Le Violoneux
(The Fiddling man)
Nouvelle inédite de James Oliver CURWOOD
extraite du recueil « Back to God’s Country »
TRADUITE DE L’ANGLAIS
par LOUIS POSTIF
La toux de Bréault faisait peine à entendre. Lorsqu’un homme a les poumons transpercés par une balle et qu’il compte en minutes, peut-être même en secondes, le temps qui lui reste à vivre, sa toux s’appelle un râle ! Malgré le sang qui s’échappait de ses lèvres à chaque accès, Bréault ne s’effrayait pas. Maintes fois il avait affronté la mort, et depuis longtemps il ne la redoutait plus. Un jour ou l’autre, la noire visiteuse l’envelopperait de son ombre — non de façon calme et paisible, mais tout d’un coup, brutalement. Ce moment était venu. Il le savait et ne s’en frappait pas. Bien mieux : en mourant il assouvirait sa vengeance. La blessure qui lui brûlait le poumon comme un fer rouge avait éveillé en son cerveau défaillant une effroyable pensée. Pour lui, l’heure du triomphe allait sonner.
Un dernier reflet du soleil couchant éclairait son visage encadré d’une barbe noire, un de ces visages qu’on oublie difficilement, et dont le souvenir, bien que désagréable, se fixe dans votre mémoire entre mille autres faits fugitifs : un visage puissant et mystérieux aux lignes dures et implacables, empreintes d’une force brutale.
Bréault était l’homme le plus connu dans toute cette partie qui va du fort MacMurray au lac Athabasca et de Fond-du-Lac au pays Wholdais. Depuis dix ans il effectuait cette randonnée deux fois l’an, emportant sur son traîneau le courrier du Nord. Dans les coins les plus reculés de la région, il n’existait pas une cabane, pas un visage qui lui fussent étrangers, pas un nom qu’il ne pût prononcer ; et pourtant, pas un homme, une femme ou un enfant ne se réjouissait de sa visite autrement que pour ce qu’elle leur apportait. Mais le gouvernement avait trouvé en Bréault un homme qui justifiait pleinement sa confiance. La police, en ses postes les plus isolés, en était venue à compter sur la régularité de ses allées et venues aussi sûrement que sur la succession des jours et des nuits. Les policiers le bénissaient pour sa ponctualité, mais pas un seul d’entre eux ne le regrettait dès qu’il avait tourné les talons. C’était un homme étrange, en vérité, que ce Bréault !
Le dos à l’arbre contre lequel il s’était appuyé après la première surprise désagréable de se sentir une balle dans ia peau, il jetait un dernier regard d’adieu à la vie avec une sereine imperturbabilité. Si le moindre indice d’émotion se pouvait déceler sur ses traits, c’était celui de la vengeance ; Bréault nourrissait en son cœur une haine tenace et le désir de l’assouvir lui donnait la force de ne pas succomber tout de suite, comme tout autre en sa place.
Il mesura des yeux la distance qui le séparait du traîneau…, une douzaine de pas, peut-être. Les chiens attendaient toujours, debout, un peu emmêlés dans leurs traits ; huit bêtes au large poitrail, au svelte arrière-train, vraie horde de loups, taillée pour la vitesse et l’endurance. Sur le traîneau s’entassaient deux cents cinquante kilos de courrier de Sa Majesté britannique. Lentement, péniblement malgré d’horribles douleurs, Bréault se traîna vers ce véhicule. Il lui semblait qu’une main lui déchirait les tissus de son poumon, faisant gicler le sang à sa bouche. Derrière lui, une multitude de taches rouges maculaient la neige. Avec difficulté, il ouvrit un petit sac de voyage et, après y avoir fouillé un moment, en tira un crayon attaché à une longue ficelle rouge et une enveloppe maculée.
Pour la première fois, un changement se manifesta sur ses traits : un sinistre sourire éclaira sa face. Au-dessus du bruit de son haleine qui s’échappait entre ses lèvres avec un sifflement d’air comprimé passant entre les mailles d’un tamis, s’éleva un râle de joie et de triomphe. À grand-peine il griffonna quelques mots, puis le crayon tomba de ses doigts inertes. Il portait autour du cou un long cache-nez rouge retenu par une grosse épingle de laiton ; à cette épingle, il attacha solidement l’enveloppe.
Ayant ainsi révélé le mystère de sa mort pour ceux qui pourraient le trouver un jour, un homme quelconque se fût contenté de renoncer à la lutte et de s’éviter tout surcroît de souffrance. Mais Bréault sortait de l’ordinaire. Il se fit une place sur le traîneau et s’allongea doucement, non sans avoir pris soin d’attacher autour de ses cuisses deux courroies servant parfois à assurer son chargement. Il passa ensuite son bras gauche dans l’un des anneaux du solide coffre en chêne qui renfermait le courrier. Grâce à ces précautions, il était à peu près certain que, malgré le terrain accidenté sur lequel le tireraient ses chiens, son cadavre raidi par le froid ne risquerait pas de rouler hors du traîneau.
En cette conjecture il ne se trompait pas : lorsque, vingt-quatre heures plus tard, ses molosses, affamés et épuisés, parvinrent au petit poste isolé de la Police montée du Nord-Ouest à Crooked Bow, tirant derrière eux leur muet fardeau, il fallut une hache et une grosse branche d’arbre pour arracher à sa bière improvisée le bloc de glace qu’était devenu le corps de François Bréault. Cependant, avant cette opération, le sergent Fitzgerald, chef du poste, avait pris possession de l’enveloppe épinglée au cache-nez rouge du mort. Le renseignement qu’elle portait était simple, mais très explicite. Peu d’hommes, à la place de Bréault, eussent pu faciliter davantage la tâche de la police.
Sur l’enveloppe, il avait écrit :
Jan Thoreau m’a tiré dessus et laissé pour mort. Ai tout juste la force de tracer ces lignes… rien de plus. François Bréault.
Ce fait était grandiose, héroïque et bien digne de Bréault ! songeait le sergent Fitzgerald tout en aidant à dégager le cadavre raidi par la glace.
La mission de partir à la recherche de Jan Thoreau incomba au caporal Blake, tâche ingrate, certes, car les molosses affamés de Bréault et son corps gelé amenèrent avec eux la pire tempête de l’hiver. Blake se mit en route sur cette dernière injonction de son chef, qui sonnait encore à son oreille :
— Blake, ne reviens qu’avec ton homme, mort ou vif !
Brève et efficace, cette formule constitue le mot d’ordre de la Police royale montée du Nord-Ouest ; elle implique beaucoup de choses et c’est parce qu’on lui obéit toujours que des volumes ont été écrits sur les exploits passionnants des policiers à la veste rouge. À deux reprises, ces mots avaient été déjà adressés au caporal Blake. La première fois, on l’avait envoyé se perdre six mois durant dans les terres désolées entre la baie d’Hudson et le Grand Esclave… et il en était revenu avec son prisonnier ; la seconde fois, pendant près d’un an, il avait couru le long du cercle arctique… et, cette fois encore, il avait ramené son homme. Tel était Blake : un bouledogue sur la piste d’un fugitif, et — comme la plupart des hommes de cette trempe — un être dénué de cœur et de conscience. Dans les livres bleus du service de la Sûreté, il avait à son crédit les patrouilles les plus ardues et les exploits les plus extraordinaires. Quand il y avait du fil à retordre, on disait : « Mettez Blake sur cette piste-là ! » Sa valeur professionnelle était fermement établie, en haut lieu, au quartier général de la police.
Un seul individu au monde connaissait exactement ce que Blake avait dans la peau — c’était Blake lui-même. Il chassait l’homme et abattait sa proie sans merci — non pour l’amour de la loi, mais pour la raison bien simple qu’en lui sourdaient les instincts du limier, du chien de chasse. Cette comparaison est d’ailleurs injuste pour le chien de chasse, au fond, une bonne bête.
Lorsqu’il se mit en route par ce blizzard de février, Blake avait pour compagnon, il faut le croire, l’esprit implacable de Bréault, venu pour assister à l’accomplissement de sa vengeance. Dès la première nuit qu’il passa pelotonné contre son feu, à l’abri d’un épais boqueteau de pins, Blake eut en effet la sensation d’une présence invisible à son côté. La tempête atteignait son paroxysme. Il en avait vu bien d’autres, mais, cette nuit-là, les lamentations du vent semblaient apporter avec elles quelque chose de surnaturel et de diabolique.
Physiquement Blake se sentait à son aise : le bois de pins le protégeait de l’ouragan et il avait la bonne fortune de se chauffer devant un bon feu, avec abondance de combustible. Mais il ne parvenait point à chasser de sa pensée l’image de Bréault, au moment où il avait aidé à le décoller de son traîneau : il revoyait son masque glacé, ses doigts raidis par le froid, ses lèvres gelées tordues dans un rictus qui était presque un sourire, sardonique et cruel.
Blake, cet homme de fer dénué d’imagination, n’était certes pas superstitieux. Cependant, il ne réussissait pas à oublier le sourire grimaçant de Bréault. Il y avait à cela une raison : à sa dernière visite, Bréault lui avait dit, avec ce même sourire :
— Un jour, peut-être, vous devrez partir à la poursuite de l’homme qui m’aura assassiné ; ce jour-là, François Bréault vous accompagnera !
Il y avait trois mois de cela… Blake s’en souvenait tout en tirant sur sa pipe et en regardant, à demi noyées dans l’ombre, les silhouettes de ses chiens pelotonnés dans la nuit, à l’écart du feu.
Dans la cime des arbres, un soudain coup de vent mugit, telle une voix de monstre. Levé d’un bond, Blake roula sur le foyer le gros tronc d’arbre qu’il avait amené pour la durée de la nuit, et il y ajouta, avec sa longue expérience de forestier, quantité de branchages verts adroitement disposés afin d’empêcher que le feu ne s’éteignît avant le matin. Ensuite, il se glissa sous sa tente de soie réglementaire et s’enfonça dans son sac de couchage.
Il demeura longtemps les yeux grands ouverts, écoutant le crépitement des fagots sur le feu. De temps à autre, il entendait cette voix monstrueuse dont les lamentations et les clameurs emplissaient la forêt. Jamais la tempête n’avait jeté en lui un pareil émoi. À la fin, le mystère s’éclaircit : chaque coup de vent jetait un son lugubre, presque un cri d’angoisse : « Br…rr…rr… é…é…é…au…au…au… »
Blake se sentait tout remué, et pourtant il n’était pas superstitieux, non, certes ! Tout de même, il lui déplaisait d’entendre le vent hurler au-dessus de sa tête le nom d’un homme mort. Enfoui dans son sac de couchage, le caporal Blake éclata de rire. Il se passait de drôles d’événements, songeait-il. Ce Bréault lui jouait une farce sinistre ! Il lui avait fait une promesse et la remplissait à la lettre ! Si ce n’était pas la voix réelle de Bréault qui hurlait là-haut dans le vent, c’en était une excellente imitation. De nouveau, un rire secoua le caporal Blake — un rire aussi désagréable que la toux qui avait jailli du poumon de Bréault perforé par une balle. Au bout d’un moment il s’endormit ; mais même en son sommeil il ne parvenait à chasser de sa pensée l’obsession tenace que la capture de Jan Thoreau s’accompagnait de phénomènes étranges.
Quand parut l’aube grise, rien ne marquait le passage de la tempête, à part une couche de neige fraîchement tombée, et Blake se remit en chasse avant qu’il fît assez jour pour y voir à cent pas devant soi. Tout en se moquant de son émoi stupide de la nuit, il faisait claquer son long fouet en boyau de caribou et, par ses cris, excitait le galop de ses chiens… La voix de Bréault dans le vent ! Bah ! Ce ne pouvait être qu’un moment d’égarement de sa part… Quant à ce Jan Thoreau, son arrestation serait un jeu d’enfant…, rien d’intéressant à rapporter à ses chefs, une affaire banale, un voyage rapide et sans événements… Sans doute convenait-il d’imputer ses frayeurs au plantureux plat de foie de caribou qu’il s’était préparé pour son dîner : il était gourmand de ce mets, et le foie lui avait déjà joué un ou deux de ces tours.
Trouverait-il Jan Thoreau chez lui ? Il se souvenait très bien de ce Jan. Les Indiens l’appelaient Kitouchikoun parce qu’il jouait du violon. Précisément, ce violon dont il ne se séparait jamais, à la chasse ou au repos, lui avait valu l’antipathie de Blake, l’homme de fer, qui l’appelait dédaigneusement le « violoneux »… un gosse, une femmelette ; il n’était pas à sa place dans le Grand Nord, ce mince et long gringalet à cheveux blonds, en dépit de son sang et de son nom français. De plus, cet individu insupportable affectait un air tranquille et froid — un air que Blake qualifiait de « fierté stupide ». Le policier se demandait comment ce violoneux avait eu assez d’estomac pour tuer Bréault ! Sans aucun doute, il l’avait pris en traître…, sans lutte. Pouvait-on attendre autre chose d’un gratteur de crin-crin ? Blake n’éprouvait pas plus de respect pour lui que s’il eût été enjuponné !
Et dire qu’il avait une femme, ce Jan Thoreau ! Le couple habitait à huit bonnes lieues de la piste nord-sud, sur une île, au milieu du lac de l’Ours Noir. Blake n’avait jamais vu la femme : une pas-grand-chose, assurément, pour avoir épousé un violoneux ! Une métisse, ou peut-être, une Indienne ! En tout cas, elle ne lui inspirait aucune sympathie. Sans doute, dans le ménage, c’était elle qui posait les pièges, coupait le bois, etc. ; car à quoi pouvait-il être bon, un homme qui promenait partout un violon sur son dos ?
Le caporal Blake voyageait vite, et dès l’après-midi du second jour atteignit la dense forêt de pins qui enserrait le lac de l’Ours Noir. Là, un incident modifia quelque peu ses plans. Il y rencontra un Indien de sa connaissance — un indigène cree qui, pour deux ou trois bonnes raisons, n’aurait garde de lui mentir. Cet Indien venait justement de la cabane des Thoreau ; il lui apprit que Jan serait absent de chez lui pendant trois jours ; il était parti voir le missionnaire français fixé sur l’un des cours d’eau du bas Wholdais.
Blake adorait les stratagèmes. Pour lui, la chasse à l’homme offrait l’attrait d’une partie d’échecs. Après avoir questionné l’Indien pendant un quart d’heure, il réquisitionna Pastomoo, le Cree, pour le service de Sa Majesté, sous la menace d’une rapide exécution précédée de tortures, s’il se comportait en traître.
Blake lui confia ses chiens et son traîneau, ses provisions et sa tente, et lui ordonna de camper au cœur d’un bouquet de cèdres, à quelques kilomètres en arrière. Il l’informa en outre qu’il reviendrait chercher ses affaires peut-être dans un jour, peut-être dans une semaine. Lorsqu’il eut assisté au départ de Pastamoo, il continua sa route vers la cabane, avec l’espoir que la femme de Jan Thoreau était une Indienne ou une sotte. Il pratiquait ce jeu depuis trop longtemps pour se laisser prendre à l’histoire que la femme de Jan avait racontée au Cree.
Jan n’était point parti chez le missionnaire français : on ne révélait pas ainsi la piste d’un meurtrier ! La femme savait à quoi s’en tenir. Le caporal Blake s’y entendait à profiter de la fidélité de l’épouse pour filer son homme. Les femmes étaient pâte malléable quand on savait s’y prendre, et elles avaient mis la dernière main à plus d’un des grands succès du caporal Blake.
Arrivé au bord du lac, il joua sa comédie habituelle : il simula la faim, l’épuisement, une jambe foulée. Il restait à peine quatre cents mètres à parcourir sur le lac gelé couvert de neige pour atteindre la mince spirale de fumée qui s’élevait au-dessus des pins de l’île. Cinq fois sur cette distance il tomba, enfin il rampa comme un homme sur le point d’expirer. Il s’imposait une tâche très ardue, mais, lorsqu’il atteignit les arbres, personne ne l’avait vu ! Furieux de l’inutilité de sa ruse, il n’en continua pas moins d’avancer à pas faibles et chancelants, jusqu’à la cabane. Sans éprouver la moindre honte de son artifice pour tromper une femme, il s’abattit lourdement contre la porte, frappa du poing, puis s’affaissa dans la neige, où il demeura immobile, comme si ses dernières forces l’avaient abandonné.
Il entendit un bruit à l’intérieur, des pas rapides…, puis la porte s’ouvrit. Il resta un bon moment sans bouger. Puis, lentement, il leva la tête, les traits crispés pour simuler la souffrance. Et alors… il ouvrit de grand yeux ébahis, son corps se tendit tout d’un coup, et la feinte douleur s’éteignit soudain dans son regard. Bien qu’endurci jusqu’à la moelle des os, il lui fut impossible de retenir un petit cri de surprise.
Ce cri étouffé résonna aux oreilles de la femme de Jan Thoreau comme la supplication d’un mourant. Trop effrayée par l’inattendu de l’accident, elle ne perçut pas, dans cette exclamation, l’effarement d’un être bestial.
Blake écarquillait toujours les yeux. La femme du violoneux ! Pas possible ! Elle serrait dans sa main une brosse et se coiffait au moment où il frappa. Sa chevelure, d’un noir de jais, était merveilleuse, et ses yeux davantage encore troublaient Blake. Ce n’était ni une Indienne ni une métisse, mais une Blanche, et si belle ! Le plus joli visage qu’il eût jamais entrevu en ses rêves se penchait sur lui et le regardait.
Étouffant un second cri, il se ressaisit, son corps s’affaissa et la surprise s’effaça de son regard en même temps qu’il inclinait légèrement sa tête. Ce mouvement fit rouler sa casquette. Aussitôt la femme se précipita à son côté, s’agenouilla dans la neige et demanda :
— Vous êtes blessé, monsieur ?
Les cheveux de la femme tombèrent sur lui, lui enveloppant le cou et les épaules. Leur parfum lui montait aux narines comme celui d’une fleur rare. Un étrange émoi s’empara de lui, qu’il eût en vain essayé d’analyser ou de comprendre. Trop ignorant des vérités fondamentales de la vie, il ne savait pas que les natures grossières et endurcies résistent le moins aux coups du destin.
L’air hébété, il se remit debout, aidé de Marie Thoreau. Ils gravirent la marche du seuil, pénétrèrent dans la chambre et il s’écroula lourdement sur le lit. Une boucle de cheveux de la femme lui frôla le visage ; il ferma les yeux pendant quelques secondes. Quand il les rouvrit, Marie — c’était son nom — penchée sur le poêle, attisait le feu…
Ainsi donc, elle était l’épouse de Thoreau ! Dès l’instant où il l’avait vue, il avait oublié le violoneux ; mais il s’en souvenait maintenant en contemplant la femme qui, debout, lui tournait le dos. Elle avait une taille svelte et souple comme un roseau, et ses cheveux lui descendaient jusqu’aux hanches. Il poussa un profond soupir et, inconsciemment, crispa les mains… Elle !… la femme du violoneux ! Le fait lui semblait incroyable… Jan Thoreau, assassin, et cette femme… son épouse !
Bientôt elle lui apporta du thé chaud, qu’il but avec des mines et une hypocrisie bien jouées. Quand il eut fini, se rappelant son rôle et pour répondre à la muette interrogation qu’il lisait dans les yeux apitoyés de la femme, il dit :
— Je me suis foulé le pied, mes chiens se sont sauvés et m’ont abandonné. J’ai eu de la chance d’arriver jusqu’ici. Un peu plus et…
Avec une grimace de douleur, il retomba en arrière sur sa couche en poussant un cri aigu. Il avait cultivé ce cri dans plus d’une cabane, ainsi que les traits convulsés qui l’accompagnaient, afin de rendre plus dramatique l’ambiance qu’il s’efforçait de créer.
— Je vais bien vous gêner…, fit-il en manière d’excuse. Il n’y a rien de cassé, mais ça fait mal, et je ne serai pas en état de marcher… de sitôt. Jan est-il là ?
— Non, monsieur, il est absent.
— Absent ? répéta Blake d’un air désappointé.
Puis, soudain frappé d’une idée lumineuse, il ajouta :
— Il vous aura peut-être parlé de moi ? Je suis Jean Duval.
— Comment ?… M. Duval ?
Les yeux de Marie le contemplaient soudain avec une lueur admirative. Ses lèvres s’entrouvrirent ; elle se pencha vers lui et, joignant ses longs doigts effilés sur sa poitrine, elle s’écria, tremblante d’émotion :
— Quoi ? M. Duval… qui a si bien soigné mon Jan pendant sa maladie ? M. Duval, l’homme qui lui a sauvé la vie !
Blake avait consulté les dossiers, au quartier général de la police, et il connaissait tout le dévouement de Duval, le trappeur des plaines arides, pour Jan.
— Oui, c’est moi Jean Duval, dit-il. Aussi, comme vous voyez, je suis désolé d’apprendre que Jean n’est pas là !
— Oh ! il ne tardera pas à revenir… dans quelques jours… Vous allez rester ici… Vous l’attendrez bien, n’est-ce pas, monsieur ?
— Oh ! cette jambe !… commença Blake, continuant ses grimaces.
Il s’interrompit quelques secondes et poursuivit :
— Eh bien, oui, je reste ; d’ailleurs, je ne puis guère faire autrement.
L’expression de Marie avait changé à l’énoncé du nom de Duval. Un éclair de joie brillait dans ses yeux tournés vers Blake, une rougeur subite empourprait ses joues et sa gorge palpitait d’émotion. Par-delà Blake, elle contemplait une vision lointaine, imaginaire : la cabane solitaire de Duval à la lisière du grand plateau nu, les sombres heures de souffrance que Jan avait vécues, et les témoignages de sincère camaraderie de cet homme qui venait de s’affaler, à demi mort, à leur porte.
Que de fois Jan lui avait parlé de ce cruel hiver où Duval lui avait prodigué des soins féminins, maternels, presque au sacrifice de sa propre vie ! Et cet homme…, ce malheureux, était Duval ! Elle se pencha de nouveau sur sa couche, les yeux brillants comme des étoiles dans l’ombre croissante. Elle ne se rendait pas compte qu’à la faveur de l’obscurité les doigts de l’homme, ayant rencontré une longue mèche de cheveux, s’y accrochaient passionnément. Au souvenir de ce Duval que Jan lui avait rendu cher, elle dit :
— Maintes fois j’ai prié le bon Dieu de pouvoir vous exprimer un jour ma gratitude, monsieur !
Il leva la main, effleura un instant la joue douce et chaude de la jeune femme, et lui caressa les cheveux. Marie ne s’en offusqua pas — un recul de sa part n’eût-il pas été une offense ? Jan lui-même eût été de cet avis — car ce Duval était l’homme auquel elle devait tout le bonheur de sa vie… et Jan l’aimait plus qu’un frère.
— Ainsi, c’est vous… Marie ? dit Blake.
— Oui, monsieur, c’est moi Marie, répondit-elle d’une voix joyeuse en s’éloignant du lit.
Avant d’allumer la lampe pendue au plafond, elle natta rapidement ses cheveux. Les yeux mi-clos, Blake suivit tous ses mouvements tandis qu’elle préparait le repas. De temps à autre, lorsqu’elle se tournait vers lui pour lui parler, il feignait une envie de dormir. Il l’épiait comme un chat, sans que rien sur ses traits trahît cette ruse perverse de vieux félin. Si extérieurement il avait recouvré son impassibilité d’homme de fer, toute sa chair et son cerveau étaient emplis d’un monstrueux désir : séduire cette femme, l’épouse du meurtrier ! Dès l’instant où il avait jeté les yeux sur ce visage féminin, il y avait succombé. À présent, le seul bruit des pas de Marie sur le plancher le plongeait dans un délicieux ravissement…
Dans le creux de sa main, lui — Blake, le chasseur d’homme — tenait le sort de cette femme…, l’épouse du violoneux…, d’un assassin.
Àcette pensée, il étouffa un cri de triomphe qui vint mourir en un soupir sur ses lèvres. Marie, se méprenant sur la signification de ce souffle bruyant, se tourna vivement vers lui
— Vous souffrez, monsieur ? s’exclama-t-elle.
— Un peu, lui répondit-il en souriant… Voulez-vous m’aider à me redresser, Marie ?
Il entrevoyait maintenant un jeu encore plus passionnant que la chasse à l’homme. Marie, sans méfiance, enlaça innocemment de ses bras les épaules du Pharisien et l’aida à se lever. Ils prirent leur souper à une table étroite. S’il avait existé la moindre hésitation dans l’esprit de Blake, elle se fût dissipée au cours de cette demi-heure qu’il passa en face de Marie. Tout d’abord, la beauté étonnante de cette jeune femme avait été pour ses sens une surprise brutale qui l’avait tout bouleversé. Mais, redevenu maître de lui-même, il avait recouvré à présent toute sa ruse de vieux renard. Sans pitié, sans conscience, il faisait appel à toutes les forces sournoises de sa nature de brute pour vaincre dans cette nouvelle lutte, plus passionnante que les autres : la conquête d’une femme.
En tant que représentant de la loi, il était tenu au respect de la vertu autant qu’à celui de l’ordre ; mais son code moral n’allait pas jusque-là. Pour lui, la loi était la force, le pouvoir… Elle l’avait exalté : il lui devait ce masque de fer qui dissimulait la bestialité de ses traits. Or, en ce moment, la brute dominait les sentiments de ce policier qui lisait dans les yeux de Marie un grand amour… pour un assassin.
Certes, il n’espérait pas aliéner cet amour en sa faveur. Pour y réussir, il eût sacrifié son passé et son avenir. Rejetant cette impossibilité, il mesurait, non ses chances de succès, mais le temps qu’il lui faudrait pour arriver à ses fins. Jusque-là, jamais un homme ne l’avait battu, jamais une femme ne s’était moquée de lui. Aussi n’admettait-il pas la possibilité d’un échec. Mais… comment s’y prendre ? Cette question lui torturait l’esprit tandis que, souriant à la jeune femme assise en face de lui, il lui contait l’histoire des jours sombres de la maladie de Jan à la lisière du grand plateau nu…
Soudain, il trouva : Marie ne soupçonnait pas l’effet qu’elle faisait sur lui, elle se fiait pleinement à ce loyal ami de son mari.
Le cœur battant de joie, Blake retourna à sa couchette en sautillant sur un pied, appuyé sur la gracile épaule de Marie ; il lui narrait comment il avait aidé Jan à entrer dans sa cabane ; le pauvre se traînait comme lui, en ce moment, et s’était finalement écroulé… Ce disant, il s’effondrait lui-même sur le lit, emmenant la femme dans sa chute. Accidentellement, ses lèvres touchèrent la tête de Marie… Il rit.
Enivré d’une joie nouvelle, il eût parié toute sa vie contre sa chance de gagner la partie. Malgré toute sa confiance en lui, il préférait agir avec prudence. Il dit en se frottant les mains :
— Dieu ! Comme Jan va être étonné de me voir ! Je lui avais bien promis de revenir un jour ! Oui, je le lui avais promis !
Quelle plaisante surprise il réservait à Jan ! Il ne cessait d’en ricaner tandis que Marie vaquait à ses occupations ménagères ; rougissante de plaisir, elle riait tout bas de cette grande affection que Duval témoignait ainsi pour son mari… Non, disait ce bon camarade… non, la perte même de ses chiens et de son bagage ne pouvait gâter son allégresse ! Il se procurerait d’autres chiens et un autre équipement…, mais voilà trois bonnes années qu’il n’avait vu Jan Thoreau ! Quand Marie eut achevé sa tâche, il porta soudain la main à ses yeux.
— Diable s’exclama-t-il, hier soir l’ouragan a dû me brûler les yeux. La lumière m’aveugle, chère madame ; voudriez-vous l’éteindre ou la baisser et venir vous asseoir à mon côté près du feu, afin que je puisse vous voir et vous entendre me raconter les mésaventures survenues à Jan Thoreau pendant ces trois dernières années ?
Marie éteignit la lampe, ouvrit toute grande la porte du cendrier du poêle et, éclairée seulement par la vague lueur du feu, elle s’assit sur un tabouret à côté de la couche de Blake. Sa confiance en lui était celle d’un enfant. Elle avait vingt-deux ans, Blake comptait quinze ans de plus et elle sentait l’immense supériorité de son âge.
Cet homme, vous comprenez, s’était montré plus qu’un frère pour Jan…, il avait risqué sa vie pour lui, l’avait arraché aux griffes de la mort. Marie ne le considérait point comme un jeune homme ; songez donc : il avait trente-sept ans ! Elle lui parlait avec une nuance de respect dans la voix, comme si elle se fût adressée à un frère aîné de Jan.
Lorsque la prudence avertit Blake de ne pas pousser plus loin le récit mensonger des jours d’épidémie à la cabane de Duval, à son tour elle lui conta son histoire et celle de Jan ; elle lui confia naïvement comment ils avaient vécu durant les trois dernières années, ce qu’il leur était advenu d’important, quels projets ils formaient pour l’avenir.
Il saisit la note de joie qui vibrait dans la voix de la jeune femme, et, avec un gros rire, un rire où résonnaient la franchise et la bonté, il allongea la main dans l’obscurité (car le feu était complétement tombé) et caressa les cheveux de Marie. Elle ne protesta pas. N’était-il pas heureux de leur bonheur ? Et Blake n’alla pas trop loin.
Elle poursuivit, sans rien cacher de la vie de Jan, le trahissant inconsciemment. Blake ne doutait pas de sa sincérité. Elle ignorait que Jan avait tué François Bréault et croyait ferme qu’il reviendrait… dans trois jours… Plein de tendresse, il l’avait quittée ce matin-là. Le rouge aux joues, dans l’obscurité propice, elle confia à ce grand frère indulgent la peine qu’il avait eue à la quitter ; longtemps, il l’avait serrée dans ses bras, avant de pouvoir s’arracher à elle !
S’il avait emporté son violon ? Bien sûr : jamais cet instrument ne le quittait ! Après elle, son violon était ce qu’il aimait le mieux au monde. Oh !… non, elle n’en était pas jalouse, de ce violon ! Blake riait avec elle — et quel bon rire, sain, heureux ! — avec un curieux tremblement dans la voix. De nouveau, il lui passa la main dans les cheveux, et ses doigts s’égarèrent un instant contre sa joue chaude.
Puis, sans avoir l’air de rien, il joua la seconde de ses bonnes cartes :
— On a trouvé hier un homme mort sur la piste, dit-il. Quelqu’un l’avait tué. Une balle lui avait traversé le poumon. C’était le postier, vous savez : François Bréault.
En prononçant ces paroles, Blake laissa retomber sa main sur l’épaule de Marie. Il faisait trop noir dans la cabane pour y voir. Mais il sentit le corps de la jeune femme se raidir soudain, et pendant un moment la respiration parut lui manquer. Dans l’ombre, les lèvres de Blake se plissaient d’un sourire. Il avait frappé juste, et il n’avait pas besoin de lumière pour constater l’effet de son trait :
— François… Bréault ! l’entendit-il enfin articuler en un souffle comme si elle se débattait contre quelque chose qui l’étouffait… François… Bréault… mort…, tué par quelqu’un ?
Il se leva lentement. Ses yeux suivaient dans la pénombre la silhouette de la jeune femme qui s’était levée, elle aussi, et se dirigeait vers le poêle. Il l’entendit craquer une allumette, et lorsque, éclairée de nouveau par la lampe à huile, elle se retourna de son côté, elle était blême et ouvrait de grands yeux hagards. Le pouls battant, il se hissa sur le bord du lit, en proie à la joie féroce d’un inquisiteur. Mais l’instant n’était pas encore venu pour lui de se révéler sous ses vraies couleurs… Non qu’il redoutât le moment où il allait, de pied ferme, lui apprendre qu’il n’était pas Duval, que sa blessure était simulée et qu’elle avait affaire au caporal Blake de la Police royale… Au contraire, il attendait cette minute avec impatience… mais aussi avec prudence : quand le piège se refermerait, la proie ne trouverait plus d’issue.
— Vous êtes sûr… que c’était François Bréault ? demanda-t-elle enfin.
Il répondit, avec un signe de tête affirmatif :
— Oui, le postier. Vous le connaissiez ?
Elle s’était rapprochée de la table, sur le bord de laquelle sa main se crispa. Elle demeura un instant sans parler, l’œil lointain, par-delà les murs de la cabane, là-bas, bien loin. Lui, comme un furet, l’épiait : quelle chance, le sort le favorisait !
Il vint à elle, traînant péniblement la jambe, magnifique d’hypocrisie et de dissimulation. Il saisit la main de la jeune femme et la retint dans les siennes ; elle était petite et douce, mais étrangement froide, cette main :
— Ma chère enfant, lui dit-il, qu’avez-vous ? Pourquoi cet air attristé ? En quoi la mort de François Bréault peut-elle vous affecter, vous… et Jan ?
C’était la voix d’un ami, d’un frère, une voix douce, sympathique, avec tout juste une ombre d’inquiétude. Pas plus tard que l’hiver dernier, cette voix avait gagné la confiance et ranimé les espoirs d’une autre femme : la femme de Pierrot, là-bas, sur l’Athabasca, et… l’été suivant on avait pendu Pierrot. Blake répéta sa requête. Les lèvres de Marie tremblaient ; ses grands yeux le regardaient bien en face, semblant fouiller jusqu’au fond de son âme.
Il insista, d’un ton à peine perceptible, encourageant :
— Voyons, ma chère enfant, vous pouvez bien me le confier, à moi. Ne suis-je pas Duval, l’ami de Jan ?…
Il l’attira vers le lit, avec un pénible effort, et la rassit sur son tabouret ; puis, installé à côté d’elle, il retint sa main qu’il caressa affectueusement. Les couleurs revenaient aux joues de Marie, sa lèvre se teintait de nouveau de rose ; et, tout à coup, elle eut un petit rire à la vue du regard plein de sollicitude de Blake. Sa présence commençait à dissiper la terreur qui s’était subitement emparée d’elle :
— Allons, voyons ! dites-le-moi, Marie !
Il vit tressaillir les frêles épaules de la femme :
— Ils se sont battus… ici…, dans cette cabane…, il y a trois jours, avoua-t-elle… Ce doit être… le jour… où on l’a tué.
Blake ne devinait que trop l’affreuse pensée qui venait assaillir la femme du violoneux. Les mâchoires serrées, les épaules raidies, il regarda par-dessus la tête de Marie, comme s’il essayait de voir, lui aussi, au-delà des murs de la cabane. À présent, c’était la main de Marie qui serrait convulsivement la sienne, et dans sa voix, presque pantelante, vibrait une protestation angoissée :
— Non ! Non ! gémit-elle…, ce n’est pas Jan…, ce n’est pas Jan l’assassin !
— Chut ! dit Blake.
Il regardait tout autour de lui, comme pour s’assurer que personne n’avait entendu les mots fatals qu’elle venait de prononcer. Ce stratagème, d’un magnifique effet théâtral, joué presque inconsciemment et d’autant plus efficace, frappa Marie au cœur, comme d’un coup de poignard. Ses doigts serraient plus convulsivement les mains du policier. Il n’eût pas pu lui dire plus nettement : « Alors, c’est Jan qui a tué François Bréault ? »
Mais, au lieu de l’exprimer tout haut, il insista pour la faire parler.
— Il faut tout me dire, Marie ! Comment est-ce arrivé ? Pourquoi se sont-ils battus ? Et pour quelle raison Jan est-il parti si tôt après ce meurtre ? Pour l’amour de Jan, ne me cachez rien !
Il attendit. Il lui semblait percevoir le combat qui se livrait dans la poitrine de Marie. Alors elle se mit à tout lui conter, par bribes ; de temps à autre, sa voix s’élevait à peine au-dessus d’un murmure. C’était un récit de femme, qu’elle contait comme une femme, depuis le commencement. Qui sait si, à un moment donné, cette rivalité entre Jan Thoreau et François Bréault et leur lutte pour la conquérir n’avaient pas fait battre son cœur plus vite et s’empourprer sa joue d’un orgueil féminin assez naturel ? Oui, qui sait ! Bien qu’elle eût aimé l’un et haï l’autre… En ce moment, nul sentiment de fierté ne se trahissait dans sa voix, sauf quand elle parlait de Jan :
— Oui… Jan et moi, nous nous sommes connus enfants…, nous avons grandi ensemble, là-bas, au poste de Wollaston ; j’étais toute petite, alors, et Jan me portait sur ses épaules… Déjà il jouait du violon, et j’adorais l’écouter ! J’ai toujours aimé Jan…, toujours ! Plus tard, quand j’eus dix-sept ans, apparut François Bréault…
Elle tremblait.
— Oui, Jan m’a touché un mot de cette époque-là, dit Blake, mentant effrontément… Et après, Marie ?
— Je… Je devais devenir l’épouse de Jan, je le sentais, lui aussi ; pourtant, il ne s’était pas prononcé définitivement. Et alors — comprenez-vous, monsieur Duval ? — j’ai commis une faute au début. François Bréault m’aimait. Et moi, j’ai plaisanté avec lui…, oh ! un peu seulement, monsieur…, par simple coquetterie, pour effrayer Jan à la pensée qu’il pourrait me perdre. Je ne savais pas ce que je faisais… Non, non…, je ne comprenais pas.
» Puis Jan et moi nous nous sommes mariés et, un jour où Jan était allé trouver le missionnaire — une semaine avant notre mariage — François Bréault vint me voir ; je lui avouai tout, en lui demandant de me pardonner. En entendant cela, François Bréault s’emporta comme un fou…
Elle haletait. Ses mains se crispaient :
— Si Jan n’était pas arrivé à temps et n’avait entendu mes cris…, soupira-t-elle.
Elle leva sur Blake des yeux apeurés. Il fit signe qu’il avait compris.
— Et la même scène se répéta… voilà trois jours, poursuit-elle.
» Je n’avais pas revu Bréault depuis deux ans…, depuis notre rencontre, là-bas, au poste de Wollaston. Et, comme la fois précédente, il était fou furieux. Peut-être ne venait-il pas tant pour moi que pour tuer Jan, je ne saurais dire. En tout cas, il demanda à voir Jan… Ah ! c’est ici, dans la cabane, qu’ils se battirent…
— Et Jan l’a… châtié ? s’enquit Blake à voix basse.
Un frisson convulsif secoua de nouveau les épaules de Marie :
— Il s’est passé alors un fait étrange, monsieur. J’allais tirer sur lui…, oui, j’attendais le moment propice pour lui décocher une balle, quand, tout à coup, François Bréault bondit vers la porte en s’écriant : « Jan Thoreau, je suis fou…, fou ! Grand Dieu, qu’ai-je fait là ? »… Oui, il a dit cela, monsieur, mot pour mot. Une seconde après il avait disparu.
— Et ce même jour, un peu plus tard…, Jan a quitté la cabane et il a été longtemps absent, n’est-ce pas ? demanda tout bas Blake. N’est-ce pas, Marie ?
— Oui, il est allé inspecter ses pièges, monsieur.
Pour la première fois depuis le début de ce récit, Blake fit un mouvement. Il eut l’audace de prendre entre ses deux mains ce visage éploré et de le tourner vers lui de façon à bien regarder en face les grands yeux qui le contemplaient. Il tremblait dans toutes les fibres de son corps de la joie malsaine de son hideux triomphe :
— Ma chère enfant, il faut que je vous apprenne la vérité, commença-t-il. Votre mari, Jan, n’est pas allé visiter les pièges, il y a trois jours. Il a suivi François Bréault et l’a tué. Quant à moi, je ne suis pas Jean Duval, mais le caporal Blake, de la Police montée, chargé d’arrêter Jan, pour le faire pendre par le cou en expiation de son crime, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Oui, j’étais venu pour cette raison. Mais j’ai changé d’avis. Je vous ai vue et, pour vous, je suis prêt à laisser la vie… même à un assassin. Vous comprenez ? Pour vous… vous… vous !
Tout s’arrangeait selon ses plans : stupéfiée par ces paroles, la jeune femme ne faisait aucun mouvement, n’émettait aucun son. Seuls ses grands yeux parlaient pour elle. D’un mouvement soudain, il l’enleva dans ses bras avec une brutalité toute bestiale. Combien de temps la tint-il dans ses bras, broyée contre sa poitrine, avec ses lèvres chaudes sur son visage ? Elle n’eût pu le préciser.
Pour elle, le monde avait sombré dans le noir ; elle avait perdu presque connaissance. Cependant, elle entendait la voix du policier ; ses paroles finirent par l’arracher de sa torpeur. Elle se raidit de toutes ses forces et, avec un cri de bête blessée, s’arracha de son étreinte et se précipita vers la porte de sa chambre. Blake la laissa s’enfermer dans cette pièce obscure ; il lui avait dit ce qu’il avait à dire… et elle avait compris !
Il se leva en haussant les épaules… Très calme, malgré la poussée de sang qui lui brûlait le corps, il alla vers la porte extérieure de la cabane, l’ouvrit et regarda au-dehors, dans la nuit paisible et étoilée.
La tranquillité régnait également dans la chambre de Marie — une telle tranquillité qu’on eût pu s’imaginer y entendre battre un cœur. Marie s’était précipitée dans le coin le plus éloigné de la porte, derrière le lit. Et, là, sa main avait rencontré un objet d’un froid d’acier. Elle éprouva un besoin de crier sous l’effet de la réaction qui l’ébranla toute comme une décharge électrique. Mais sa lèvre demeura muette, et sa main serra l’arme plus fortement.
L’attirant à elle tout doucement, Marie la plaça sur le lit, au niveau de la porte. C’était le fusil dont se servait Jan pour la chasse aux oies sauvages, et il était chargé de petit plomb.
Un déclic métallique se produisit quand elle releva le chien. Blake, qui, à la porte, contemplait les étoiles, ne l’entendit pas.
Marie attendait. Elle ne raisonnait pas sa conduite, à ce moment, elle songeait seulement à tuer le reptile qui se trouvait dans la pièce à côté. Elle tirerait sur lui dès que sa silhouette apparaîtrait dans l’encadrement de la porte ; puis elle partirait à la recherche de Jan et ils fuiraient ensemble. Elle ne voyait pas au-delà. Sa pensée, ses yeux, son être tout entier se concentraient sur l’étroite porte où le serpent allait apparaître… et alors…
Elle entendit se fermer la porte de la cabane et les pas de Blake s’approcher. Elle ne tremblait plus, son index reposait ferme sur la détente. Retenant son souffle, elle attendit. Blake arriva jusqu’à la ligne de tir, puis s’arrêta. Elle apercevait un de ses bras et une partie de son épaule. Mais la cible n’était pas suffisante… Un autre demi-pas…, six pouces…, quatre encore… et elle allait tirer. Son cœur battait comme un petit marteau dans sa poitrine.
Alors, la vie même sembla en suspens dans son corps.
La porte de la cabane venait de s’ouvrir, et quelqu’un était entré. À ce moment, persuadée que c’était Jan qui revenait, elle eût tiré si Blake n’avait dégagé la porte en se retournant ; et Marie, le doigt toujours sur la détente, entendit le cri de stupéfaction du policier :
— Vous ! Sergent Fitzgerald ?
— Oui. Lâchez ce revolver, caporal ! Et Jan Thoreau ? Vous l’avez ?
— Il… est parti !
— En voilà une veine pour nous ! s’exclama le sergent comme s’il s’adressait à un étranger — mais sa voix trahissait un grand soulagement. Dieu sait si j’ai fait vite pour vous rattraper !… Matao, le métis, a été poignardé au cours d’une querelle sitôt après votre départ. Avant de mourir, il a lâché le morceau : c’est lui qui a tué Bréault. Les témoignages sont concluants… Bigre !… en voilà un feu… Ah ! il fait bon ici ! Personne à la maison ?
— Si ! dit Blake lentement… Mme Thoreau… est… là, chez elle !