur le seuil et sortit sous la pâle clarté de la nuit étoilée.
Yan, chancelant de faiblesse, car il avait épuisé le reste de ses forces à jouer du violon, s’avança au milieu de la pièce et considéra la femme de Cummins, aussi belle morte que vivante. Sur ses traits se reflétait encore la sérénité d’une vie paisible. Autrefois, voilà bien longtemps, il avait connu un visage semblable rayonnant de tendresse.
Cummins avait tiré la porte derrière lui, mais les veilleurs l’avaient vu sortir. D’autres portes s’entrebâillèrent et des rais de lumière jaune s’allongèrent sur la neige battue, tandis que les ombres s’avançaient pour recevoir le message que l’homme apportait de la petite cabane.
Le calme complet régnait autour du poste. Les sombres silhouettes demeuraient immobiles. Dix paires d’yeux observaient Cummins qui avançait sur la neige et les cœurs loyaux et rudes de ses camarades se crispaient dans l’attente craintive de l’horrible nouvelle qu’il pouvait leur apporter. Les amis de Cummins attendaient, muets de chagrin, le fatal dénouement. Quand enfin John leur apprit la mort d’Élise, leurs visages s’assombrirent, les portes se refermèrent, les lumières s’éteignirent l’une après l’autre et bientôt il ne resta plus que la lueur jaune de la factorerie et la faible clarté de la cabane où John Cummins, agenouillé, sanglotait au chevet de sa femme.
Personne ne remarqua la présence de Yan Thoreau, qui venait de franchir le seuil de la factorerie. Sa veste de peau de caribou était en lambeaux. Ses pieds sortaient de ses mocassins troués. Sa figure maigre, encadrée de longs cheveux noirs, avait la pâleur de la mort. Ses yeux étincelaient comme deux diamants noirs. Il était en proie aux affres de la faim. Il s’affaissa comme une masse à côté du poêle allumé, promena autour de lui des regards enfiévrés. La mendicité n’existe point parmi ces hommes de l’Extrême Nord, à l’âme solidement trempée, et les lèvres de Yan ne suppliaient pas. Il entrouvrit la peau d’ours et murmura :
— Pour la musique de mon violon… quelque chose à manger !
Tout en parlant, il se mit à jouer, mais seulement un instant, car l’archet glissa de ses doigts et sa tête s’inclina sur sa poitrine.
Le métis Muki, dont les yeux reflétaient la même beauté que ceux de Yan, s’avança vers lui. Il souleva dans ses bras le corps frêle du musicien et l’emporta dans sa cabane à la lisière de la forêt de sapins.
Le lendemain, personne ne s’occupa de Yan, sauf Muki. Le métis le restaura et réchauffa ses membres glacés. À mesure qu’il revenait à la vie, Yan prenait conscience du grand malheur qui avait frappé ces gens. Il avait lui-même vu la femme vivante, et lui aussi l’avait aimée et souffrait de sa mort. Il ne parlait point, ne demandait rien, mais il discernait le profond chagrin sur les visages tendus de ces hommes.
Yan comprit très facilement la situation. Lui aussi se souvenait d’un doux et blanc visage comme celui qu’il avait vu dans la cabane. Et il reconnaissait la pureté des sentiments de ces hommes du lac Bain, car il professait pour l’honneur des grandes neiges une véritable religion, la religion de ceux qui vivent à plus de six cents kilomètres de toute grande agglomération.
Un an après que Cummins avait amené sa femme dans le Grand Nord, un homme était arrivé au poste, venant de Fort Churchill, sur la baie d’Hudson. C’était un Anglais, appartenant au siège de la Compagnie de la baie d’Hudson, à Londres. Tout comme Élise, il apportait dans ce pays un élément nouveau. Mais, en la circonstance, c’était quelque chose d’incompréhensible pour les camarades de Cummins.
Dès le début, les hommes du poste flairèrent le drame. Pour l’Anglais, cela représentait un simple incident, une aventure passagère. Là encore s’affirmait le contraste des conceptions, l’abîme séparant le milieu et le bout du monde.
Cummins s’était absenté un mois pour visiter une ligne de trappes qui s’enfonçait dans les solitudes. Tacitement, en pareil cas, ceux qui restaient au poste prenaient soin de la jeune femme et veillaient sur elle. Toutefois, l’homme le plus avisé n’aurait pu s’en rendre compte.
Cummins parti, le drame atteignit vite son dénouement. L’Anglais venait d’un pays où abondaient les femmes et depuis des mois il souffrait d’en être privé.
Pendant les jours et les semaines qui suivirent, il parla beaucoup, stimulé par la chaleur du poêle et son propre désir. Il ignorait encore la loyauté des amis de Cummins. Comme Élise ne savait rien de ce qui se racontait autour du poêle de la factorerie, elle continuait à mener sa vie droite, accueillant innocemment les amabilités du nouveau venu, mais le tentant à son insu par cette gentillesse qu’elle témoignait à tous sans distinction.
Son âme ne concevait encore aucun soupçon. Elle acceptait l’amitié de l’Anglais parce que cet homme était un étranger, mais elle ne discernait pas la note discordante de ses propos. Seuls les hommes du poste entendaient, voyaient et comprenaient.
Comme des chiens fidèles, ils étaient prêts à s’élancer pour mettre en pièce celui qui menaçait de profaner tout ce qui était beau et pur à leurs yeux. Pourtant, muets dans leur dévouement et leur foi en Élise, ils attendaient un signe d’elle pour agir.
Le regard de ses yeux bleus et les mots tombés de ses lèvres faisaient la loi dans le poste. Si elle souriait à l’étranger et lui parlait d’un air satisfait, c’était simplement une loi de plus qu’ils devaient respecter. Aussi se tenaient-ils cois, évitaient autant que possible l’Anglais, tout en continuant leur surveillance.
Mais un jour, comme la jeune femme de Cummins entrait dans le magasin de la factorerie, une vive rougeur colora ses joues et ses yeux bleus scintillèrent lorsqu’elle aperçut l’étranger. La face rouge de l’homme s’empourpra davantage et il détourna le regard. En passant près de lui, Élise se redressa. Elle sortit avec le port fier d’une reine, la tête auréolée de la gloire de l’épouse, symbole vivant de la beauté et de l’honneur des grandes neiges.
Cette nuit-là, Muki, le métis, se glissa le long de la lisière de la forêt pour s’assurer si tout allait bien dans la petite maison de Cummins. Une fois, Muki avait été mordu grièvement par un lynx et Élise lui avait sauvé la vie. Depuis lors, ce sauvage s’était attaché à elle comme un esclave.
Il rampa quelques minutes dans la neige, épiant la faible lumière qui filtrait par la fente des rideaux. Soudain une silhouette s’insinua entre lui et la fenêtre. Contre la cabane il discerna une forme humaine. Vif comme l’éclair, aussi rapide que le daim, Muki s’élança dans l’ombre et arriva derrière la cabane : l’Anglais se tenait là et regardait par la fente des rideaux.
Muki s’approcha de l’étranger à pas feutrés et lui posa doucement la main sur le bras.
— Vous ne respectez pas l’honneur de nos grandes neiges, murmura-t-il. Suivez-moi !
Muki parlait à voix basse et sans colère. L’Anglais se laissa entraîner, un sourire aux lèvres. Les dents de Muki étincelaient. L’étranger ricana.
Brusquement, les mains de Muki empoignèrent à la gorge le civilisé et, sans bruit, les deux hommes roulèrent sur la neige.
Le lendemain, un homme derrière six chiens de traîneau partit pour Fort Churchill porteur d’un message destiné au siège social de la Compagnie, informant Londres que l’Anglais avait péri dans les grandes neiges…, ce qui était vrai.
Muki raconta l’histoire à Yan pour qui il éprouvait de la sympathie. En écoutant ce récit d’amour et de pureté, Yan Thoreau, du fond de son cœur simple, remercia Dieu de lui avoir permis d’assister aux derniers instants de cette femme. Les accents de sa douce musique avaient accompagné l’envol de cette belle âme vers le ciel.