Chapitre 2
UNE POLITIQUE D’AGRESSION
L’histoire des relations sino-japonaises s’étend déjà sur près de vingt siècles. Au cours de cette longue période, il est significatif qu’on ne puisse relever à la charge de la Chine qu’une seule intervention armée contre le Japon. Ceci s’est passé au temps de la dynastie mongole des Yuan. L’empereur Che-tsou (Khoubilai khan) voulait exiger des Japonais une reconnaissance de vasselage vis-à-vis de la Chine. Ses démarches ayant été repoussées et ses envoyés mis à mort, il rassembla, en 1281, une armée de 100 000 hommes, qui, à travers la Corée, atteignit la côte, franchit le détroit et débarqua dans l’île de Tsushima. L’expédition se termina par un désastre, dont Marco Polo nous a laissé le récit.
Les Japonais, eux, se faisaient la main, dès le XIII siècle, par des entreprises de piraterie sur les côtes chinoises et coréennes. Mais, vers la fin du XVI siècle, trois grands féodaux, Nobunaga, Hideyoshi, Ieyasu, allaient inaugurer une politique d’expansion dont les évènements actuels ne sont que le prolongement. Hideyoshi rêvait déjà d’annexer la Corée et d’incorporer la Chine dans un vaste empire japonais. En 1592, il jeta sur la Corée une armée de 100 000 hommes qui débarqua à Fusan. Les premières rencontres furent favorables au Japon. Le roi de Corée avait dû fuir Séoul et appeler la Chine à son aide. L’intervention des armées chinoises redressa la situation. L’ennemi fut repoussé vers la côte méridionale, où il ne garda que quelques places. Des négociations de paix ayant échoué, Hideyoshi envoya une seconde expédition en 1597. Celle-ci ne fut pas plus heureuse que la première. En dépit de succès passagers, les armées japonaises ne purent pénétrer à l’intérieur du pays. L’année suivante, la mort de Hideyoshi amenait la cessation des hostilités et le rapatriement des troupes nippones. La Corée demeurait un royaume vassal de la Chine, tout en jouissant d’une certaine indépendance. La première vague d’expansion japonaise sur le continent s’était retirée sans laisser de traces. Ieyasu, peu de temps après, allait décréter l’isolement de son pays.
Il faut arriver au XIX siècle pour assister à une reprise de la politique extérieure japonaise, reprise favorisée par ceux qui, au Japon même, conduisaient la Restauration intérieure. Dès 1847, le Japon avait voulu occuper Formose, mais l’Angleterre l’avait obligé à rendre l’île à la Chine. En fait, au cours des soixante dernières années, l’histoire des relations sino-japonaises est celle d’une série à peu près ininterrompue d’attaques et d’empiètements poursuivis au détriment de la souveraineté chinoise par le Gouvernement japonais. C’est d’abord, en 1871-1874, l’affaire des îles Lieou-k’ieou. Elle survenait au lendemain de la signature, le 13 septembre 1871, d’un traité conclu entre la Chine et le Japon sur la base de l’égalité et de la réciprocité. Le fait est d’autant plus remarquable qu’il prenait place à peu près vers la moitié de la période dite des « Traités inégaux » imposés à la Chine par les puissances occidentales. L’incident des Lieou-k’ieou est important en ce qu’il fait apparaître avec netteté le procédé classique à l’aide duquel le Japon ne cessera d’étendre sa mainmise sur la Chine. Les îles relevaient d’une sorte de dynastie royale qui s’était soumise, depuis des siècles, à la suzeraineté chinoise. Mais en même temps qu’ils reconnaissaient cette suzeraineté, les habitants des Lieou-k’ieou payaient un tribut à un seigneur féodal japonais. Par un artifice diplomatique, le Japon en déduisit qu’il possédait sur ces îles des droits de souveraineté. Des pêcheurs des îles, jetés sur les côtes de Formose par un naufrage, avaient été massacrés par les indigènes. Si regrettable qu’il fût, l’incident était de ceux qui pouvaient se prêter à un règlement diplomatique. Le Japon prit prétexte de ce que la Chine avait refusé d’envoyer contre les gens de Formose une expédition punitive. Il fit occuper les îles par ses troupes et en profita pour faire des Lieou-k’ieou une province japonaise. Trop faible, la Chine dut s’incliner. Elle renonça, en 1874, à la co-souveraineté des îles qui furent annexées par le Japon en 1879. On a observé que l’abandon des Lieou-k’ieou, qui payaient tribut à la Chine depuis cinq siècles, fut un fait de haute signification, laissant prévoir le sort qui devait être ultérieurement celui de la plupart des régions tributaires de l’Empire du Milieu.
Quelques années plus tard, c’est vers la Corée que le Japon va tourner ses ambitions. Ce pays était depuis des siècles un état vassal de la Chine. C’est par son intermédiaire que la civilisation chinoise avait pénétré au Japon. En 1876, sous prétexte que les marins d’un croiseur japonais avaient été attaqués lors de leur débarquement dans une île dépendant de la Corée, une démonstration navale fut faite par la flotte japonaise devant le port de Fusan. Un traité fut imposé au souverain local, dans lequel la Corée était désignée comme un état indépendant jouissant des mêmes droits souverains que le Japon. Ce traité était la première manifestation évidente du désir japonais d’expansion sur le continent asiatique. Il marquait en outre le début d’une période d’incidents qui forment l’arrière-plan du conflit armé de 1894, incidents parmi lesquels les plus notoires sont les mouvements insurrectionnels dirigés contre le gouvernement coréen en 1882 et 1884 et provoqués par les intrigues japonaises. L’attitude du Japon pendant cette période, attitude caractérisée par d’innombrables actes d’espionnage, de corruption, d’assassinats, a été flétrie dans les termes les plus sévères par des historiens objectifs, tels que Morse ou Franke. L’une des raisons qui guidaient le Japon dans sa politique à l’égard de la Corée était le désir d’affirmer son égalité avec les puissances occidentales dans le domaine de l’exterritorialité juridictionnelle. Le Japon venait de s’affranchir de cette institution par des traités récemment signés avec ces puissances. Il lui fallait proclamer son droit à acquérir ce privilège en Chine, en dépit du traité d’égalité de 1871, tout en refusant aux Chinois de jouir du même privilège au Japon. Seule, une guerre victorieuse contre la Chine pouvait lui permettre d’atteindre son objectif. Il est sans intérêt de rapporter ici les incidents d’une campagne de quelques mois qui se termina par le traité de Shimonoseki, signé le 17 avril 1895. Par ce document, la Chine reconnaissait l’indépendance de la Corée. Elle s’engageait aussi à céder au Japon la péninsule du Leao-tong, Formose et les îles Pescadores. Elle acceptait de payer une indemnité de guerre de 200 000 000 de taëls et de signer avec le Japon un nouveau traité de commerce. Celui-ci intervint le 21 juillet 1896. Il consacrait au profit des sujets japonais en Chine le privilège unilatéral de l’exterritorialité et plaçait le Japon sur le même pied que les puissances occidentales. À ce point de vue, l’importance de ce dernier traité ne saurait être exagérée.
Huit jours après la signature du traité de Shimonoseki, le Gouvernement japonais reçut des représentants de la Russie, de la France et de l’Allemagne, des notes « recommandant » la rétrocession de la péninsule du Leao-tong à la Chine, attendu que la possession de cette région par le Japon « constituerait une menace pour Pékin et rendrait illusoire l’indépendance de la Corée ». On était encore à l’époque où les puissances occidentales y voyaient clair et possédaient assez de force pour imposer leur volonté à un agresseur sans recourir à un organisme international plus ou moins débile. Pour la Russie, son intention secrète était de s’installer dans le Leao-tong. Le Japon dut s’incliner et, par un traité du 8 décembre 1895, s’engager à restituer à la Chine la portion continentale des territoires visés par le traité de Shimonoseki, moyennant une indemnité supplémentaire de 30 000 000 de taëls. La France et la Russie, qui venaient de conclure une alliance, financèrent l’ensemble de l’indemnité due par la Chine au Japon, tandis que la Russie s’efforçait de contrebalancer l’expansion japonaise en construisant, avec de larges capitaux français, le chemin de fer de l’Est chinois. Le vice-roi Li Hong-tchang avait voulu jouer la carte russe contre le Japon, sans se douter que cette manœuvre apparemment habile allait attirer sur son pays les pires infortunes. En attendant, la Chine sortait de cette guerre profondément humiliée, obérée par le poids d’une dette de guerre nationale dont elle n’avait jamais connu jusqu’ici le souci, et présentant au monde le spectacle d’un grand empire vaincu par une petite nation insulaire que personne n’avait encore prise au sérieux.
Les fautes politiques de la dynastie mandchoue qui culminèrent, sous l’impératrice Ts’eu-hi, avec l’insurrection des Boxers, en 1900, provoquèrent une intervention armée de plusieurs nations étrangères en Chine. Russie et Japon y compris. À la vérité, la plupart des causes du conflit qui allait mettre ces deux puissances aux prises sur le sol chinois doivent être cherchées dans leur lutte d’influence en Mandchourie aussi bien que dans les intrigues par lesquelles le Japon préparait peu à peu l’annexion de cette Corée qu’il avait voulu indépendante. L’histoire des activités japonaises en Corée entre 1894 et 1904, des ripostes russes, des interventions d’autres puissances, est particulièrement instructive. En 1902, les forces russes, qui avaient été envoyées en Chine lors de l’affaire des Boxers possédaient le contrôle de la Mandchourie. En dépit des protestations du Japon, la Russie faisait traîner en longueur l’évacuation promise. C’est à ce moment que, inquiète du danger russe plus encore que du péril japonais, l’Angleterre signa avec le Japon un premier traité d’alliance (30 janvier 1902). Se sentant épaulé, le Japon éleva le ton de ses protestations contre la politique russe. Le 6 février 1904, devant la force d’inertie de son rival, il rompit les relations diplomatiques. La guerre russo-japonaise s’ensuivit, tout entière menée sur le territoire chinois et en violation d’une neutralité que la Chine était du reste incapable de défendre d’une manière effective.
Le récit des évènements qui marquèrent la guerre peut être laissé de côté. Toutefois, on ne saurait passer sous silence l’emploi par le Japon d’un procédé d’ouverture des hostilités qu’il avait déjà mis à profit lors de sa campagne contre la Chine dix ans plus tôt et qui allait lui devenir familier. Ce procédé consiste à entamer les hostilités brusquement et sans déclaration de guerre. Nous sommes devenus moins exigeants sur ce chapitre, depuis que toute ombre de moralité et de correction a disparu des relations internationales même hostiles. Mais, à l’époque, on s’indigna généralement de la conduite de l’amiral japonais lors du combat de Chemulpo, le 9 février 1904, conduite qui fut un acte de traîtrise pur et simple.
Le 5 avril 1905, Russie et Japon signaient le traité de Portsmouth (U.S.A.). Les intérêts fondamentaux du Japon, d’ordre politique, militaire, économique, en Corée étaient reconnus par la Russie. Le bail de la péninsule du Leao-tong (Port-Arthur et Dalny), acquis de la Chine par la Russie en 1898, était transféré au Japon, qui devenait en outre cessionnaire de tous les droits afférents à l’exploitation de la section méridionale du chemin de fer de l’Est chinois. Toutefois, la Russie obtenait la rétrocession de la moitié nord de l’île de Sakhalin, occupée par le Japon au cours des hostilités. Par un traité du 22 décembre 1905, la Chine se voyait forcée de donner son adhésion à ces clauses, qui consacraient pour la première fois l’expansion du Japon sur le continent asiatique. Ce traité allait permettre par la suite au Japon d’acquérir en Mandchourie une situation exceptionnelle, d’une inextricable complexité et impossible à rattacher au développement normal de principes incontestés du droit international.
Les années qui suivirent la guerre russo-japonaise — guerre dont l’effet moral fut immense, puisque, pour la première fois, une puissance occidentale était vaincue par un peuple asiatique — virent se nouer toute une série d’intrigues et d’accords dont l’objet était de stabiliser les positions résultant de la guerre. L’alliance anglo-japonaise fut renouvelée, sur des bases originales, en 1905 et les États-Unis s’y joignirent secrètement jusqu’en 1909. Des traités intervinrent entre la France et le Japon, la Russie et le Japon, l’Angleterre et la Russie (1907), l’alliance anglo-japonaise fut renouvelée une deuxième fois en 1911. Ces divers instruments ont une importance particulière du fait qu’ils ont consacré l’interdépendance des puissances européennes et asiatiques et la répercussion que, désormais, les évènements de l’Est et ceux de l’Ouest allaient exercer les uns sur les autres. Cette interdépendance et cette répercussion devaient se manifester d’une manière éclatante à partir de 1914. Mais elle apparaît dès le début du XX siècle et c’est vraiment à dater de cette époque que les éléments du problème du Pacifique — c’est-à-dire du problème chinois — achèvent d’acquérir toute leur consistance.
Quant à la Corée, depuis que le traité de Shimonoseki avait consacré son « indépendance », le Japon n’avait cessé d’y jouer une partie fort serrée, marquée de manœuvres diplomatiques et de crimes. Le régime de terreur qu’il fit peser sur ce pays et son souverain, régime par lequel quelques hommes d’État japonais se sont déshonorés, fit de la Corée une proie successivement mûre pour le protectorat (conventions du 17 novembre 1905 et du 24 juillet 1907) et pour l’annexion pure et simple à l’Empire japonais (22 août 1910). Telle était la forme d’indépendance que le Japon, un peu plus de trois siècles après l’agression de Hideyoshi, offrait au Pays du Matin Calme. Un peuple de 17 000 000 d’habitants, dont l’élite n’a jamais cessé de protester contre cette violation de ses droits, était ainsi incorporé à la population japonaise. La Corée devenait une province de l’Empire, sous le nom de Chosen.
La guerre mondiale qui éclata en 1914 devait avoir d’immédiates répercussions sur l’Extrême-Orient. Se joignant aux puissances alliées, le Japon, par un ultimatum du 15 août 1914, somma l’Allemagne d’avoir à lui remettre dans le délai d’un mois, le territoire à bail de Kiao-tcheou « en vue d’une restitution éventuelle à la Chine ». En dépit des hauts faits accomplis par la marine allemande dans le Pacifique au cours de ces premières semaines de guerre — les noms de l’Emden, du Scharnorst, du Gneisenau, du Leipzig, du Nürnberg, du Dresden, sont encore présents à la mémoire de tous les marins — la puissance navale de l’Allemagne dans cette région fut abattue par l’Angleterre (combat des îles Falkland). La base de Tsing-tao (Kiao-tcheou) cessa d’être dangereuse pour le Japon. Elle devait tomber, dans les premiers jours de novembre 1914, entre les mains des forces japonaises et britanniques, après un siège vaillamment supporté. La campagne à laquelle mettait fin la prise de Tsing-tao valait au Japon des résultats substantiels aux dépens de la Chine. La province de Chan-tong, que le souvenir de Confucius rend plus précieuse aux Chinois, n’était pas une marche lointaine plus ou moins rattachée à l’Empire du Milieu. C’était une des régions les plus importantes et les plus riches que les Japonais saisissaient l’occasion de s’approprier. Les procédés mis par eux en œuvre au mépris de la neutralité chinoise (la Chine n’est entrée en guerre aux côtés des Alliés qu’en 1917) soulevèrent l’indignation universelle. Sous prétexte de reconquérir Kiao-tcheou sur les Allemands, ils débarquèrent des forces très importantes en Chine et s’emparèrent d’une grande partie du Chan-tong sans nécessité militaire, saisissant les chemins de fer et les télégraphes et faisant subir aux Chinois non-combattants des traitements révoltants. Le seul fait honorable qu’on puisse mettre à l’actif du commandement japonais durant cette campagne est la courtoisie avec laquelle les Allemands furent traités pendant et après le siège de Tsing-tao.
L’ultimatum adressé à l’Allemagne par le Gouvernement de Tokyo en Août 1914, visant la remise aux autorités japonaises, sans condition ni compensation, du territoire à bail de Kiao-tcheou, contenait la phrase : « en vue de la restitution éventuelle à la Chine ». Cela n’empêcha pas le baron Kato, en réponse à une question posée à la Diète, le 9 décembre 1914, au sujet de l’existence d’un engagement de restitution, de déclarer : « Le but de l’ultimatum était de prendre Kiao-tcheou à l’Allemagne et ainsi de restaurer la paix en Orient. La restitution de Kiao-tcheou après une campagne n’a pas été envisagée ni mentionnée dans l’ultimatum ». Le maintien de leur occupation fut présenté par les Japonais comme justifié par « leurs immenses sacrifices en vies humaines et en argent ». Ils eurent 1968 hommes tués ou blessés et perdirent trois navires, dont deux de faible tonnage. Ils se remboursèrent en confisquant tous les établissements allemands au Chantong, en prenant en mains l’exploitation de la ligne Tsi-nan-fou-Tsing-tao, en plaçant une forte garnison à Tsi-nan, très important nœud de voies ferrées sur la ligne T’ien-ts’in-Pou-k’eou, en construisant un peu partout dans la province des bâtiments militaires en pierre, en assumant en dehors du territoire à bail proprement dit les pouvoirs de police et de taxation. Ils montraient ainsi leur intention d’occuper le Chan-tong d’une manière permanente. On sait comment le traité de Versailles leur fut favorable, et ce ne fut pas la moindre des erreurs consacrées par cet instrument diplomatique. On sait aussi comment la Chine dut attendre la réunion de la Conférence de Washington, en 1922, sur l’inititive des États-Unis, pour recouvrer ses droits sur le Chan-tong. On admettra qu’il était difficile de ne pas redresser, à cette occasion, la faute commise en 1919 par des hommes d’État qui s’affirmaient soucieux de respecter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et prouvaient leur sincérité en attribuant au Japon une province fondamentalement chinoise. À Washington, il est vrai, Aristide Briand, suppléant à son mépris de s’instruire par les ressources d’un dilettantisme facile et les sonorités de sa voix de violoncelle, — l’un de ses plus sûrs titres de gloire, — avait cru devoir demander « une définition de la Chine », où il affirmait ne voir qu’une expression géographique.
Une preuve de la sincérité du Japon proclamant son désir d’avoir en face de lui « une Chine unie et forte » se trouve dans la réponse faite, en novembre 1915, par le vicomte Ishii, ministre des Affaires Étrangères du Gouvernement de Tokyo, aux ambassadeurs de Grande-Bretagne, de France et de Russie, lorsque ceux-ci le prièrent de se joindre à eux pour déterminer la Chine à entrer en guerre aux côtés des Alliés. Ses interlocuteurs savaient parfaitement qu’à plusieurs reprises, le Japon avait signifié à la Chine sa volonté que celle-ci n’en fit rien. Cette fois, le ministre fit preuve d’une véritable franchise. Il déclara qu’il désapprouvait l’entrée de la Chine dans la guerre, parce que, disait-il, son pays devait conserver un strict contrôle sur la Chine et que « le Japon ne saurait regarder favorablement l’organisation d’une armée chinoise efficace, ce qui serait nécessaire pour que la Chine pût participer activement à la guerre, et que le Japon ne manquerait pas de considérer avec inquiétude la libération des activités économiques d’une nation de quatre cent millions d’individus ».
Je négligerai, pour ne pas allonger cette étude, nombre de faits importants pour la position internationale de la Chine durant la guerre de 1914-1919, la question des « Vingt-et-une demandes » mise à part. Cette période offre le spectacle des rivalités des puissances et des marchandages auxquels ces rivalités donneront lieu. Le Japon avait eu soin de préserver sa position spéciale dans le Pacifique par une série d’accords secrets avec les Alliés, accords dont la Chine faisait tous les frais. Il avait réussi à s’assurer le contrôle financier d’une partie des ressources chinoises en pratiquant une politique de prêts à jet continu, politique que ne lui rendaient que trop facile la cupidité des militaristes chinois et la corruption des gouvernements qui se succédaient à Pékin. On a estimé qu’entre 1909 et le début de la guerre, le Japon avait prêté à la Chine près de 50 millions de yen. Mais entre 1914 et 1918, les sommes avancées aux généraux et aux politiciens atteignirent près de 400 millions de yen, dont 200 millions pour la seule année 1918. Le financier japonais Nisihara a attaché son nom à cette forme particulière de la mainmise japonaise. La chute du cabinet Terauchi en Septembre 1918 mit provisoirement un terme à cette débauche de combinaisons financières édifiées au profit du Japon et à cette mise au pillage des ressources minières et industrielles de la Chine.
Dans l’ordre des accords diplomatiques, il faut surtout signaler l’accord Lansing-Ishii, du 2 Novembre 1917. Ce document, tout en réaffirmant les traditions américaines qui avaient inspiré les notes Hay du 6 Septembre 1899 (définissant l’Open Door Policy), contenait un préambule d’où résultait que le Gouvernement des États-Unis reconnaissait les « intérêts spéciaux » du Japon en Chine. Négocié dans des circonstances obscures, cet accord fut, comme de juste, fort mal accueilli par le Gouvernement chinois, qui proclama son intention de ne s’estimer lié par aucun accord intervenu au sujet de la Chine entre d’autres puissances. Bien qu’il eût été ultérieurement abrogé, le 14 Avril 1923, à la suite de la Conférence de Washington, l’accord Lansing-Ishii eut pour résultat de renforcer la position du Japon en Mandchourie et au Chan-tong. Ce ne fut pas l’une des moindres maladresses que commirent alors le président Wilson et son secrétaire d’État.
L’histoire des « Vingt-et-une demandes » et des accords sino-japonais du 25 mai 1915 est bien connue. Il en est de même des évènements qui se sont succédés depuis cette époque et qui, tout proches de nous, ont fait l’objet de nombreux exposés. Aussi serai-je plus bref dans cette partie de mon travail, cherchant seulement à mettre en lumière quelques faits essentiels.
On sait que, le 18 janvier 1915, le Gouvernement japonais, profitant de ce que les puissances européennes étaient engagées dans la guerre, fit présenter au Gouvernement de Pékin une liste de vingt-et-une demandes, réparties en cinq groupes. Ces demandes contenaient un plan complet d’asservissement de la Chine au contrôle japonais et constituaient par elles-mêmes un acte caractérisé d’agression. La Chine ayant refusé d’accepter ces conditions dans leur ensemble, le Japon lui adressa, le 7 mai 1915, un ultimatum, devant lequel elle dut, une fois de plus, s’incliner. Nous n’avons pas à blâmer ce pays de sa faiblesse car nous avons appris depuis comment, en Europe, des puissances étaient en mesure de pratiquer impunément, vis-à-vis d’autres puissances supposées moins fortes, une politique de chantage appuyée sur un appareil militaire imposant.
Par la suite, les efforts de la Chine, les réserves des États-Unis, les critiques qui s’exprimèrent au Japon même, enfin les résultats de la Conférence de Washington, parvinrent à atténuer les exigences du Japon. Mais il ne faut pas oublier que les traités de 1915 ont été arrachés à la Chine dans des conditions exceptionnelles, qu’ils ont largement préparé les évènements ultérieurs de Mandchourie et, par suite, le conflit en cours, enfin qu’ils ont marqué l’apogée de cette politique d’agression conduite par le Japon avec une absence totale de scrupules, mais aussi avec une grande habileté. Comme l’a déclaré le Gouvernement chinois dans ses notes à la Commission d’enquête de la Société des Nations, lors de l’affaire de Mandchourie de 1931, l’existence des accords de 1915 demeure l’une des causes premières et profondes du conflit sino-japonais et l’un des obstacles qui devaient nécessairement s’opposer au rétablissement de relations amicales entre les deux pays. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, en présence d’une volonté si marquée d’agression, la Chine a eu maintes fois recours, depuis une vingtaine d’années, à son arme favorite du boycottage. Ceux qui l’en blâment oublient que, militairement et politiquement faible, elle n’avait que ce moyen pour tâcher de faire pression sur son adversaire.
Au lendemain des accords de 1915, les Japonais consacrèrent une grande partie de leur activité à la Mandchourie. L’écroulement de la Russie tsariste les débarrassa pour un temps de leur plus dangereux voisin. Pendant une quinzaine d’années, ils eurent toute la liberté de manœuvre nécessaire, utilisant, grâce à leurs services d’espionnage, les rivalités locales et les défaillances des fonctionnaires, faisant entrer dans leur jeu le maréchal Tchang Tso-lin, dont ils sauront se défaire lorsqu’ils s’apercevront que leur allié n’est plus sûr (attentat du 4 juin 1928), en un mot, grâce à un jeu inextricable d’accords et d’interprétations d’accords, établissant sur les Trois Provinces de l’Est un contrôle illimité. Les Chinois, de leur côté, en dépit de leur faiblesse, ne restent pas inactifs. Des millions d’émigrants des provinces du Nord s’installent en Mandchourie. La mise en valeur des régions éloignées de l’influence japonaise fait l’objet des préoccupations de Pékin. Une politique de construction de chemins de fer est pratiquée, à travers laquelle Pékin et Tokyo jouent un jeu des plus serrés. L’armée d’occupation du Leao-tong (ultérieurement appelé Kouan-tong) veille avec une susceptibilité belliqueuse à la défense des prérogatives japonaises. Le major Doihara, qui dirige les services secrets de cette armée, édifie en Mandchourie et en Mongolie, une œuvre qui lui vaudra d’être comparé à Lawrence d’Arabie. Les éléments des prochains conflits s’amassent lentement.
Cependant, l’arrivée au pouvoir du Gouvernement nationaliste créé dans le Sud de la Chine par Sun Yat-sen et le parti Kouo-min, les succès militaires de Chiang Kai-shek, la montée vers le Nord des armées chinoises, la prise de Pékin et la disparition du gouvernement qui avait présidé à seize années d’anarchie, la constitution du Gouvernement de Nankin, l’appui apporté à ce gouvernement par l’U. R. S. S., tout cela inquiète le Japon. Il voit avec anxiété la Chine se ressaisir, entamer avec courage l’immense travail de reconstruction intérieure, acquérir peu à peu une conscience nationale. Les préoccupations du Japon vont se traduire par de nouveaux actes d’agression. À tout le mal qu’il lui avait fait, la Chine avait répondu, en 1923, à l’occasion du tremblement de terre qui ravagea le sol nippon, par d’admirables manifestations de solidarité. Elle avait envoyé à son ennemi, en abondance, secours, vivres, médicaments, argent. Ce qui n’avait pas empêché les Japonais de massacrer peu après, au Japon même, de nombreux Chinois paisibles que la populace avait pris à partie au cours d’une panique. En juin 1927, la première campagne nationaliste contre le Nord permit au Gouvernement japonais d’envoyer des troupes au Chan-tong sous prétexte de protéger la vie et les biens des ressortissants japonais de Tsi-nan, qui ne furent jamais menacés. Mais le Japon ne s’était pas résigné à la perte de ses droits sur cette province évacuée à la fin de 1922 en suite des accords de février de la même année. Trois mois plus tard, obligé d’admettre que les intérêts japonais n’étaient nullement en péril, le Gouvernement de Tokyo réembarquait ses contingents. L’année suivante, toujours sous le même prétexte, des forces armées japonaises s’installaient à Tsi-nan, dans le quartier commercial, aux alentours de la gare du chemin de fer, au moment même où arrivaient les avant-gardes de l’armée nationale chinoise sous le commandement du général Chiang Kai-shek. « Dans l’état naturel de tension qui accompagne toute occupation étrangère, les soldats nippons provoquèrent un conflit sanglant au cours duquel la ville de Tsi-nan fut bombardée, le commissaire chinois aux Affaires étrangères brutalement mis à mort, et nombre de soldats ou civils tués » . Les troupes japonaises n’évacuèrent la ville que le 20 mai 1929, après une année d’occupation.
En Mandchourie même, après l’assassinat de Tchang Tso-lin, lorsque son fils annonça son intention de se rallier au Gouvernement national chinois, les Japonais prodiguèrent avertissements et menaces, allant jusqu’à empêcher les autorités locales d’arborer sur les bâtiments officiels le drapeau national.
Cependant, le nouveau gouvernement se consolidait. La reconstruction de la Chine commençait à porter ses premiers fruits. L’autonomie douanière, regagnée en 1928 — le Japon, pour sa part, la fera attendre deux ans de plus, — permettait la protection des industries naissantes. Le crédit de la Chine à l’extérieur tendait à augmenter. La politique japonaise, relativement moins agressive entre 1922 et 1927, à la suite du « freinage » imposé par les États-Unis, va entrer de nouveau dans une phase d’expansion violente, celle-là même qui se déroule sous nos yeux. En 1931 éclatent en Mandchourie une série d’incidents qui seront autant de prétextes d’intervention aux yeux de l’armée japonaise du Kouan-tong, laquelle est composée des éléments les plus exaltés. Ces incidents ne sont d’ailleurs que le résultat des méthodes employées par les Japonais pour leur expansion en Mandchourie. Non seulement les accords de 1915 leur avaient reconnu des droits très étendus, mais la situation n’avait cessé de s’aggraver du fait de l’interprétation donnée à ces documents par le Gouvernement de Tokyo ou, plus précisément, par l’armée du Kouan-tong. Lors de l’enquête conduite sur place par la Commission de la Société des Nations, de très nombreux cas de violation ou d’extension abusive des dispositions des traités ont été relevés à la charge du Japon. La situation des fermiers coréens en Mandchourie, les massacres de Chinois en Corée, la disparition, dans des circonstances obscures, d’un officier japonais en mission d’espionnage, créèrent, entre la Chine et le Japon, un état de tension rendu depuis longtemps inévitable. La bombe qui endommagea, le 18 septembre 1931, la voie ferrée du Sud-Mandchourien ne fut qu’un prétexte insignifiant qui servit à l’armée japonaise de justification pour une agression longuement préparée. Une fois de plus, Tokyo choisissait habilement son heure en mettant à profit certains éléments de la situation européenne et américaine, parmi lesquels la dévaluation de la livre sterling et la crise économique sévissant aux États-Unis méritent une mention spéciale. En fait, la préméditation japonaise n’a jamais été mise en doute. Elle résulte assez clairement de la mise en marche, six heures après l’incident de la bombe, de trois armées avançant en Mandchourie sur un front de plus de 300 kilomètres. La suite des évènements est bien connue. La conquête progressive de la Mandchourie, l’attaque contre Chang-haï, l’invasion du Jehol constituent les faits militaires les plus saillants. Dans le domaine politique, il suffit de rappeler la création artificielle du Mantcheou-kouo et l’action de la Société des Nations. On sait comment celle-ci, saisie par la Chine, réprouva d’une façon formelle, le 24 février 1933, par 42 voix contre 1 (Japon) et 1 abstention (Siam) l’action japonaise, déclara le Japon agresseur, proclama que la Mandchourie est une partie intégrante de la Chine, condamna la création du Man-tcheou-kouo. Cette décision était inévitable et demeure, en dépit de tout, un hommage rendu aux principes du droit international si constamment violés par le Japon. Elle est importante à retenir pour l’appréciation des évènements actuels, qui ne sont pas autre chose que la suite de l’agression de 1931. Mais elle n’a qu’une valeur morale et n’entrava à aucun moment l’action japonaise. Le Gouvernement de Tokyo n’hésita jamais, après chacune de ses promesses solennelles d’arrêter la marche de ses troupes, à ordonner à celles-ci un nouveau bond en avant et l’audace de son attitude n’eut d’égale que l’impuissance de l’institution internationale. Finalement, ayant atteint provisoirement ses objectifs, le Japon conclut avec la Chine la trêve de T’ang-kou (31 mai 1933). La disposition essentielle de ce document prévoyait la création d’une zone démilitarisée entre la grande muraille, Peip’ing (Pékin) et la mer. Cette clause devait servir ultérieurement de point de départ à de nouvelles manifestations de la politique japonaise dont la guerre actuelle n’est que le développement.
« À la tension des années 1931-1933 succédaient des moments fugitifs de détente. La réouverture du trafic sur la ligne Pei-p’ing-Moukden (1 juillet 1934) ; l’établissement de postes douaniers le long de la Grande Muraille ; la reprise des communications postales entre la Chine et le Man-tcheou-kouo (1 janvier 1935) ; l’élévation de la légation japonaise en Chine au rang d’ambassade indiquaient les étapes d’une amélioration superficielle des relations ». Mais le Japon convoitait autre chose que la Mandchourie et le Jehol. Il ne faisait pas mystère de sa volonté de détacher peu à peu de la Chine les cinq provinces du Nord : Chan-tong, Chan-si, Ho-pei (ancien Tche-li), Tchahar et Souei-yuan, ces deux dernières faisant géographiquement partie, comme le Jehol, de la Mongolie intérieure. La pression qu’il exerçait à cette fin sur le Gouvernement de Nankin avait amené celui-ci à créer, le 18 décembre 1935, un organisme spécial, le Conseil politique autonome du Ho-pei-Tchahar, dont la tâche — combien malaisée ! — était de contenir les ambitions japonaises sans les heurter de front. Cette création n’était d’ailleurs qu’une réplique à l’établissement, trois mois plus tôt, d’un gouvernement indépendant du Ho-pei oriental sous les auspices du Japon. Ce pays, qui a signé plusieurs traités garantissant l’indépendance administrative de la Chine, et réclame sans cesse une Chine unie sous un gouvernement fort, n’a jamais hésité à mettre à profit les rivalités politiques, encore trop fréquentes, et les tendances autonomistes et séparatistes de certaines régions chinoises, pour organiser des administrations hostiles à Nankin et dont il tient les ficelles.
L’entrée d’irréguliers et de bandits dans la zone démilitarisée — il n’est pas possible de savoir quels étaient ces soldats en rupture de ban — allait être pour l’armée du Kouan-tong l’occasion d’une action de police et le prétexte d’une descente jusque sous les murs de Pei-p’ing, au printemps de 1935. La situation tendue résultant de cette action se traduisit par la signature de deux nouveaux accords, dits accords Ho-Umetsu et Chin-Doihara. Comme la trêve de T’ang-kou, ces documents font l’objet d’une discussion dans un autre chapitre de ce livre (ch. V). Ils consacraient une nouvelle avance des Japonais en Chine du Nord et un renforcement de leur contrôle sur les autorités locales. Ainsi se poursuivait, sous une forme nouvelle, la politique d’expansion agressive reprise en 1931 avec la conquête de la Mandchourie.
Mais la zone démilitarisée allait permettre au Japon d’inventer d’autres méthodes d’agression dont l’audace a été rarement égalée. L’introduction en contrebande d’énormes quantités de marchandises et le développement sur une grande échelle du trafic des stupéfiants seront difficilement invoqués par les admirateurs de la politique japonaise en Chine comme le témoignage des bienfaits rendus par le Japon à sa voisine. Il faut insister sur ces faits, car ils n’ont reçu, en France, aucune publicité, comme si la presse d’informations avait reçu un mot d’ordre.
Déjà, pendant la période de l’occupation japonaise du Chan-tong, à la suite de la prise de Tsing-tao, les autorités en charge de l’administration de la province, ayant saisi les douanes, n’avaient pas hésité à favoriser de tout leur pouvoir l’importation des stupéfiants, principalement de la morphine. « Des statistiques officielles japonaises pour 1915 font apparaître l’achat par le Japon de 358 543 onces de morphine, dont la plus grande partie fut envoyée au Chan-tong et en Mandchourie, l’usage de la drogue étant prohibé au Japon. Lorsque la British Anti-Opium Society obtint du Gouvernement britannique l’interdiction de l’exportation de la morphine, la culture du pavot fut entreprise en Corée et le trafic de l’opium fut assuré à Dairen et à Tsing-tao par le fermage. En 1918, au moins deux mille caisses d’opium furent achetées aux Indes Orientales et importées à Tsing-tao par Kobé ».
Personne n’ignore l’importance que les Japonais ont donnée au trafic des stupéfiants dans toutes les régions de la Chine où ils sont établis. En avril 1936, à Genève, Miss Muriel Lester a fourni à ce sujet des détails édifiants. Elle a cité, entre autres, le cas de Fou-tcheou, où Japonais et Coréens ont ouvert 378 fumeries protégées par l’exterritorialité et que la police chinoise n’a pas le droit de fermer. Mais le Japon, en favorisant un pareil trafic, n’a pas seulement en vue les avantages qu’il peut en retirer du point de vue commercial et financier. On n’a jamais nié qu’il y trouvât un moyen d’affaiblissement de la race chinoise et par suite de son pouvoir de résistance à sa politique. Cela va de pair avec ses méthodes d’espionnage et de corruption.
Concernant la contrebande proprement dite établie dans la Chine du Nord avec la complicité officielle du Japon, il suffira de reproduire quelques passages significatifs de l’étude publiée sur ce sujet par l’inspecteur-général des Douanes chinoises, Sir Frederick W. Maze. L’auteur fait d’abord allusion à l’action « des autorités militaires japonaises, qui, ouvertement, encouragèrent et favorisèrent la contrebande dans une mesure qui assuma graduellement les proportions d’un scandale international ». « …Les mois d’avril et de mai [1935] furent marqués par une large contrebande d’argent à la sortie du pays. Ce fait ne se manifesta pas seulement par la quantité d’argent saisie, mais par l’arrivée à Tsin-wang-tao, par tous les trains venant de l’Ouest, de nombreux Coréens transportant de grandes quantités de dollars. On vit souvent pas moins de 200 de ces individus débarquant du train à la fois et l’on a estimé qu’une moyenne d’au moins 400 000 dollars par jour fut transférée à Chan-hai-kouan de cette manière ». Suit le récit de deux incidents significatifs. Des contrebandiers ayant été arrêtés par les inspecteurs des douanes, les autorités japonaises protestèrent avec arrogance, affirmèrent que les individus arrêtés étaient citoyens du Man-tcheou-kouo, et exigèrent des indemnités pour les blessures qu’un des contrebandiers s’était faites en sautant du haut de la Grande Muraille pour échapper aux douaniers. Le service des douanes dut céder devant ces exigences et même retirer les inspecteurs chargés de la surveillance. À la suite de ce retrait, la contrebande devint de plus en plus audacieuse et l’arrogance japonaise ne connut plus de limites. Les services de l’armée du Kouan-tong interdirent aux douaniers le port de revolvers. En revanche, les contrebandiers étaient toujours armés et avaient beau jeu à menacer les agents des douanes. « En dehors des contrebandiers japonais, on a estimé qu’environ 400 contrebandiers Coréens opéraient à Chan-haï-kouan et 200 à Tsin-wang-tao, et une firme s’occupant de contrebande fut établie sous le nom de Shih-ho Transportation Company, employant, dit-on, plus de 1 000 coolies chinois comme transporteurs. Aucune tentative ne fut faite de dissimuler ce trafic et la contrebande fut effectuée ouvertement. Armés de gourdins, de pierres et de pistolets, les contrebandiers n’hésitaient pas à attaquer les agents des douanes au plus léger signe d’intervention ». De véritables batailles rangées se livrèrent à diverses reprises entre douaniers et contrebandiers, mais ceux-ci, désarmés par ordre des Japonais, eurent naturellement le dessous. En septembre 1935, le commissaire des douanes à Tsin-wang-tao fut sommé par le commandant de la garnison japonaise dans cette région de faire démonter les mitrailleuses placées sur les navires de l’administration des douanes. Cet officier invoquait à l’appui de sa prétention les dispositions de la trêve de T’ang-kou. Bien que le commissaire n’eût pas eu de peine à établir qu’il n’y avait pas un mot, dans ce document, concernant les mitrailleuses des navires de l’administration des douanes, il dut s’incliner devant les menaces japonaises. Quelques jours plus tard, le commandant japonais exigea même que les navires de la douane se tinssent à une distance de trois milles de la « zone démilitarisée ». Le résultat fut que d’énormes quantités de marchandises japonaises furent débarquées en contrebande sur les plages de la région, sous la protection ostensible d’unités de la marine japonaise. Les Japonais avaient du reste fait savoir que leurs navires n’ont aucune obligation de hisser leurs couleurs à aucun moment, ni de tenir compte d’aucun signal, et que toute action de la part d’un navire quelconque à l’égard d’un navire japonais (que l’identité de celui-ci fût ou non connue) serait regardée comme un acte de piraterie en haute mer et traitée comme tel.
Par terre et par mer, les marchandises de contrebande affluaient ainsi dans l’intérieur de la Chine. « À T’ien-ts’in et à Tsin-wang-tao, les Douanes s’efforcèrent maintes fois de s’assurer la coopération active de la Police du Chemin de fer [japonaise] et de la Police consulaire japonaise, mais jamais une assistance effective ne fut offerte : les autorités ferroviaires se trouvèrent dans l’impossibilité, en face de l’attitude arrogante adoptée par les Japonais, de coopérer avec les agents des douanes pour mettre fin à l’affluence illégale de marchandises par la voie ferrée ». Des trains entiers chargés de marchandises de contrebande étaient escortés par des Coréens en armes. « Si les fonctionnaires des douanes s’approchaient des escortes et leur demandaient d’acquitter les droits, les gourdins étaient brandis d’une manière menaçante et les agents étaient forcés de se tenir à distance… ». Sir Frederick Maze analyse ensuite d’autres incidents au cours desquels des agents des douanes furent frappés ou menacés de mort. Dans toutes ces occasions, les autorités japonaises refusèrent de prêter main-forte aux agents. Dans d’autres cas, des officiers japonais exigèrent, n’hésitant pas à faire usage de la violence, la mise en liberté de contrebandiers arrêtés par les douaniers. Enfin, après la constitution du gouvernement autonome du Ho-pei oriental, les Japonais firent appliquer par ce gouvernement des tarifs égaux au quart des tarifs chinois. Et toutes les fois que la police consulaire japonaise était sollicitée d’aider les autorités douanières chinoises dans la lutte contre les fraudeurs, elle se bornait à répondre que les marchandises qui avaient payé les droits établis par le régime autonome du Ho-pei n’étaient pas des marchandises de contrebande.
L’inspecteur-général des Douanes chinoises évalue à 50 millions de dollars chinois le préjudice subi par son administration du fait de cette contrebande. Celle-ci, il faut le répéter, fut entièrement organisée avec l’appui officiel des autorités japonaises. On est donc en droit d’y voir un aspect particulier de la politique d’agression du Japon en Chine.
Arrivons au conflit actuel. À l’issue de l’affaire de Mandchourie, les Japonais s’étaient efforcés d’exploiter les avantages qu’ils tenaient de la trêve de T’ang-kou et des accords Ho-Umetsu et Chin-Doihara. Ils avaient augmenté dans de grandes proportions leurs forces dans la Chine du Nord, mais, en dépit du contrôle qu’ils exerçaient sur le gouvernement autonome installé par eux dans le Ho-pei oriental, n’avaient obtenu que des résultats assez médiocres. Dans le Sud, leurs tentatives pour exploiter le mouvement de dissidence des « deux Kouang » (les provinces du Kouang-si et du Kouang-tong) s’étaient heurtées à la politique de réunification du Gouvernement national. Le 14 juillet 1936, le Comité central exécutif du Kouo-min tang avait pu annoncer la suppression de la Commission des affaires politiques du Sud-Ouest. Du côté russe, en dépit de constants incidents de frontières, le Japon s’était assuré quelque répit par la signature (23 mai 1935) de l’accord visant le rachat du chemin de fer de l’Est chinois. À la suite du traité intervenu à Oulan-Bator (Ourga), le 12 mars 1936, entre l’U. R. S. S. et la République populaire mongole — traité d’assistance militaire mutuelle — il avait fait savoir que ni lui, ni le Man-tcheou-kouo n’avaient à l’égard de la Mongolie extérieure d’intention agressive. Toutefois, le 25 novembre 1936, il avait signé avec l’Allemagne un traité soi-disant motivé par la nécessité de constituer un front unique contre les activités du Komintern, traité auquel, le 6 novembre 1937, accèdera l’Italie. En Mongolie intérieure, le Japon s’était efforcé de développer un mouvement d’autonomie avec le concours du prince Tö (Teh Wang). Mais il fut moins heureux que lors de ses entreprises antérieures. Les bandes d’irréguliers mongols dont il avait tenté de faire une armée disciplinée durent céder devant l’ardeur des troupes chinoises. La prise du centre important de Pai-ling-miao, le 24 novembre 1936, mit fin pour un temps aux activités du Japon dans cette région.
Par ailleurs, en dépit des difficultés intérieures et extérieures, la reconstruction chinoise progressait à un rythme étonnant. Parmi les nombreux témoignages étrangers de cet effort, il suffit de mentionner les rapports présentés au Conseil de la S. D. N. pour la collaboration technique entre celle-ci et la Chine, surtout le rapport Haas, de septembre 1935. Cette collaboration avait depuis longtemps provoqué l’irritation du Japon — preuve entre bien d’autres de sa volonté d’interdire à la Chine de se réorganiser et de se fortifier. À diverses reprises, les hommes responsables de la politique japonaise avaient fait connaître publiquement leur mécontentement. Le 17 avril 1934, M. Eiji Amau, porte-parole du ministère des Affaires étrangères affirmait : « Le Japon dans ses rapports avec la Chine ne s’accorde pas avec les nations étrangères, par suite de sa situation spéciale et de sa mission spéciale. Pour maintenir la paix en Asie orientale, le Japon doit, s’il le faut, agir seul. Que la Chine ne s’avise pas de se servir de l’influence des autres nations, selon des traditions anciennes, en vue de lui résister : quand il se dessinera une action commune des Puissances en Chine, le Japon s’y opposera. Le ravitaillement de la Chine en avions, la construction d’aérodromes en Chine, l’envoi d’instructeurs ou de conseillers militaires en Chine, l’émission d’emprunts dans des buts politiques, tendraient évidemment à séparer le Japon et d’autres pays de la Chine et se montreraient préjudiciables à la paix en Extrême-Orient. Le Japon s’opposera à de tels desseins ».
Très nombreux sont les exemples de cette résistance du Japon à l’aide donnée à la Chine par d’autres puissances. L’un des plus récents se rapporte à l’abandon par la Chine de l’étalon d’argent. La Grande-Bretagne, ayant vainement tenté d’obtenir la participation du Japon à un emprunt international destiné à favoriser la reconstruction chinoise, avait envoyé en Extrême-Orient un conseiller financier, Sir F. Leith-Ross. « L’abandon de l’étalon d’argent, apparemment conçu par la mission britannique, était accompli en novembre 1935. Le 3 novembre, une ordonnance gouvernementale tendait à centraliser l’argent : pièce essentielle du programme de réforme monétaire mis en œuvre à Nankin et Chang-haï. Cet abandon de l’étalon d’argent avait comme résultat immédiat d’accrocher la monnaie chinoise à des crédits en livres sterling et en dollars. Succès britannique. Et mécontentement japonais ». En fait, bien que la réforme, en drainant l’argent des provinces, ait dressé contre le Gouvernement central certaines oppositions locales que le Japon saura exploiter, elle fut certainement un succès. La tenue de la monnaie chinoise pendant les premiers mois du conflit en est une preuve. À la veille même de l’affaire de Lou-keou-k’iao, en juillet 1937, le crédit de la Chine à l’extérieur était attesté par le voyage en Europe et aux États-Unis de son ministre des Finances, Dr. H. H. Kung, vice-président du Conseil exécutif. Le Japon sentait venir l’heure où ses plans risqueraient de devenir difficilement réalisables. Aussi bien, à l’intérieur, le parti militaire accroissait ses exigences. On sait dans quelles circonstances des élections défavorables aux vues de l’armée avaient amené la sédition de 1936. Dans les premiers mois de 1937, un ministère Satô, désireux de pratiquer à nouveau la politique de coopération avec la Chine, avait été balayé. L’heure était donc venue d’imposer aux Chinois l’adhésion aux « Trois principes » chers à M. Hirota, à savoir : 1) la Chine doit abandonner sa politique qui consiste à jouer une nation étrangère contre une autre ; — 2) elle doit respecter le fait de l’existence du Man-tcheou-kouo ; — 3) la Chine et le Japon doivent prendre ensemble des mesures effectives pour empêcher que le communisme ne se répande dans le Nord de la Chine. — En réalité, la Chine ne manifestait aucun enthousiasme pour ces formules, qui, sous des prétextes variés, aboutissaient à renforcer la pression japonaise. Il fallait qu’un incident, survenant dans des circonstances favorables, permît à l’armée japonaise de passer aux actes. Toutes les « poussées » de la politique d’agression se sont manifestées selon la même procédure, en 1894, en 1904, en 1915, en 1931, en 1937. Les circonstances, c’étaient la guerre civile espagnole et la tension européenne qui en fut la conséquence. On ne dira jamais assez le lien étroit qui unit, encore aujourd’hui, les évènements de la Méditerranée à ceux du Pacifique. L’affaire espagnole, c’était l’assurance, pour le Japon, que l’Angleterre et la France seraient dans l’impossibilité de faire le moindre geste en faveur de la Chine. C’était la perspective que l’U. R. S. S., du reste en proie à une crise intérieure, serait neutralisée par l’accord anti-communiste existant entre Berlin, Rome et Tokyo. Quant aux États-Unis, leur éloignement, leurs difficultés financières et économiques, l’importance de leurs relations commerciales avec le Japon, la mentalité réaliste de leurs industriels, alléchés par les fructueuses affaires qu’une guerre apporte aux neutres, l’intensité du mouvement anti-interventionniste, tout cela jouait en faveur du Japon. Une fois de plus, ce pays restait seul en tête-à-tête avec la Chine. Il n’y avait qu’à profiter de l’occasion. Le plan consistait à achever la conquête militaire, supposée rapide et facile, de la Chine du Nord déjà minée par les intrigues et la « pénétration pacifique ». Il est vraisemblable que l’État-major japonais envisageait à brève échéance une deuxième étape : l’attaque contre l’U. R. S. S., puissance qu’il regarde comme le principal ennemi du Japon.
Les évènements qui se déroulent depuis le 7 juillet 1937 sont tellement connus qu’il suffit d’y faire une brève allusion. À Fong-t’ai, important embranchement ferroviaire aux portes de Pei-p’ing, les Japonais avaient construit quelques mois plus tôt une caserne capable de loger plusieurs milliers de soldats, et cela bien qu’aucun accord avec la Chine n’autorisât le stationnement de troupes étrangères en ce point. Dans la nuit du 7 juillet, selon le communiqué japonais lui-même, « un détachement de troupes japonaises de Fong-t’ai était parti faire des exercices de nuit vers Lou-keou-k’iao ». Le communiqué ajoute qu’alors les troupes chinoises se mirent à tirer sur les troupes japonaises. Il oublie seulement de mentionner les circonstances entièrement illégales dans lesquelles se déroulaient les manœuvres. Il se garde bien de dire que celles-ci comportaient l’attaque simulée, en pleine nuit, d’une petite ville chinoise, Wan-ping, endormie au bord de la rivière, près du pont appelé par les étrangers « pont de Marco Polo ». Dans l’état de tension qui régnait alors dans cette région de la Chine, il eût fallu un miracle pour que les fusils ne partissent pas tous seuls. Et si ce sont des fusils chinois — les communiqués sont comme de juste contradictoires — il faut avouer que les militaires japonais ont tout fait pour provoquer l’incident. « Les manœuvres de jour et de nuit étaient fréquentes dans les rues de Pei-p’ing. On se servait de la rivière, au pont de Marco Polo, comme d’une cible pour les feux de l’artillerie, sans égards pour les travaux de ferme des paysans chinois ».
On sait comment les Japonais émirent d’abord la prétention de régler l’incident avec les seules autorités locales et de maintenir constamment le Gouvernement de Nankin en dehors des négociations. On sait aussi dans quelles circonstances, les négociations ayant échoué, le conflit se généralisa rapidement. En quelques semaines, tout le Nord de la Chine était en feu.
Le 9 août se produisait un autre incident à Chang-haï. Deux Japonais armés, en uniformes de la marine, cherchaient à pénétrer dans une zone interdite et gardée aux abords de l’aérodrome de Hung-jao. Comme ils venaient de tirer sur la sentinelle chinoise qui voulait les arrêter, des officiers chinois survinrent, alertés par le bruit des coups de feu ; une fusillade s’engagea qui fit trois victimes : les deux marins japonais et un officier chinois. Le détachement naval japonais auquel appartenaient les marins avait d’abord nié que ceux-ci fussent allés à Hung-jao, mais il fut obligé de reconnaître plus tard dans les cadavres l’un de ses officiers et l’un de ses fusiliers. Ultérieurement, le Gouvernement de Tokyo a prétendu qu’il avait été contraint de porter la guerre à Chang-haï à la fois en raison de cet incident — dans lequel les Chinois avaient agi d’une façon parfaitement réglementaire — et parce que les autorités militaires chinoi-
ses auraient soi-disant fortifié une zone déclarée neutre par l’armistice de 1932. Ce point sera discuté dans un autre chapitre (ch. V). « Dès le 10, apparaissait à l’embouchure du Whampoo la 3 flotte nippone dont l’envoi, comme l’a reconnu M. Konoé [le président du Conseil japonais] était antérieur à l’assassinat ». Cette fois, c’était la marine qui avait besoin de prestige. Les évènements de 1931-1932 se répètent avec un parallélisme surprenant. Des spécialistes des choses militaires ont dit que l’affaire de Chang-haï, entièrement montée par la marine, avait été une catastrophe pour le plan de guerre japonais. Non seulement les opérations dans la vallée du Yang-tseu furent l’occasion de graves incidents entre les Japonais et les étrangers, dont les intérêts sont presque tous concentrés dans cette région, mais la défense opposée par les meilleures divisions chinoises autour de Chang-haï immobilisa pendant plusieurs mois des forces japonaises très importantes, qui subirent de lourdes pertes.
Depuis lors, les hostilités se sont peu à peu étendues de l’Est à l’Ouest. Les Japonais peuvent revendiquer des succès à Pei-p’ing, à Nankin, à Chang-haï. Ils tiennent d’importants territoires. Mais ils n’ont pas encore réussi à faire plier la Chine et l’issue de la guerre paraît tout aussi éloignée. Ils ont installé des gouvernements à leur dévotion à Pei-p’ing et dans la Chine centrale, mais leurs efforts pour établir la liaison entre les divisions opérant dans ces deux régions sont demeurés infructueux. Ils subissent une dure guerre de guérilla de la part d’éléments chinois très mobiles. La promenade militaire escomptée lors de l’affaire de Lou-keou-k’iao vient d’entrer dans son dixième mois. Devant cette résistance, leur réaction se traduit par des atrocités massives. Récemment, pour venir à bout de la Chine, ils ont dirigé une offensive sérieuse contre la monnaie chinoise en introduisant une nouvelle devise dans les régions qu’ils occupent afin de déprécier le yuan. Mais ni l’un ni l’autre des belligérants ne se considère comme en état de guerre.
Telle est, résumée à grands traits, la politique d’agression poursuivie contre la Chine par le Japon depuis plusieurs siècles. La continuité même de cette politique suffit pour condamner l’opinion de ceux qui persistent à voir dans le Japon une victime en état de légitime défense.