Conclusion
CONCLUSION
La grandeur des « inconnues » discutées au chapitre précédent commande la conclusion de ce livre, qui ne peut être qu’incertaine. Nul n’est en mesure de prévoir l’orientation que prendront, dans le proche avenir, les relations sino-japonaises. Chacun est libre de faire son choix parmi des solutions aussi nombreuses que divergentes. Je n’ai cherché qu’à rassembler des éléments d’appréciation. J’ai conscience de n’avoir élevé contre le Japon aucun grief qui ne fût prouvé et j’ai dénoncé d’autres responsabilités que la sienne. Mais c’est un fait que, depuis des siècles, il poursuit sur le continent asiatique une politique d’expansion agressive, dont les origines sont bien antérieures aux explications par lesquelles il prétend la justifier. Les raisons qu’il invoque aujourd’hui sont surtout des prétextes. En dépit de sa propagande, le gouvernement de Tokyo ne peut empêcher la vérité de se faire jour. Il n’a jamais cessé de vouloir abattre la Chine, parce qu’il craint que ce pays, redevenu fort, soit un obstacle insurmontable pour ses ambitions. C’est pourquoi, choisissant chaque fois son heure avec une habileté indéniable, il l’a attaqué au moment où apparaissaient les premiers signes de la reconstruction chinoise. Avec une sauvage énergie, il a mis en œuvre, pour atteindre son but et imposer à la Chine « l’honorable paix japonaise », les méthodes les plus barbares. Mais les Chinois, qui, jusqu’ici, l’emportaient surtout par l’intelligence, sont en train d’attester des vertus de caractère qu’on leur refusait volontiers. L’éveil de la notion de solidarité nationale est chez eux un trait nouveau. C’est à l’invasion japonaise qu’ils en doivent l’acquisition et ce n’est pas payer trop cher l’interruption de leur effort de reconstruction. Là est le fait essentiel qui se dégage du conflit actuel.
La résistance qu’une Chine politiquement unie opposerait à son adversaire serait finalement pour celui-ci un bienfait. C’est souvent une leçon salutaire pour un grand peuple que d’être humilié à fond dans son orgueil. Ramené à une juste appréciation des réalités, le Japon cesserait de croire à ce qu’il appelle « sa mission ». Nul ne lui dénie le droit d’exalter en son peuple le sentiment d’une mystique impériale qui n’est pas exempte de puérilité. Mais la Chine, qui a au moins autant de raisons que lui d’être consciente de sa grandeur, a le droit de redevenir une nation indépendante et forte. La paix en Extrême-Orient ne sera jamais assurée par la suprématie d’un des deux pays sur l’autre, mais par un état d’équilibre qui doit s’établir fatalement. Ce qu’il y a de légitime dans le besoin d’expansion du Japon peut être satisfait d’une manière bien plus efficace par la coopération de deux peuples forts, et dont les qualités sont complémentaires, que par une politique d’agression.
Cet équilibre idéal des rapports sino-japonais ne sera atteint que dans la mesure où la Chine parviendra à tendre à l’extrême l’ensemble des énergies morales et matérielles qu’elle possède en puissance. Elle ne doit compter pour cela que sur elle-même. Elle doit se détourner résolument de la poursuite de ces chimères magnifiques que sont l’assistance mutuelle internationale et la sécurité collective. C’est encore un enseignement de la guerre actuelle que la vanité de tout effort en vue d’aménager les relations des États sur la base du droit. En observant ce que le choc de deux peuples signifie de reniements, de mensonges, de cruautés, d’égoïsmes, mais aussi d’affirmations, de courage, de volonté de résistance et d’esprit de sacrifice, reconnaissons le jeu des lois éternelles qui gouvernent l’humanité et qui, en accusant ses faiblesses, marquent peut-être autant sa grandeur.
Paris, avril 1938.