Chapitre 1
DEUX NATIONS D’ASIE
On ne peut comprendre les raisons de la guerre sino-japonaise sans une « présentation » des deux antagonistes. Assurément, les facteurs en jeu sont innombrables. La géographie physique et économique, l’histoire, l’état social et politique, en contribuant à façonner la Chine et le Japon d’aujourd’hui, expliquent en partie pourquoi l’une subit l’agression de l’autre. Il ne saurait être question d’une étude complète de ces influences. Il faut s’en tenir à quelques traits significatifs.
I. — La Chine se présente comme un immense continent dont la superficie — compte tenu de ses dépendances extérieures, géographiques ou politiques — équivaut sensiblement à celle de l’Europe. C’est là un fait qu’il faut se garder de négliger quand on fait des comparaisons entre la France, par exemple, et la Chine. Un événement qui se produit à Nice est, par rapport à Paris, un événement survenant à quelques heures de la capitale. Entre Pékin et l’extrême sud du Kouang-si, il y a 2 500 kilomètres à vol d’oiseau et plusieurs jours de trajet terrestre ou maritime. La France est un petit pays, très fortement centralisé depuis des siècles. La Chine est un monde, ou plutôt plusieurs mondes. dont l’unité politique est vouée à un perpétuel travail de reconstitution et de dissolution. Le sentiment national, encore faible, ne s’y manifeste qu’aux époques d’agression extérieure. On le voit singulièrement dans les conjonctures présentes. Et le mal que le Japon cause à sa voisine est peut-être compensé, largement, par le service qu’il lui rend en la contraignant à être elle-même. À nos yeux d’Occidentaux, la Chine apparaît prompte à sombrer dans l’anarchie à chaque changement de dynastie ou, ce qui s’est produit en 1911, de régime politique. Mais on a pu vanter son unité fondamentale, sa « cohésion quasi biologique, discipline à sa manière, encore que malaisément exprimable en termes de droit public occidental ». Cette cohésion résulte d’une profonde unité de civilisation, elle-même favorisée par l’unité de la langue écrite. On a pu dire que la Chine était plus une civilisation qu’une nation. Le particularisme régional y est plus intense. L’empereur n’était qu’une sorte de lien mystique entre les hommes et le Ciel, dont il était le représentant, auquel il rendait ses comptes. Une dynastie ne conservait le « mandat du Ciel » que tant qu’elle était en mesure d’assurer l’ordre, c’est-à-dire la parfaite concordance entre des relations sociales normalement équilibrées et l’harmonieux exemple offert par la nature. Une population immense, foncièrement pacifique, laborieuse, morale, n’a jamais exigé, pour son gouvernement, que des moyens fort modestes. L’existence d’une savante bureaucratie, dont les représentants en contact le plus direct avec les habitants se contentaient d’être « le père et la mère du peuple », n’a jamais entravé l’essor d’une autonomie locale parfaitement adaptée au tempérament chinois. La cohésion sociale est assurée en Chine par une solide armature de clans dans lesquels s’intègrent les familles. Il est hors de doute que la famille chinoise est une des institutions les plus parfaites que l’humanité ait créées. Il est moins certain que l’unité politique qu’on cherche à imposer à la Chine à travers des formules constitutionnelles péniblement élaborées soit capable, même avec le temps, de remplacer la magnifique unité sociale qui a toujours été la grande force du pays.
Du Chinois pris individuellement, il suffit de dire ici qu’il brille surtout par son intelligence, supérieure à celle de la plupart des races de l’Asie, par son sens pratique, la richesse, en lui, du fonds humain. Il est sobre, patient, inventif, infatigable au travail, doué d’un pouvoir de récupération inépuisable. Bien que capable d’agir avec une grande énergie dans les circonstances critiques, de se montrer, à la guerre, résistant et très courageux, il fait paraître, en général, moins de caractère que d’intelligence. Il a plus de dilettantisme que de conviction. Quand il se mêle de politique, il cherche surtout à satisfaire ses goûts d’intrigue et s’intéresse bien plus aux personnes qu’aux programmes. Mais au demeurant, il est très difficile de porter une appréciation exacte sur un tempérament où se rencontrent les traits les plus opposés. Dans ce pays, les êtres, comme les choses, offrent l’image d’un paradoxe perpétuel.
Les Chinois sont essentiellement une race paysanne. L’agriculture occupe entre 70 et 80 % de la population. Ils ont donc les vertus et les défauts des paysans, avec tout ce que cette remarque comporte de conséquences dans le gouvernement intérieur et dans la politique extérieure. Le reste de la population se livre au commerce, où les Chinois ont excellé de tout temps, ou exerce, avec une habileté supérieure, les mille métiers de l’artisan. La « classe ouvrière », au sens moderne du terme, est encore fort peu nombreuse par rapport à l’étendue du pays et au chiffre des habitants. Au dessus de ce menu peuple, affairé et grouillant comme une fourmilière, plane une élite qui continue les traditions des anciens lettrés. Professeurs, légistes, étudiants, banquiers, gros commerçants, politiciens professionnels, fonctionnaires, ce sont eux qui dirigent les destinées de la Chine, sous le contrôle d’une opinion publique tantôt complètement amorphe, tantôt d’une surprenante cohésion. C’est d’après eux que les Occidentaux se forment une image de la Chine. Qui songe un instant à évaluer le potentiel formidable que représente, à côté de cette élite restreinte, la masse de la population paysanne ou artisane, et qui est susceptible de se manifester aussi bien par un dynamisme irrésistible que par une force d’inertie inébranlable ?
Un trait essentiel de cette civilisation chinoise, dont on est aujourd’hui en mesure de suivre le développement depuis trente-quatre siècles, c’est qu’elle a évolué en vase clos et, jusqu’à nos jours, n’a pas été sensiblement modifiée par les apports extérieurs qu’elle s’est assimilée. Il faut entendre cette proposition d’une manière toute relative et ne pas prendre à la lettre les termes de « stagnation », d’ossification », qu’on emploie facilement en parlant de la Chine. Mais ces termes sont exacts si l’on compare l’évolution de ce pays à celle des États d’Europe. Pour se représenter la Chine au début du XIX siècle, c’est-à-dire à la veille du contact qui allait s’établir avec les Puissances étrangères, il faut imaginer l’Europe entière arrêtée au Moyen-Âge. Et ceci encore est relatif, car sous beaucoup de rapports, la civilisation chinoise était, dès le Moyen-Âge, plus avancée que celle des grands pays européens à la même époque. Encore aujourd’hui, si rapides et profonds que soient les changements, la Chine présente nombre de traits archaïques.
Le problème fondamental de l’économie chinoise est, depuis des siècles, le problème agraire. Malgré l’immensité du pays, les terres cultivables sont dans une proportion trop faible pour nourrir une population qui n’a cessé de s’accroître d’une manière démesurée. De plus, le fardeau de l’impôt pèse surtout, par la force des choses, sur la classe paysanne, qui représente plus des deux tiers de la population. Enfin, l’absence de méthodes scientifiques de culture, la mauvaise répartition des terres, les défauts de la réglementation juridique des tenures, l’insuffisance des moyens de communication, toutes ces causes ont fait de la Chine, malgré ses vastes ressources, un pays pauvre. Sur un domaine minuscule, émietté au cours des générations par les héritages, une famille trop nombreuse est réduite à végéter. Avec le produit d’une maigre récolte, le fermier s’endette et se ruine pour verser au propriétaire un loyer écrasant, au fisc des taxes souvent alourdies par les exactions des fonctionnaires. Sous ce climat extrême, les sécheresses sont aussi meurtrières que les inondations. La régularisation de fleuves comme le Houang-ho et le Yang-tseu est une entreprise qui voudrait des siècles de gouvernement fort, de prévoyance, d’ordre financier. Périodiquement, à travers son histoire démesurée à l’égal de ses fleuves, la Chine voit des régions entières de son territoire dévastées. La mort et la ruine anéantissent, pour plusieurs années, des provinces grandes comme des États d’Europe. Dans les familles, les filles sont vendues ou mises en gage. Les hommes se dispersent, forment des bandes armées, vivant de pillage et de rançon. Des révoltes éclatent, fomentées par les sociétés secrètes. De telles calamités attestent que la dynastie régnante a perdu le « mandat du Ciel ». L’anarchie s’installe, parfois pendant un siècle. Des mouvements séparatistes se dessinent, des gouvernements indépendants s’organisent, les Barbares envahissent l’empire, jusqu’au jour où un aventurier heureux renverse la dynastie, s’empare du trône et fonde à son tour une dynastie énergique qui ramène l’ordre et une relative prospérité. Tel est, en Chine, le rythme de l’histoire.
Parmi les études qui ont été faites du problème agraire, celle de M. Chen Han-seng contient des indications qui valent d’être reproduites. On lit qu’une énorme masse de paysans — 65 % estime l’auteur —, « manque terriblement de terre (is direfully in need of land). Les gros propriétaires sont principalement responsables de cette situation. Sous l’influence des conditions économiques modernes, l’appropriation individuelle de la terre par les landlords est un phénomène qui ne cesse de se développer depuis un siècle. Les terres appartenant à l’État ou aux communautés de clans et de villages sont passées peu à peu entre les mains de ces gros propriétaires qui jouissent pratiquement, bien qu’illégalement, du monopole de la perception des fermages sur ces terres. Les calamités naturelles qui engendrent la famine n’ont que trop favorisé ces procédés. Des domaines entiers ont été vendus par les paysans ruinés, ou échangés contre la fourniture de vivres permettant à une seule famille de subsister seulement quelques jours. D’autre part, les propriétaires ont dû à leur tour faire face au problème d’une taxation sans cesse croissante. Dans une province riche et comparativement tranquille comme le Kiang-sou, l’impôt foncier a augmenté de près de 90 % pendant les dix dernières années. Finalement, ni les fermages, ni l’impôt ne sont payés. Les terres sont abandonnées et leurs exploitants refluent vers les villes. De pareilles conditions rendent vaines toutes les tentatives d’organisation du crédit agricole. Souvent les gros propriétaires, qui mettent à profit la situation pour dominer toute la vie économique et administrative de la communauté, consentent aux fermiers des prêts usuraires. Le taux de 36 % par an est usuellement pratiqué. On a enregistré des taux de 60 % ».
Il n’est pas possible d’analyser ici l’étude documentée de M. Chen Han-seng. Mais sa conclusion, qui résume la gravité du problème agraire en Chine, vaut d’être transcrite : « La terre devient sans cesse meilleur marché, et cependant la superficie des terres en friche s’accroît en Chine, et le nombre des paysans dépourvus de terres augmente.
Il y a au moins 2 000 000 de soldats en Chine, dont la majorité est composée de pauvres paysans en quête de terres à cultiver. Dans les années normales, il y a eu une émigration annuelle de 150 000 à 180 000 personnes vers les provinces au Nord et au Nord Est de la Grande Muraille, émigration maintenant arrêtée par les opérations militaires récentes. En outre, la crise économique mondiale depuis 1929 a contraint 200 000 à 250 000 agriculteurs chinois se trouvant à l’étranger de regagner leur patrie. Au moins 60 000 000 d’hommes sont sans emploi en Chine, tandis que les terres cultivées vont se concentrer entre les mains de nouveaux, puissants, gros propriétaires, à qui seuls profite la chute des prix. Le degré de concentration des terres est même plus grand dans les provinces où la population est plus faible et où il y a moins de terres cultivées. Un tel contraste entre la possession du sol et son utilisation est le nœud du présent problème agraire en Chine ».
On ne saurait exagérer l’importance de ces constatations. Elles expliquent comment tous les gouvernements ont succombé devant la tâche de résoudre le problème, mettent en lumière l’une des causes les plus certaines de la faiblesse d’un vaste empire, sans cesse exposé à la dissociation intérieure et à l’agression étrangère. Le succès relatif qu’ont connu en Chine les théories communistes tient à ce qu’elles ont été présentées aux paysans comme apportant un remède radical à leur misère. On verra que le Japon connaît une situation sensiblement comparable et qu’on l’excuse généralement de chercher à résoudre le problème aux dépens de la Chine en faisant exactement ce qu’il veut l’empêcher de faire elle-même. Or la Chine est au moins aussi justifiée à proclamer ses droits à l’expansion dans ses dépendances extérieures et à s’industrialiser. Et ce n’est pas un paradoxe que de soutenir que si le Japon ne peut nourrir une population trop nombreuse sur un territoire trop étroit, la Chine est logée à la même enseigne. Je reviendrai en temps utile sur cette remarque.
Aussi bien, ce sont des problèmes économiques que les Puissances étrangères cherchaient à résoudre lorsque, dans les premières années du XIX siècle, elles ont voulu forcer les portes d’une Chine qui tendait à se replier sur elle-même et à se fermer aux étrangers. Il s’agissait alors pour elles de trouver de nouveaux marchés pour l’excédent de leur production industrielle. L’impuissance où se trouvait l’Empire du Milieu leur a permis de lui imposer un régime que l’on a pu qualifier de « semi-colonial » et grâce auquel elles ont réussi, pendant près d’un siècle, à s’assurer en Chine une prépondérance incontestée. Les conséquences lointaines de cette politique devaient d’ailleurs montrer qu’en affaiblissant la Chine, elle affaiblirait gravement la position des Puissances elles-mêmes. C’est là un point qui sera examiné ultérieurement. Pour l’instant, il suffit de mentionner que la pénétration étrangère allait introduire des éléments actifs dans l’évolution normale du pays. Une étude plus complète de ces éléments, et, parmi eux, des facteurs religieux et commerciaux, reporterait leur apparition à plusieurs siècles en arrière. Dès le VII siècle, les Arabes ouvraient des comptoirs à Canton et des formes hérétiques du christianisme étaient présentées aux Chinois. Mais le véritable contact entre l’Orient et l’Occident reste un événement contemporain. Il devait avoir d’incalculables répercussions. Ce sont elles qui constituent le problème du Pacifique, dont le problème proprement chinois est le centre. La Chine s’efforça d’abord d’esquiver ce contact. Jusqu’au début du XX siècle, l’énergie de l’impératrice Ts’eu-hi parvint à donner aux Chinois l’illusion que leur civilisation réussirait à évoluer à l’abri des influences barbares. Mais c’était là une tâche désespérée. Après les victoires successives du Japon sur la Chine elle-même, en 1895, puis sur la Russie, en 1905, une élite de réformateurs chercha à imposer la thèse que la Chine ne parviendrait à reprendre conscience d’elle-même et à secouer l’impérialisme des Puissances qu’en empruntant aux « Blancs » leurs moyens matériels et une partie de leurs acquisitions spirituelles. C’est alors que débuta, à l’exemple de ce qui s’était produit au Japon, ce mouvement « d’occidentalisation » qui allait faire entrer le problème chinois dans une phase dont notre génération n’aura vu que la préface. Il est facile d’ironiser à propos de cette évolution, destinée à être l’un des grands évènements de l’humanité. Il est aisé d’en souligner les incertitudes, les maladresses, les reculs, les fantaisies, les excès. Il est courant d’entendre affirmer péremptoirement que la Chine est vouée au chaos et à l’anarchie. Est-ce que l’Europe est sortie du Moyen-Âge en un jour ? Se doute-t-on des valeurs astronomiques que peuvent représenter les forces dont le travail sera nécessaire pour faire de la Chine un État moderne ? Imagine-t-on de quel poids, dans cette civilisation millénaire, le passé pèse sur le présent ? On objectera que cette transformation a été accomplie par le Japon en moins d’un demi-siècle. Mais on verra plus loin que les conditions de la « reconstruction » japonaise n’étaient pas comparables à celles de la reconstruction chinoise. Celle-ci, d’abord précédée d’une période de tâtonnements qui s’étend sur une trentaine d’années (1898-1928), n’a été entreprise selon un plan précis qu’à partir du moment où le Gouvernement national s’est constitué à Nankin. Même en insistant sur la comparaison avec le Japon, ce n’est guère qu’aux environs de 1970 qu’on pourrait raisonnablement tenter cette comparaison et apprécier la portée de l’effort chinois. Encore faudrait-il supposer que, pendant toute cette période, la Chine aurait été libre d’accomplir sa réorganisation à l’abri de toute agression étrangère, ce qui a été le cas du Japon, et dans le calme d’une paix intérieure et internationale au moins relative.
En fait, il faut proclamer ici que les résultats déjà obtenus au moment où l’agression japonaise, déclenchée depuis une soixantaine d’années, a pris définitivement l’aspect d’une guerre de conquête qu’on lui voit aujourd’hui, ces résultats étaient remarquables et, sur bien des points, dépassaient les prévisions. L’opposition simpliste entre un Japon entièrement modernisé, champion de l’ordre et de la civilisation en Asie, et une Chine arriérée, barbare, anarchique, est une légende entretenue par la propagande japonaise et la presse à la solde du Japon, spécialement par quelques organes influents de la presse française. Il serait puéril de sous-estimer l’effort du Japon et les extraordinaires résultats obtenus par cet effort en un laps de temps relativement très court. Je rendrai justice à cet adversaire de la Chine. Mais la Chine de 1938 n’est pas comparable à celle des Boxers, ou à celle des premières années qui ont suivi la chute de l’Empire. Dans tous les domaines : social, politique, économique, agricole, industriel, commercial, de grands progrès ont été accomplis, dans le détail desquels il est impossible d’entrer ici. On ne peut que mentionner quelques traits : renforcement de l’autorité du gouvernement central, développement du sentiment national, progrès de l’esprit civique, assainissement du corps des fonctionnaires, réformes financières et budgétaires, réformes législatives et judiciaires, réorganisation de l’enseignement public, création d’hôpitaux et de centres de prophylaxie et d’hygiène, travaux hydrauliques, reconstruction agricole, développement des moyens de communication, etc. Certes, les résultats acquis, si remarquables soient-ils, ne représentent qu’une fraction infime de ce qui reste à faire. J’ai dit ce qu’un pareil effort comportait fatalement de maladresses et d’erreurs. Mais depuis quelques années, les témoignages se multiplient d’observateurs impartiaux affirmant leur étonnement et souvent leur admiration pour ce qui a été fait. Aussi bien, sur un plan strictement réaliste, il suffit de mentionner le crédit de la Chine, en partie fondé sur le succès de sa réforme monétaire, et sur l’accroissement d’autorité du Gouvernement central. La tenue de la monnaie chinoise en dépit de la guerre, le cours relativement élevé des emprunts chinois, emprunts dont le service est en général d’une grande régularité, la confiance avec laquelle les capitalistes étrangers, surtout l’Angleterre, se préparaient à financer la reconstruction économique de la Chine, ce sont là des signes auxquels il est permis d’attacher quelque valeur. Il n’est pas contestable que ces signes aient alarmé le Japon, mieux informé que quiconque des progrès de sa voisine. Non seulement il s’agissait pour lui de tenter de lui imposer ses volontés avant que l’accroissement des forces militaires et politiques de la Chine eût rendu cette entreprise de plus en plus coûteuse et difficile, mais il était nécessaire d’entraver la collaboration des Puissances étrangères à l’œuvre de réorganisation chinoise. Dès 1934, le Japon leur faisait savoir, par une note d’allure comminatoire, qu’il regarderait comme une atteinte personnelle toute aide financière ou économique fournie à la Chine et qui permettrait à celle-ci de s’équiper en vue de résister aux ambitions nippones. Entendez que le Japon ne saurait admettre la reconstruction chinoise qu’avec son appui exclusif et pour servir ses plans.
Pour achever cette présentation de la Chine à la veille du conflit, il reste à décrire en quelques mots son organisation politique. Son trait essentiel est qu’elle repose sur la formule d’un gouvernement de parti. Celui-ci, le Kouo-min tang, ou parti nationaliste fondé au début du XX siècle et qui a pris en mains la reconstruction de la Chine depuis 1928, est le dépositaire des conceptions politiques et sociales du D Sun Yat-sen. Son programme consiste dans la réalisation des « Trois principes du peuple », San min tchou yi. Ces trois principes sont : min tsou, nationalisme ; min k’iuan, démocratie ; min cheng, subsistance du peuple, c’est-à-dire l’économique. En d’autres termes, le gouvernement doit être le gouvernement du peuple (nationaliste), comportant l’émancipation de la nation vis-à-vis des étrangers — ce que le Japon appelle xénophobie — et l’égalité des différentes races qui coexistent sur le territoire chinois. Il doit être le gouvernement par le peuple (démocratie), à savoir posséder une organisation politique et administrative permettant à l’ensemble des citoyens d’exercer effectivement la souveraineté. Il doit être un gouvernement pour le peuple (subsistance du peuple), en ce sens que le but de l’organisation politique et sociale doit être d’assurer à chaque membre de la communauté les meilleures conditions d’existence possibles. En ce qui concerne le principe du « gouvernement par le peuple », Sun Yat-sen estime que, dans une démocratie bien organisée, il faut séparer le k’iuan (droits, pouvoirs, souveraineté, capacité de jouissance du peuple), et le neng (puissance gouvernementale, pouvoir effectif, capacité d’exercice). Au peuple appartiennent les quatre droits composant le k’iuan : droit de suffrage, droit de révocation, droit d’initiative, droit de referendum. Le neng appartient au gouvernement sous le contrôle du peuple, et comporte l’exercice de cinq pouvoirs : exécutif, législatif, judiciaire, d’examen, de censure. Ainsi schématiquement résumées, les idées de Sun Yat-sen, ai-je écrit ailleurs, présentent un amalgame de notions empruntées à Montesquieu, au droit constitutionnel anglo-américain, à la Chine impériale. Celle-ci connaissait, depuis des temps reculés, les institutions que représentent aujourd’hui le Conseil d’examen et le Conseil de contrôle.
Bien que la Chine soit une nation « démocratique », en ce sens que l’individu du rang le plus humble a toujours pu prétendre aux plus hautes charges en acquérant une culture littéraire sanctionnée par des examens, le peuple en tant que masse n’a jamais eu part au gouvernement. Le but final de la reconstruction politique envisagée par Sun Yat-sen est de le mettre en mesure d’exercer un jour sa souveraineté. Mais comme il ne possède pas encore l’expérience et l’entraînement nécessaires, il lui faut un guide, qui est le parti Kouo-min. Celui-ci dirigera la Chine pendant la période dite de « tutelle politique », période de formation et d’éducation de l’esprit public, durant laquelle le peuple recevra l’enseignement civique qui doit lui permettre de prendre peu à peu conscience de sa souveraineté et de s’entraîner à l’exercice des « quatre droits ». C’est à cette politique d’éducation qu’il faut rattacher deux faits importants de la réorganisation sociale du pays : le retour aux doctrines anciennes et le mouvement dit de la « Vie nouvelle », combinant l’essence de la morale confucéenne, les enseignements du philosophe Mö tseu, des notions de morale chrétienne, les préceptes de civisme du Kouo-min tang.
La période de « tutelle politique » doit prendre fin lorsqu’une majorité de gouvernements provinciaux et locaux aura démontré son aptitude à fonctionner sur la base de l’autonomie administrative du hien (sous-préfecture). Elle cèdera alors la place à la « période constitutionnelle ». Actuellement, la Chine possède une constitution provisoire, datant de 1931. Elle est caractérisée par l’interpénétration des organes du Parti et de ceux du Gouvernement. Les premiers : Congrès national, Comité exécutif central, Comité de contrôle central, Comités permanents prolongeant l’action des comités précédents, Conseil politique central, assurent en fait la direction de la politique intérieure et extérieure, l’établissement des programmes de reconstruction sociale et technique, l’élaboration des principes de législation. Ils contrôlent le choix des hauts fonctionnaires du Gouvernement, lesquels sont responsables devant ces organes. À la base de la constitution du Parti se trouvent des comités locaux, tang pou, qui forment eux-même, par délégation ou élection, des groupements de plus en plus étendus et d’importance numérique croissante. Ces groupements représentent, les uns des circonscriptions territoriales — municipalités, hien, provinces, Chinois d’outre-mer — les autres des entités corporatives : guildes, syndicats, associations professionnelles.
La Constitution définitive a donné lieu à des études qui ont duré près de quatre ans. Adoptée par le Conseil législatif le 1 mai 1936 et promulguée le 5 mai, elle n’entrera en vigueur qu’après l’approbation d’une Assemblée nationale dont la réunion, prévue pour le 12 novembre 1936, avait été ajournée et que les événements actuels risquent de retarder indéfiniment. Bien qu’apportant des changements notables dans la Constitution provisoire du juin 1931, on peut dire que celle-ci contient, avec les lois organiques de 1928, la plupart des institutions appelées à régir dans l’avenir la nation chinoise. Celles-ci auront seulement un caractère électif, tandis qu’elles sont actuellement établies et contrôlées par les organes supérieurs du Parti et du Gouvernement. Le président de la République nommé aujourd’hui par le Comité exécutif central du Kouo-min tang, pour deux ans, sera élu pour six ans par l’Assemblée nationale et responsable devant elle. Le Conseil d’État actuel, composé de 24 à 36 membres nommés par le Comité exécutif central, sera incorporé au Conseil législatif. Aux cinq pouvoirs correspondent respectivement les Conseils, ou Yuan, exécutif, législatif, de justice, d’examen, de contrôle. Dans la Constitution définitive, le Conseil législatif, dont les membres sont actuellement nommés et révoqués par le président de la République, deviendra un corps électif responsable, comme le Conseil de contrôle, devant l’Assemblée nationale. Ses membres seront élus, pour trois ans, par cette Assemblée, sur une liste de candidats dressée à la suite d’une élection préliminaire faite par les délégués des provinces, de la Mongolie, du Tibet, des Chinois d’outre-mer.
Le système du gouvernement local : provinces, hien, municipalités, suit de près l’organisation traditionnelle de la Chine impériale. Le hien est l’unité de base de l’autonomie locale, se divisant en circonscriptions de plus en plus réduites. D’après les conceptions, sur ce point fort sages, du D Sun Yat-sen, il s’agit de reprendre et de perfectionner le système de l’administration par les « anciens du village », qui a donné d’excellents résultats. L’expérience a prouvé que les masses ne prenaient qu’un intérêt des plus modérés au jeu des institutions électives et il est significatif que la pratique du self-gouernment ne soit vraiment vivace qu’à l’intérieur des subdivisions du hien. Ainsi que je l’ai écrit ailleurs, au-delà du village ou de la cité, les Chinois, entraînés à penser et à agir en fonction de communautés restreintes, familles, clans, guildes, associations, se sentent dépaysés. Dans ces cadres étroits, paysans, artisans, commerçants, ont, de tout temps, fait preuve d’aptitudes remarquables d’organisation autonome.
II. — L’empire insulaire japonais se compose de quatre grandes îles, de plusieurs centaines d’îles plus petites et de plusieurs milliers d’ilots rocheux. La plupart de ces derniers ont une superficie insignifiante et sont pratiquement inhabitables. Le Japon proprement dit présente une étendue comparable à celle des Îles britanniques, soit 417 000 kil. carrés.
Àla date du 1 décembre 1937, la population totale japonaise s’élevait à 103 000 000 d’habitants, dont 71 372 400 pour le Japon propre. On comptait 23 640 000 Japonais en Corée, 5 445 700 à Formose, 338 500 à Sakhalin, 194 000 dans le territoire à bail du Kouan-tong, 78 000 pour les territoires du Pacifique sous mandat, et 2 016 000 Japonais à l’étranger. Par rapport au 1 octobre 1936, la population du Japon propre avait augmenté de 994 600 habitants.
La composition raciale de cette population est reconnue comme étant aryenne, mélanésienne, malaise, mongolienne et sémitique, les types malais et mongolien prédominant. Mais les Japonais ont, plus que d’autres peuples, une homogénéité au moins superficielle quant aux qualités intellectuelles et morales. Le « fonds humain » est ici moins riche que chez le Chinois. À la différence de ce dernier, les vertus du caractère l’emportent, chez le Japonais, sur celles de l’intelligence. Même très cultivé, il conserve quelque chose de primaire. Peu créateur, il emprunte, copie, assimile, avec une application, une patience, tout-à-la fois respectables et naïves. De tempérament belliqueux, énergiques, conformistes, organisateurs, les Japonais ont un sentiment national poussé au paroxysme. Ce dernier trait serait digne d’admiration s’il ne s’accompagnait d’un orgueil agressif, d’une xénophobie profonde, d’un mépris de toutes les autres races. La leur n’est-elle pas d’origine divine ? N’a-t-elle pas reçu une mission sacrée ? L’empereur n’est-il pas lui-même apparenté aux dieux ? de telles croyances, qui, chez d’autres peuples, n’auraient que la valeur d’une aimable mythologie, sont articles de foi pour tout Japonais. Un professeur d’Université est révoqué pour avoir enseigné que l’empereur est un rouage de la Constitution.
Cet empereur si vénéré apparaît tout au long de l’histoire japonaise comme un jouet aux mains des chefs féodaux, les daïmyo, entourés de soldats de profession, ou samouraï. Jusqu’à la restauration impériale de 1868, ce féodalisme militaire constitua, sauf de rares éclipses, le gouvernement réel du pays, les chefs de quelques grandes familles assumant alternativement, sous le titre de shogun, les responsabilités du pouvoir. Le shogûnat n’existe plus aujourd’hui. Mais il est difficile de savoir de quelle efficacité peut être l’action personnelle du souverain fétiche divin dont se réclament les jeunes officiers. Cette fiction de la divinité de l’empereur, si elle ne parvient pas à étouffer une personnalité puissante comme le fut celle de Mutsuhito, garde l’avantage de masquer l’éventuelle médiocrité de tel ou tel de ses successeurs. Si mal renseigné soit-on sur l’attitude du souverain actuel dans le conflit qui met son pays aux prises avec la Chine, on doit constater l’effacement de ce monarque, incapable de faire prévaloir des vues raisonnables dans l’État-major général, d’arbitrer les conflits entre l’armée et la marine, de contraindre ses troupes à la discipline. Il ne faut pas oublier que, d’après le droit constitutionnel japonais, armée et marine relèvent directement de l’empereur, et n’ont pas d’ordres à recevoir du gouvernement. Soldats et marins sont regardés comme l’émanation même du souverain. Parce qu’un diplomate américain a cru devoir faire à une sentinelle japonaise des observations sur sa brutalité envers un civil chinois, le diplomate est proprement giflé par la sentinelle et le communiqué japonais publié sur cet incident relève « l’insulte » faite à ce militaire et, en sa personne, à l’empereur lui-même. Si vraiment l’empereur est le chef aveuglément obéi de ses soldats, il portera devant l’histoire la responsabilité de leur conduite en Chine. Tout ce qu’une armée peut faire en pays conquis sous l’influence de l’indiscipline, de l’ivresse, de l’explosion des instincts les plus bestiaux, l’armée japonaise s’en rend coupable, d’après d’unanimes témoignages, sans que cela paraisse émouvoir le chef suprême qui réside dans son palais de Tokyo, divinité inhumaine et abstraite de quelque religion barbare.
J’ai insisté sur ces aspects du pouvoir impérial au Japon parce qu’ils représentent un facteur important pour l’étude des événements actuels. Je ne dirai rien du gouvernement proprement dit. On a célébré récemment le cinquantième anniversaire de la Constitution. Mais ce serait s’abuser que de se figurer le régime politique japonais à l’exemple du régime parlementaire anglais. Le Japon n’est pas un pays de libre discussion. Le libéralisme y est mal vu. La police contrôle les moindres faits et gestes de chacun. L’espionnage et la délation sont des institutions nationales. Lectures et discours sont censurés. Il y a des partis politiques, mais leur activité est contenue dans les limites les plus étroites. Du reste, le conformisme et l’esprit d’imitation qui caractérisent les Japonais font que les parlementaires, quelles que soient leurs opinions, obéissent naturellement aux disciplines venues d’en haut. Dans ce pays qui se targue d’avoir le génie de l’organisation, c’est en fait une dictature militaire qui dirige. Les institutions représentatives ne sont qu’une façade. Si, au cours d’une consultation électorale, vient à se dessiner quelque chose ressemblant à une opposition, l’assassinat politique, arme favorite des militaires, fait rentrer les choses dans l’ordre. Le parlement ne joue pas de rôle sérieux dans les destinées du pays. Il n’exerce aucun contrôle sur le pouvoir exécutif. C’est l’armée qui fait et défait les ministères à son gré. Même les fonctions législatives échappent pratiquement à la Diète. Celle-ci n’est qu’une chambre d’enregistrement, souvent sous la menace, des volontés de l’armée, se couvrant de la soi-disant autorité de l’empereur.
La civilisation japonaise est beaucoup plus récente que la civilisation chinoise. Les Japonais n’ont pas possédé de système d’écriture avant le V siècle de notre ère, alors que nous connaissons des inscriptions chinoises de deux millénaires plus anciennes. Les premières chroniques du Japon datent du VII siècle et sont encombrées de fables tendant à accréditer la notion de l’antiquité immémoriale du pays, de l’origine divine de la dynastie régnante, de la mission sacrée de la race. Ce qui doit être souligné, c’est le rôle joué par la mer dans la formation de la nation japonaise. « La mer a bien servi le Japon, car, en deux mille ans, le pays n’a pas été une seule fois envahi par un ennemi étranger et, si l’on excepte les vains efforts de Khoubilai khan au XIII siècle et de la flotte russe au XX, aucun ennemi étranger n’a jamais menacé d’envahir le Japon ». Cet isolement a eu un retentissement profond sur les destinées historiques et politiques de la nation. L’Angleterre a subi l’influence du même phénomène. Aux temps modernes, c’est par la mer que le Japon a cherché à entrer en contact avec le reste du monde et à orienter vers la Chine son expansion continentale. La mer lui a servi jadis de moyen de protection et lui a permis de développer, en vase clos lui aussi, les quelques éléments originaux de sa civilisation.
Ces éléments ont réagi, avec plus ou moins d’intensité, sur les emprunts faits par le Japon aux nations étrangères. C’est vers le début du V siècle que s’institua un courant sino-coréen de plus en plus fort vers l’archipel. Au siècle suivant commença l’évangélisation bouddhique du peuple japonais par des moines coréens et chinois. Le bouddhisme fut officiellement adopté et mis sur un pied d’égalité avec la religion nationale, le shintoïsme, culte d’État fondé sur l’adoration de la puissance impériale. Pendant quatre siècles, le Japon recevra les enseignements de la Chine. C’était alors la Chine des T’ang, dynastie dont le nom est associé à l’une des plus hautes périodes de création, de vitalité, de prestige, que le monde eût connues. L’écriture chinoise, les lettres et les arts de la Chine, la hiérarchie officielle, le droit, le Japon découvrit tout cela comme l’Europe, six ou sept siècles plus tard, eut la révélation de la culture gréco-latine.
Les enseignements du confucéisme devinrent un patrimoine commun à la Chine et au Japon. La vie sociale et administrative de ce pays fut réorganisée sur le modèle chinois. « Ces réformes étaient si profondes et si importantes que les érudits considèrent cette période comme comparable, par ses effets sur la destinée de la nation, aux décades qui suivirent l’adoption par le Japon de la civilisation occidentale du XIX siècle ». Il faut insister sur ce point, parce que l’on a souvent tendance à faire honneur au Japon de tout ce qu’il doit en réalité à la Chine. Lors du déclin des T’ang, le Japon se ferma à l’influence chinoise et entra dans une période d’assimilation. C’est durant cette période que s’établit l’institution du shogunat et avec elle ce double système de gouvernement caractérisé par l’usurpation des prérogatives royales de la part des grands féodaux, tandis que l’empereur était réduit au rôle de figurant divin.
« L’histoire culturelle du Japon au cours des quinze cents dernières années offre le tableau de vagues successives marquées par des périodes d’assimilation avide des idées étrangères alternées avec des périodes de séclusion, de xénophobie et de réaction nationaliste ». Au XVI siècle se placent les premiers contacts avec les Européens. Le Japon apprend à connaître quelques bienfaits de la civilisation occidentale. Portugais, Espagnols, Hollandais et Anglais étendent dans ce pays leur influence politique, économique et religieuse. Le christianisme va séduire certaines âmes et ajoutera des traits nouveaux au tableau d’une vie religieuse et morale déjà enrichie par le shintoïsme, le confucéisme, le bouddhisme. Mais les inconvénients et les maux qui naissent inévitablement de la rencontre entre l’Orient et l’Occident vont inquiéter les dirigeants. En 1603, Iyeyasu, l’un des chefs de la famille Tokugawa, obtient le titre de shogun et ferme son pays aux Européens, interdisant la construction de navires capables de s’éloigner des côtes, défendant l’étude des langues étrangères et la pratique de la religion chrétienne. Les décrets d’interdiction pris à partir de 1637 ont pour résultat l’isolement du Japon, regardé comme indispensable au maintien de l’indépendance nationale. La Chine des Ming avait précédé le Japon dans cette politique. La période d’exclusion se continua jusqu’au milieu du XIX siècle. Le Japon connut alors une longue période de paix, au cours de laquelle s’accentuèrent les vertus et les défauts qui caractérisent aujourd’hui la race japonaise. Le double gouvernement d’un mikado divin et impuissant et d’une féodalité militaire s’affermit.
En 1853, les Puissances étrangères, qui s’étaient ouvert, par la force, les portes de la Chine onze ans plus tôt, s’ouvraient celles du Japon et, en quelques années, imposaient à ce pays un régime de « traités inégaux » comparable à celui qu’elles avaient dicté à la Chine. Mais la réaction japonaise allait être beaucoup plus immédiate et plus efficace que la réaction chinoise. Le shogûnat disparut en 1867, l’empereur reprit le pouvoir gouvernemental et l’autorité dont il avait été privé pendant sept siècles. Il mit en œuvre une politique de réformes intérieures et d’assimilation des méthodes étrangères destinée à créer le Japon d’aujourd’hui. Ce qu’il y avait de spécifiquement national dans la civilisation japonaise fut exalté et libéré peu à peu des influences chinoises. Il y eut une renaissance du shintoïsme pur, un recul du confucéisme et du bouddhisme. La conception de la divinité du souverain devint un article de foi. Le sentiment patriotique trouva son expression dans cette sorte de religion ou de code de morale qu’on désigne sous le nom de bushidô. Mais, en même temps, le Japon s’assimilait, avec une patience réfléchie, les inventions matérielles de l’Occident, singulièrement celles d’ordre militaire. Entre 1868 et 1912, pendant l’ère de Meiji, cette « reconstruction » de l’Empire du Soleil-Levant était un fait accompli. Son incontestable réussite a été attribuée par l’écrivain chinois Hu Shih (Hou Che), chef du mouvement littéraire et philosophique de rénovation nationale dans son propre pays, à trois causes essentielles. La première est l’existence au Japon d’une puissante classe dirigeante d’où sont issus les chefs des mouvements de réforme. La seconde est le fait que cette classe, caste privilégiée et possédant une forte éducation militaire, rendit possible pour le Japon une adaptation aisée à « une phase particulière de la civilisation occidentale que les autres nations orientales ont trouvé si difficile à étudier et qui est si essentielle pour la protection de l’existence nationale contre le pouvoir envahisseur de la civilisation nouvelle, à savoir la phase de puissance militaire et morale qui est derrière la civilisation scientifique, technique et industrielle de l’Ouest ». La troisième cause réside dans le développement politique pro-
pre au Japon depuis plusieurs siècles et qui lui a procuré une base solide pour une nouvelle construction politique capable de servir de centre de gravité à tous les changements. C’est précisément l’absence en Chine de ces facteurs, étroitement dépendants l’un de l’autre, qui explique en partie pourquoi la « reconstruction » chinoise est une entreprise bien plus vaste et plus complexe que la transformation du Japon. Cette dernière devait, en peu d’années, aboutir à l’affranchissement du Japon des contraintes étrangères et à son avènement au rang de grande puissance mondiale.
Dès lors, le pays allait entrer dans une ère d’expansion et de dynamisme dont la Chine, en proie aux troubles de sa propre transformation, était destinée à faire les premiers frais. Les chapitres suivants montreront ce qu’a été cette politique d’agression, ainsi que les causes — ou les prétextes — que l’on invoque pour sa justification. Parmi ces causes, il en est une, l’industrialisation intensive, qui est elle-même fonction de la surpopulation japonaise et de la gravité d’un problème agraire dont il convient de dire ici quelques mots.
Comme en Chine, la terre cultivable, en dépit des hauts rendements obtenus grâce au perfectionnement des méthodes d’exploitation, est insuffisante pour nourrir une population surabondante. De plus la classe rurale est écrasée par le poids des fermages et des taxes. On a estimé à 70 % de cette classe le nombre de petits fermiers qui doivent abandonner de 50 à 60% de leur récolte au propriétaire. Les paysans exploitant pour leur compte, une fois qu’ils ont déduit de leurs profits les sommes représentant les impôts, les frais d’achat de matériel et le service des emprunts usuraires contractés dans les années de disette, se trouvent dans une situation financière guère plus enviable que celle des fermiers. Freda Utley écrit : « En 1932, il y avait [au Japon] 975 838 propriétaires fonciers [il s’agit des gros propriétaires]. La nature particulière de l’exploitation agricole japonaise conduit les paysans plus riches, qui possèdent plus de terre qu’ils n’en peuvent cultiver par eux-mêmes, à en louer une partie à un ou plusieurs fermiers, plutôt qu’à la cultiver au moyen de travailleurs à gages ; elle conduit les propriétaires qui ne cultivent pas du tout à louer leurs terres à une multitude de fermiers, au lieu de le faire à un ou deux gros fermiers comme ce serait le cas en Angleterre. Sauf quelques rares exceptions, aucun propriétaire n’a entrepris le fermage moderne sur une large échelle avec emploi de machines ou même le grand fermage comportant l’emploi d’animaux de trait. Le propriétaire a entrevu un profit plus sûr et plus facile en louant sa terre par menues parcelles et en recevant la moitié ou plus du produit à titre de rente. Il n’a aucun capital à investir et ne court aucun risque. De tels propriétaires fonciers ont un caractère entièrement parasitaire et il y en a près d’un million au Japon ». Un observateur qualifié m’a confirmé que ces remarques n’étaient nullement exagérées, tout en ajoutant que la gravité du problème agraire au Japon n’était pas nécessairement une conséquence de l’industrialisation moderne, du militarisme ou de quelqu’autre élément de la transformation du pays. Il s’agit là d’un phénomène qui existait déjà au Moyen Âge et n’a cessé de préoccuper les autorités au cours des temps. Les causes de ce phénomène peuvent avoir changé, mais de tels changements n’ont pas affecté la condition fondamentale des fermiers. Ceux-ci ont toujours supporté le fardeau des dépenses du pays et ont toujours été une source d’exploitation pour tous ceux qui ont pu le faire. Baka yakushô — « cet imbécile de fermier », demeure un des clichés les plus courants du langage japonais. L’un des objectifs de la Restauration de 1868 fut d’affranchir les paysans de leur condition féodale. Il serait trop long d’expliquer ici par quels moyens les propriétaires fonciers et les usuriers réussirent à tourner les mesures édictées pour réaliser cet affranchissement. Mais c’est un fait que la condition des paysans au Japon demeure substantiellement ce qu’elle était à l’époque féodale.
Ces constatations sont d’une grande importance. Entre autres conséquences, la condition misérable des paysans — aggravée par la sévérité des méthodes de police et d’espionnage employées pour étouffer toute velléité de résistance — fournit une explication partielle d’un mouvement récent qui a pris naissance dans l’armée, et qu’on peut dans une certaine mesure rapprocher du national-socialisme allemand.
Les jeunes officiers japonais préservent naturellement les vertus traditionnelles culte aveugle de la patrie, fidélité à l’empereur, xénophobie ardente. Mais ils se considèrent aussi comme appelés à conduire leur pays vers ses destinées, qui sont d’imposer au monde les volontés de la race divine. Issus des classes pauvres ou moyennes de la population, ils peuvent apprécier la misère où celles-ci se débattent. Ils savent l’oppression que font peser sur elles les grands propriétaires et les trusts industriels. Ils sont indignés d’une exploitation qui est l’œuvre d’une oligarchie capitaliste protégée par les parlementaires. C’est ainsi qu’ils sont socialistes à leur manière, mais socialistes d’un chauvinisme exaspéré. Ils forment dans l’armée de véritables « soviets » avec lesquels doivent compter les plus hautes autorités civiles du pays. Prêts à donner leur vie sans l’ombre d’une hésitation pour la gloire du plus grand Japon — et à cet égard ils méritent admiration et respect — ils n’hésitent pas à s’affranchir même des lois élémentaires de la discipline lorsqu’ils jugent, à tort ou à raison, que le prestige de leur pays est en cause. Ce sont eux qui mènent la politique d’agression, mettant ensuite le pouvoir civil devant le fait accompli. À Chang-haï, le général Matsui déclarera qu’il n’a pas à prendre les ordres de son gouvernement. Des amiraux proclameront ouvertement la nécessité de « châtier » l’Angleterre tout comme la Chine. Non seulement ils ne feront rien pour justifier la légende, que j’ai dénoncée, d’une armée japonaise « chevaleresque », mais ils laisseront leurs troupes — s’ils ne les y encouragent pas — se livrer en pays ennemi aux pires atrocités. À n’importe quel moment, des incidents graves peuvent surgir entre ces exaltés et les forces militaires et navales que les Puissances entretiennent en Chine. Mais ce n’est pas seulement vis-à-vis de l’ennemi ou de l’étranger que la jeune armée japonaise pratique cette politique de brutalité et d’arrogance. Ces officiers, indignés justement de l’exploitation du peuple, convaincus d’autre part que le Japon, premier pays du monde, n’a pas à s’abaisser à faire des concessions aux autres Puissances, pas même à respecter les traités qu’il a signés, car c’est déjà une humiliation pour une race divine que d’admettre les races inférieures à traiter avec elle, ces officiers sont animés d’une haine violente contre les responsables de cet état de choses. L’armée, pensent-ils, doit avoir sa politique propre, indépendante des décisions que peuvent prendre les parlementaires au pouvoir. « Contre les « traîtres » du gouvernement et de la finance, les militaires reprennent la tradition de l’assassinat, appliquée depuis longtemps par les patriotes japonais aux dirigeants suspects ». Il suffit de rappeler quelques faits : assassinat, en novembre 1921, du président Hara coupable d’avoir souscrit aux décisions de la Conférence internationale de Washington ; assassinat, en novembre 1930, du président Hamaguchi pour avoir imposé à l’état-major naval la résolution de la Conférence de Londres sur la limitation des flottes de guerre ; assassinats, en février 1932, du ministre des Finances Inouye, hostile à l’accroissement des dépenses militaires et d’un banquier accusé de spéculations antipatriotiques ; assassinat, en mai 1932, du président du Conseil Inukai, trop attaché au régime parlementaire et coupable d’avoir permis à son ministre des Finances de résister aux exigences de l’armée et de la marine. Plus près de nous encore, c’est, au début de 1936, l’invraisemblable aventure de ces officiers qui sont mécontents des élections et se vengent par une sédition militaire au cours de laquelle le beau-frère du président du Conseil Okada est assassiné par méprise à la place de ce dernier. Très nombreux sont les cas dans lesquels ces soviets de jeunes officiers ont chassé du pouvoir les ministres qui n’avaient pas leur agrément, nommé à la place leurs créatures, désavoué les diplomates, en un mot, pris la direction effective de la politique intérieure et extérieure de leur pays, en se couvrant de l’autorité de l’empereur. Pour l’instant, ce sont eux qui, au mépris de toutes les résistances, s’efforcent d’engager sans cesse plus avant le Japon dans la guerre contre la Chine. Quiconque voudrait élever la voix en faveur d’une attitude plus conciliante, quiconque parlerait sincèrement de « coopération », s’exposerait aux injures, aux menaces, à l’assassinat. Tel est le véritable visage de ce pays dont on vante sans cesse la discipline et l’organisation.