Le Cas d’André Beauvais
(The case of Beauvais)
Nouvelle inédite de James Oliver CURWOOD
extraite du recueil « Back to God’s Country »
TRADUITE DE L’ANGLAIS
par LOUIS POSTIF
Folie ?… Qui sait !… Pourtant, si c’était de la folie ?…
Mais il se passe tant de choses étranges en ces régions polaires ! Folie ! Ce mot est parfois difficile à définir et il existe de si nombreuses formes de démence ou de dérangement cérébral ! Il arrive fréquemment que ce que nous appelons « folie » est à la fois raisonnable et juste… Oui, il en est ainsi : un brin de raison est une excellente chose, un tantinet davantage rend les hommes sages, mais, quand notre intelligence dépasse les limites qui lui sont assignées et plonge trop loin dans l’inconnu, quelque chose se dérange dans notre cerveau et crac ! nous voilà mûrs pour le cabanon.
Mais je veux vous conter mon histoire. Je sais qu’il vous tarde de l’entendre. Vous vous attendez sans doute à ce que je cherche, pour un motif personnel, à prolonger une existence humaine ou à en abréger le cours. Je ne ferai ni l’un ni l’autre, messieurs de la Police montée ! Je place en vous une confiance presque aussi absolue que ma foi en Dieu. Depuis mon arrivée dans ces immensités sauvages, je vous ai toujours considérés comme l’incarnation de l’honneur, de l’esprit chevaleresque et de la justice. À tous mes enfants de la forêt, j’ai appris à vous obéir, à vous respecter et à avoir confiance en vous, grands constructeurs de routes, protecteurs et gardiens de peuples et d’espaces dont la civilisation n’a qu’une bien vague idée.
Or donc, messieurs, je vais vous faire un récit impartial avec toute la gratitude d’un missionnaire qui a passé quarante ans de son existence dans les solitudes.
Je suis un prêtre catholique. Il faut parcourir près de six cent cinquante kilomètres en raquettes ou en traîneau à chiens, droit vers le pôle, pour arriver à ma cabane, et voici la première fois depuis dix-neuf ans que je remets les pieds sur les confins de ce vaste monde dont je ne me souviens plus guère, à présent, qu’à l’état de rêve. Mais mon devoir m’appelait là-bas, au-delà des Terres stériles. Voyez ! Mes mains sont noueuses comme un tronc tordu. La lueur de vos lanternes blesse la vue. Aujourd’hui, j’ai dû marcher au milieu de votre rue parce que mes pieds chaussés de mocassins trébuchaient sur la surface polie de vos trottoirs. Les gens écarquillaient les yeux en me voyant passer et certains même ricanaient.
Oui, j’ai vécu quarante ans dans un autre monde. Vous savez ce que je veux dire, vous surtout, messieurs, que vos patrouilles ont menés dans le Grand Nord. Si, à la longue, ses rigueurs transforment nos mains, nos yeux et nos pieds, elles confèrent également aux enfants de la forêt des âmes et des cœurs quelque peu différents de ceux des civilisés. Ils obéissent à un code du bien et du mal qui, trop fréquemment, hélas ! n’est sanctionné par aucun tribunal. Ainsi donc, messieurs de la Police montée, jugez avec équité et essayez de comprendre, si vous pouvez…
Cet hiver où sévit la mort rouge fut terrible. Tant qu’il subsistera dans la mémoire des hommes et des enfants de cette génération, ils ne l’appelleront pas autrement que l’hiver de la famine et de la mort rouge. Il s’agit de la petite vérole, messieurs ! Les gens tombaient comme des mouches. Pareille horreur ne peut se décrire. Ils mouraient partout : dans les tentes, dans les huttes, sur la piste ! De fin décembre à mars, je n’ai récité mes prières que pour des morts. Quel rapport ces détails ont-ils avec mon récit, me direz-vous ? Et si j’ajoute que les troupeaux de caribous avaient émigré vers l’ouest et que nous souffrions d’une disette complète d’aliments, vous me demanderez ce que vient faire là cette digression sur la famine, la peste rouge et cette histoire de mourants ? Je vois d’ici…, oui, avec mes yeux de vieux forestier, je vois d’ici ce que vous pensez : en quoi cela concerne-t-il Joseph Brecht et André Beauvais ? Vous songez en votre for intérieur : pourquoi ce bonhomme, ce petit prêtre des bois, prend-il tout ce temps pour nous en apprendre si peu ? Ce préambule, messieurs, est très important. Aussi, permettez-moi de vous conter mon histoire à ma manière.
Sachez, en effet, que ces souffrances, cette famine, cette pestilence et ces nombreux décès avaient laissé une terrible empreinte chez maint d’entre les survivants. Imaginez une violente tempête déchaînée sur une forêt, un ouragan semant la ruine et la désolation sur son passage, ne laissant derrière lui que des êtres aux têtes basses, aux épaules voûtées, aux cerveaux détraqués ! Oui, détraqués !
Depuis cet hiver de la mort rouge, je connais des yeux que n’éclairera plus le sourire, des hommes forts redevenus de petits enfants ; j’ai vu de jolis et frais visages dans le premier épanouissement de la jeunesse se rider prématurément sous l’effet de ce que mes Indiens appellent nout’akoutaouine keskouaouine (la démence du froid et de la faim) !… Que Dieu protège André Beauvais !
J’arrive maintenant à mon histoire.
Cela se passait en juin, une quinzaine de jours après la fonte des dernières neiges. Les cours d’eaux étaient tous dégelés, lorsqu’on vint m’apprendre que le père Boget se mourait au vieux Fort Reliance. Le R.P. Boget était mon aîné de vingt ans et je l’appelais mon père. D’ailleurs, il s’était montré paternel pour moi dans mes jeunes ans. Je me rendis en toute hâte auprès de lui pour lui serrer la main, si possible, avant sa mort. Vous, sergent MacVeigh, qui avez passé des années dans cette région du Grand Esclave, vous savez ce que représente une telle course de la baie Christie au vieux Fort Reliance ! Il faut parcourir trois cent vingt kilomètres en suivant le cours accidenté et tortueux du Grand Esclave. On peut les réduire à cent douze kilomètres en coupant à travers bois par les ruisseaux et les petits lacs. Mais sur vos cartes cet espace de cent douze kilomètres est figuré en blanc. On n’y trouve ni voie fluviale ni cours d’eau d’importance.
Vous ne connaissez guère cette région. Moi, je puis vous en parler. C’est un pays perdu, infernal, que n’habite aucun être vivant, une contrée où il y a de l’eau mais point de poissons, de l’air mais pas d’oiseaux, des plantes sans fleurs, des buissons sans baies. Un véritable enfer, vous dis-je ! Une odeur sulfureuse y offusque vos narines, aussi, dans vos livres bleus, vous l’avez nommé le pays du soufre. Il est situé à égale distance entre la baie Christie et le vieux Fort Reliance. Le père Boget se mourrait, et mes instants étaient comptés. Je décidai de risquer ma chance…, de couper à travers ce pays du soufre, et je cherchai quelqu’un pour m’accompagner.
Je ne trouvai personne. Pour les Indiens c’était le Ouétikou, le repaire du diable, et pour les métis une zone d’horreurs. À une soixantaine de kilomètres vivait un homme qui, je le savais, m’eût volontiers accompagné : un Blanc. Mais il m’eût fallu trois jours pour le rejoindre, et j’allais partir seul quand survint l’étranger en question.
En vérité, c’était un drôle de personnage. Lorsqu’il arriva à ce que j’appelais mon « château », venant de nulle part et allant Dieu sait où, il m’eût été difficile de déterminer s’il était jeune ou vieux. Mais je devinai bientôt la vérité : ce terrible hiver avait laissé sur lui ses traces. Je lui demandai son nom. Il répondit :
— Je suis un vagabond et en chemin j’ai perdu mon nom ! Appelez-moi Monsieur.
Il n’en dit pas davantage. Sans doute un long et horrible silence l’avait-l rendu sobre de paroles. Lorsque je lui eus décrit le pays où j’allais et manifesté le désir d’être accompagné, il se contenta d’un signe de tête pour indiquer qu’il acceptait de venir avec moi.
Nous partîmes dans une pirogue. Je plaçai mon personnage devant moi pour l’étudier, autant que possible. Noire était sa chevelure et noire était sa barbe. La lueur étrange de ses yeux profonds ne manqua pas de m’intriguer. Ils ne cessaient, eût-on dit, de chercher quelque chose. Cet homme mystérieux, victime peut-être d’une horrible tragédie et capable d’un mutisme quasi inhumain, était-il fou ? me demandai-je. Je vous pose la question, messieurs : était-il fou ? Et je vous laisse le soin de répondre. Pour ma part, je le crois foncièrement bon. Lorsque je lui eus dit ce que le père Boget représentait pour moi et que je lui eus exprimé le désir d’arriver à temps auprès du mourant, il ne prononça pas un mot d’espoir ou de sympathie, mais travailla comme un forcené, à s’en faire craquer les muscles. Nous mangions, nous buvions ensemble, nous couchions côte à côte ; quant à moi, il me semblait manger, boire et dormir en compagnie d’un sphinx qu’un miracle eût doué de vie.
Le second jour, nous pénétrâmes dans le pays du soufre et sa puanteur nous emplit les narines. La lune se leva ; elle nous apparut comme voilée par une fumée jaunâtre. Derrière nous, au loin, s’élevait le hurlement d’un loup et… plus rien. À l’aube, poursuivant notre route, nous franchîmes de vastes marécages d’où montaient des brumes sulfureuses. En maint endroit, l’eau était brûlante ; nous traversâmes, à la pagaie, des forêts presque aussi denses que celles des tropiques, mais où n’existait aucune vie animale. Partout régnait le calme, un calme mortel qui durait peut-être depuis des dizaines de milliers d’années. Nos aliments semblaient saturés de cette affreuse odeur de soufre ; elle pénétrait à travers nos outres d’eau potable ; notre teint avait pris la couleur du safran. Nous nous dirigions à l’aide de la boussole, et « Monsieur » ne témoignait toujours aucun signe d’appréhension.
Le troisième jour, nous fîmes, au cœur de cet immonde pays, une découverte qui arracha un cri aux lèvres de l’énigmatique « Monsieur ».
C’était, dans la boue, l’empreinte d’un pied nu, d’un pied humain.
Comment expliquer sa présence ici ? Et pourquoi ce pied était-il nu ? Telles furent les premières questions qui jaillirent en nos cerveaux stupéfiés. Quel homme pouvait vivre dans ces infernales régions ? S’agissait-il même d’un homme ? Cette trace de pas n’appartenait-elle pas plutôt à quelque créature simiesque, à quelque monstrueux survivant d’un autre âge ?
La piste menait à travers un bourbier fumant où la vase et l’eau étaient tièdes et où croissaient des roseaux jaunes et d’épais herbages qui avaient des tons de chair bouffie prête à crever sous l’effet de quelque affreuse maladie. Peut-être vos hommes de science seront-ils à même de définir l’effet du soufre sur la végétation. Le bois même que nous brûlions contenait du soufre. Nous tombâmes bientôt sur un étroit sentier que des pieds avaient foulé à travers ces roseaux et ces herbes folles et nous arrivâmes à une légère éminence abritée par un rideau d’arbres, une sorte de colline dans ce monde plat, et sur la crête de laquelle se dressait une cabane…
Oui, une cabane ! Une cabane grossièrement construite en troncs d’arbres et toute jaune de soufre. Nous entrâmes à l’intérieur et y trouvâmes l’homme que vous connaissez sous le nom de Joseph Brecht. Quand il se leva, une exclamation de surprise s’échappa de la gorge de mon compagnon. Je demeurai figé sur place, comme frappé de la foudre. Joseph Brecht était à demi vêtu et nu-pieds. Avec sa chevelure hirsute, il avait l’air d’un sauvage, mais son visage était rasé. Curieux, n’est-ce pas, qu’un homme se rasât en un tel endroit ! À tout prendre peut-être n’était-ce pas aussi étonnant que cela : les poils de la barbe, on le sait retiennent le soufre !… L’homme s’était levé d’un lit composé d’une couche de menus branchages. Sous la lumière pénétrant par la porte ouverte, il semblait d’une effrayante maigreur, les traits émaciés, les pommettes saillant sous la peau tendue. Le premier, il prit la parole.
— Je suis heureux de vous voir, nous dit-il, l’œil hagard, le regard fixe. Je n’en ai plus pour longtemps, je crois. De l’eau, je vous prie. Il y a une source derrière la cabane.
Il parlait comme quelqu’un qui jouit de toute sa raison ; et pourtant, à peine les mots sortaient-ils de sa bouche qu’il tomba à la renverse sur son lit, roulant de gros yeux, la bouche grande ouverte et la respiration haletante.
Messieurs les représentants de la loi, cette maladie semblait étrange. Je vous ferai grâce de tous les détails. Vous brûlez d’impatience de connaître ce qui, seul, compte à vos yeux : le drame de ce pauvre diable. Il nous l’apprit peu à peu, dans le délire de sa fièvre et les courts instants de lucidité où il parvenait à se ressaisir.
Il s’appelait, nous dit-il, Joseph Brecht. Depuis deux ans, il vivait dans cet enfer. Il avait, accidentellement, découvert une source d’eau fraîche, autre miracle que je n’ai pas tenté d’expliquer. Il s’était bâti là une cabane ; deux années durant, il alla chercher, en pirogue, sur les rives du Grand Esclave, à soixante-cinq kilomètres de distance, la nourriture nécessaire à sa subsistance. Mais pourquoi se trouvait-il ici ? Il nous en fournit l’explication par bribes décousues, dans ses moments de fièvre ou de raison. Je vais, à ma manière, vous raconter son histoire.
Cet homme était un fonctionnaire et relevait, pour le compte du gouvernement, les derniers terrains boisés le long du Grand Désert de Glace, lorsque le hasard d’un accident — une foulure à une jambe — lui fit faire connaissance avec André Beauvais et sa femme Marie. Rentrant chez lui après une de ses tournées de chasse au renard, André avait trouvé, enfoui dans une neige épaisse et incapable de se mouvoir, Joseph Brecht, et l’avait apporté sur ses épaules jusqu’à sa cabane.
Alors, messieurs, ce fut l’éternelle histoire — l’histoire vieille comme le monde. Dans ses instants de lucidité, Joseph Brecht nous parla de Marie. Penché sur lui, je l’observais de près tandis que « Monsieur » restait assis dans l’ombre. Cette Française, avec sa légère trace de sang indien, était une merveilleuse fleur sauvage, nous dit-il. Ses deux belles nattes noires, lustrées et douces comme le duvet d’un cygne, lui tombaient jusqu’aux genoux ; ses yeux limpides avaient des reflets liquides où s’était noyée son âme et son beau corps svelte lui avait troublé les sens. Ah !… que cette femme avait dû être belle !… André Beauvais, son mari, l’adorait passionnément et il plaçait en elle la foi d’une mère pour sort enfant. C’était un amour sublime. Joseph Brecht, étendu là et se croyant à l’article de la mort, nous en parla avec un luxe de détails. Plein de confiance, André faisait, sans ombre d’un soupçon, ses tournées habituelles à ses pièges et à ses appâts empoisonnés. Durant ce temps, Marie et Joseph restaient de longues heures ensemble, seule à seul, parfois un jour entier, voire deux ou trois jours. Même lorsque le membre blessé fut en bonne voie de guérison, Joseph feignit d’en souffrir encore en vue de prolonger son séjour. Il lutta longuement pour vaincre les résistances de Marie, mais il finit par la conquérir, entièrement, absolument, cœur, corps et âme. C’était — ne l’oubliez pas — un homme du Sud, habile à tous les artifices du langage et de la séduction, un gaillard robuste et plein d’esprit. Il avait affaire à une femme, qui avait passé toute sa vie dans les solitudes et n’était guère de taille à se mesurer avec lui ! Elle capitula.
L’aimait-il sincèrement ?
Oui, avec la folle passion de l’animal, mais non comme vous et moi nous pourrions aimer une femme, messieurs. Non comme l’aimait André. Le cœur, l’âme de cette femme ne comptaient pas pour lui…
Une joie insensée l’enivrait lorsqu’il s’enveloppait voluptueusement la tête dans l’admirable chevelure de cette femme. La beauté de ses formes, le contact de sa main, les battements précipités de son cœur contre sa poitrine l’emplissaient d’une joie perverse. De l’amour, cela ? Oui, mais de l’amour purement bestial.
Il prolongea son séjour. Non qu’il eût la moindre idée d’enlever cette femme ! Le moment venu, il comptait bien la quitter et partir seul. Mais, de jour en jour, de semaine en semaine, il retarda son départ, sous le faux prétexte que l’os de sa jambe était attaqué ; et André Beauvais continua de le traiter comme un frère. Il nous conta toute son histoire, étendu sur son grabat dans sa cabane, en plein milieu de ce pays du soufre. Vous pouvez m’en croire : je suis un représentant de Dieu et ne mens pas.
Est-il besoin d’ajouter qu’André les surprit ? Oui, il les surprit tous deux enlacés, le visage de l’homme disparaissant dans l’admirable chevelure de la femme coupable !
Ce jour-là, André revint de sa tournée à l’improviste. Une lutte terrible s’engagea entre les deux rivaux et, malgré son extrême fatigue, André aurait tué Joseph Brecht si celui-ci n’eût, au dernier moment, tiré son revolver. Dites-moi, messieurs, une femme peut-elle, oui ou non, aimer deux hommes d’un même amour ?
Joseph Brecht fit feu. Dans ce laps de temps infinitésimal qui s’écoula entre la mise en joue de l’arme et le déclic, Marie Beauvais trouva la réponse à cette question. Aucun doute, Marie Beauvais préférait son mari à l’autre, et elle se précipita sur la poitrine d’André, la couvrant de son corps infidèle, et elle mourut là, frappée d’une balle en plein cœur !
Joseph Brecht nous raconta comment, conscient de l’horreur de son acte et harcelé par l’effroi, il s’enfuit en ne songeant qu’à sauver sa peau. André Beauvais dut rester un long moment auprès de sa chère morte, et, au bout de plusieurs heures seulement, il se mit à la poursuite de l’homme qu’il avait juré de tuer. Joseph Brecht détala tel un lièvre pourchassé et ce fut après des semaines que le chasseur de renard lui mit enfin la main dessus. André Beauvais ne voulait pas le tuer dans une embuscade, mais le faire mourir lentement en l’étranglant de ses deux mains ; ainsi fut-ce en terrain découvert et sans traîtrise qu’il l’attaqua.
Dans cette cabane où il haletait à demi suffoqué et se croyant sur le point de mourir, Joseph Brecht déclara :
— L’un de nous devait disparaître. Lui avait l’avantage sur moi. Je tirai de nouveau mon revolver… et je tuai André Beauvais comme j’avais tué Marie, sa femme !
Ici, dans ce pays du Sud, Joseph Brecht aurait pu demeurer honnête homme, messieurs. Un démon sommeille chez tout être humain, mais le méchant ne se révèle qu’une fois le démon réveillé. Or la passion coupable, la folle passion pour une femme mariée avait éveillé ce démon en l’âme de Joseph Brecht. Lorsqu’il eut fait de lui, par deux fois, un assassin, le diable retourna se cacher, et Joseph Brecht, l’homme jadis droit et intègre, ne fut plus désormais qu’une épave sans cœur, rampant de gîte en gîte pour échapper à la justice. Car vous, messieurs les membres de la Police royale, vous couriez à ses trousses. Vous l’auriez capturé depuis longtemps si l’idée vous était venue d’aller le chercher dans l’enfer du soufre. Or, depuis deux ans, il vivait là. Et, sa confession terminée, il était assis sur le bord de sa couchette et jouissait de toute sa raison, je vous assure, messieurs.
Alors, pour la première fois, « Monsieur », mon camarade, prit la parole :
— Mon père, allons chercher notre paquetage à la pirogue.
Là-dessus, il sortit de la cabane et je le suivis. Lorsque nous en fûmes à une cinquantaine de pas, il s’arrêta net :
— Ah ! dit-il, j’ai oublié quelque chose. Allez devant, je vous rattrape !
Il retourna à la cabane et je me rendis à la pirogue.
Il ne me rejoignit pas. Quand je revins avec mon fardeau, « Monsieur » parut à la porte. Son aspect me causa un véritable saisissement, me suffoqua, je l’avoue, messieurs. Je n’aurais pu imaginer une telle métamorphose. Cet homme, naguère taciturne, sombre et mystérieux, était tout souriant ; ses dents blanches brillaient, sa voix même était différente. À le voir ainsi sur le pas de la porte, il me semblait rajeuni de dix ans. Et lorsque, laissant tomber mon fardeau, j’entrai dans la pièce, il riait et me posait amicalement la main sur l’épaule…
En travers de la couchette, la tête pendant jusqu’au plancher, les yeux sortant de la tête et la mâchoire béante, gisait Joseph Brecht. Je courus à lui. Il était mort ! messieurs, mort étranglé !
— Il avait commis une légère erreur, mon père, glissa « Monsieur » à mon oreille : André Beauvais n’est pas mort…, André Beauvais, c’est moi !
Et voilà tout, messieurs de la Police montée ! Puisse la loi être miséricordieuse !