‹ L’honorable paix japonaiseChapitre 6 sur 7 · Chapitre 6

Chapitre 6

INCONNUES

S’il existe un déterminisme historique, on sera tenté de ne voir dans l’agression japonaise que la répétition d’un acte qui s’est joué maintes fois au cours du drame millénaire de la Chine. Des dynasties nationales se sont déjà réfugiées aux extrémités de l’empire, tandis que les Barbares envahissaient les provinces et que des souverains étrangers s’installaient sur le Trône du Dragon. La plainte éternelle des femmes délaissées par les guerriers appelés sur les frontières retentit dans le Che king, ce livre de poèmes vieux de vingt-cinq siècles. Mais depuis, combien de fois s’est reproduite l’alternance, qui est le rythme profond de l’histoire chinoise, des périodes de gloire et des périodes de honte ? Sous des empereurs nationaux comme sous des dynasties étrangères, la Chine n’a cessé de réaliser son destin, c’est-à-dire la préservation d’une forme supérieure de civilisation hautainement indifférente aux vicissitudes politiques. Elle a toujours « sinisé » ceux qui l’ont conquise. Barbares et hommes de Han ont fini par se confondre, façonnés par la puissance assimilatrice du régime familial, des institutions administratives, de la langue écrite. S’il y a une conquête japonaise, même totale, pourquoi le phénomène ne se renouvellerait-il pas ?

Il y a pourtant des raisons d’en douter. La première est qu’aux époques où s’est produite cette assimilation, la Chine était la nation la plus civilisée de l’Asie, tandis que ses vainqueurs n’étaient que des peuples énergiques, mais incultes. Elle était vraiment l’Empire du Milieu, rayonnant sur tout un continent par le prestige de son organisation politique et sociale, de sa philosophie, de sa littérature, de ses arts. Mais le Japon d’aujourd’hui n’est pas un État barbare. Certes, sa civilisation, presqu’entièrement d’origine chinoise, est beaucoup plus récente et demeure moins profonde que celle de la Chine elle-même. Mais ses lacunes sur le plan oriental sont largement rachetées par les acquisitions faites de l’Occident. Pour des raisons qui ont été exposées dans ce livre, la « reconstruction » du Japon, bien plus facile à réaliser que celle de la Chine, a été une réussite parfaite. J’ai souvent observé que tout Japonais cultivé conserve au fond du cœur une secrète admiration pour la Chine, a peu près comme les Romains admiraient la Grèce. Mais le Japon connaît les faiblesses de sa voisine et il est puissamment armé pour les mettre à profit. Ainsi ce sont deux civilisations comparables qui s’affrontent aujourd’hui sur le continent asiatique, mais l’une d’elles possède en plus une supériorité mécanique indéniable. Dans ces conditions, les perspectives de la « sinisation » des Japonais par les Chinois apparaissent beaucoup moins nettes qu’au temps où il s’agissait seulement d’assimiler les Mongols.

Voici un autre argument. À l’époque des grandes invasions barbares du IV siècle et même bien plus tard, à la date de la conquête mongole ou de la conquête mandchoue, la Chine et ses ennemis vidaient leurs querelles en champ clos, un champ qui comprenait, en fait, les trois-quarts de l’Asie. Ce n’est pas avant les premières années du XIX siècle que la Chine commence à prendre conscience de l’existence des grandes puissances européennes et de l’Amérique. Celles-ci vont d’abord faire en Chine une politique en apparence favorable à la satisfaction d’intérêts mercantiles immédiats. Mais cette politique affaiblira la Chine et cet affaiblissement, en fin de compte, profitera au seul Japon. La Grande-Bretagne s’indigne aujourd’hui — platoniquement — de l’agression japonaise, oubliant sans doute que c’est elle qui a porté le premier coup à l’Empire du Milieu, et dans des circonstances aussi peu honorables pour elle que les prétextes invoqués par le gouvernement de Tokyo pour justifier son action. La contrebande des stupéfiants est une arme redoutable entre les mains du général Doihara, mais Hong-kong n’existe que parce qu’un vice-roi chinois refusa jadis d’admettre l’importation illicite d’opium indien. Actuellement, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne se voient menacés d’être évincés par le Japon du marché chinois. Ces puissances ne veulent ou ne peuvent réagir, autrement que sous la forme de notes diplomatiques auxquelles le Japon reste indifférent. Il s’agit de savoir si cette attitude sera maintenue. Rien ne prouve, en tout cas, que la Chine et le Japon demeureront à jamais en tête-à-tête. Dès lors, le travail de « sinisation » qui a pu se poursuivre librement dans les siècles passés risque d’être contrarié et dévié par le jeu de forces extérieures qui n’existaient pas au temps des Yuan ou des Ts’ing. Ainsi les enseignements du passé ne vaudraient pas nécessairement pour l’avenir.

En réalité, les solutions possibles de la guerre actuelle sont aussi nombreuses qu’imprévisibles. On ne peut qu’en énoncer ici quelques-unes. Observons au reste que l’issue à intervenir ne sera jamais que provisoire. Si la stabilité n’est pas une loi des relations internationales, ceci est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de l’Extrême-Orient, où la nouveauté relative des problèmes, l’évolution rapide des nations en cause, la complexité des intérêts à concilier, sont des facteurs interdisant d’envisager avant fort longtemps l’avènement d’une période d’immobilité.

Une victoire décisive de l’un ou de l’autre des adversaires ne semble guère probable. Même si elle se produisait, on peut se demander si le vainqueur demeurerait totalement libre d’imposer sa volonté au vaincu. Les diverses Puissances qui ont des intérêts dans le Pacifique ont gardé, jusqu’à nouvel ordre, une neutralité à peu près complète ; la Chine et le Japon se battent seuls. Mais, au traité de paix, on peut être assuré que ces Puissances auront leur mot à dire. Aucune n’acceptera l’écrasement de l’un des belligérants. Les moyens dont elles n’auront pu ou voulu se servir pour arrêter la guerre, elles en useront pour fausser la paix et la rendre peut-être plus précaire, du moment que leurs intérêts immédiats seront à leurs yeux sauvegardés. On ne peut qu’émettre sur ce point une opinion fort générale ; il serait vain d’en donner des illustrations par des exemples concrets. Mais je croirais volontiers que si, d’aventure, c’était la Chine qui se trouvait un jour en mesure d’imposer ses conditions au Japon, elle trouverait devant elle plus d’une Puissance pour l’empêcher de profiter de sa victoire, sinon d’en abuser. L’histoire est là pour attester qu’à notre époque, une victoire est presque toujours « sabotée » par des rivaux. La France en a fait pour son compte l’expérience. Il y aura toujours des gens pour croire que le Japon n’aurait perdu la partie que par suite d’une injustice, que le laisser écraser compromettrait le rôle de « facteur d’ordre et de stabilisation » qu’il s’attribue et auquel on croit encore volontiers dans certains cercles politiques. Dans le cas d’un triomphe complet du Japon, cette conviction jouerait sans doute encore en sa faveur. À constater la liberté d’action qui lui a été laissée dans la guerre, il est à croire qu’il ne subirait guère d’entraves dans la paix.

On entend dire maintes fois, en France, que les intérêts de notre pays seraient moins gravement compromis en cas de victoire japonaise que de victoire chinoise. C’est ainsi que le gouvernement français a cru se ménager la bienveillance du Japon en obtempérant, avec un empressement sans prestige, à son interdiction d’importer des armes en Chine par le chemin de fer du Yun-nan. Il est permis d’être sceptique sur la portée de ce geste, à ne l’envisager que du strict point de vue de nos intérêts. On imagine difficilement que la sécurité de l’Indochine soit parfaitement assurée le jour où les provinces du Sud de la Chine seraient entre les mains des Japonais, qui exercent d’autre part une influence bien connue sur la politique siamoise. Tandis qu’une Chine victorieuse, mais épuisée, aura d’abord à songer à reprendre à la base son œuvre de reconstruction, pour laquelle les capitaux étrangers lui seront nécessaires. Personne ne saurait prendre au sérieux une menace chinoise contre l’Indochine.

On affirme également que si le Japon conserve une partie plus ou moins importante des territoires chinois qu’il occupe, il ne sera que trop heureux, lui aussi, de faire appel à la collaboration étrangère pour la mise en valeur de ses conquêtes. Rien n’est moins certain. Rien n’est moins certain, surtout, que les garanties que le Japon offrirait aux capitaux étrangers. L’expérience est là qui atteste qu’il est à peu près impossible pour les étrangers de travailler aux côtés des Japonais. Ils se trouvent toujours en état d’infériorité, sont soumis à toutes sortes de restrictions et de tracasseries, et finalement sont éliminés. Existe-t-il des entreprises étrangères très prospères en Corée, dans le Kouantong ? Les étrangers ont-ils une part vraiment substantielle dans le développement économique du Man-tcheou-kouo ? En fait, le Japon ne travaille jamais que pour lui-même — ce qui est d’ailleurs concevable — et ne prend pas de ménagements particuliers pour les intérêts des puissances qui travaillent à côté de lui. C’est ainsi que les modifications apportées au tarif des douanes chinoises par le gouvernement à la solde du Japon installé par lui à Pei-p’ing concernent essentiellement les marchandises japonaises. Que s’est-il passé au Man-tcheou-kouo ? « Le Man-tcheou-kouo avait proclamé, au nom de sa constitution, qu’il respecterait les traités conclus par la Chine avec les différents États étrangers et en particulier qu’il maintiendrait le régime désormais fameux de la « porte ouverte ». Or, depuis cette date, nous voyons progressivement le nouvel État s’enfermer dans des barrières industrielles si étendues que l’Europe comme l’Amérique se demandent quelles possibilités peuvent rester à leur activité. — Ces faits sont incontestables en eux-mêmes et il n’est pas douteux qu’il serait impossible au meilleur avocat de soutenir que le Man-tcheou-kouo, en se réservant le monopole d’un nombre considérable d’industries, en adoptant une politique financière identique à celle du Japon, en participant même, lors de la rupture des relations commerciales entre l’Australie et le Japon, à la lutte contre un gouvernement qui, à son égard, était innocent, est resté conforme à l’esprit de ses promesses. — Il n’est pas douteux non plus que le Japon est seul responsable de cette orientation et qu’à ce titre, bien des doutes ont pu naître sur la confiance qu’on pouvait lui faire dans l’exécution d’engagements ». M. François Chevallier, qui écrit ces lignes, s’efforce de justifier le Japon des reproches qu’il vient d’énoncer avec une sévérité inattendue, mais il nous convie à faire confiance au Japon, en tenant compte des nombreuses déclarations de ses hommes d’État au sujet de la collaboration étrangère. Il prend même à partie une importante revue japonaise, pour avoir écrit que, la résistance de la Chine étant, sinon organisée, du moins largement soutenue par les puissances en vue de faire échec au Japon, le seul moyen d’éviter cette « interférence » serait d’expulser ces puissances de la Chine d’une manière définitive. Il est à craindre que cette opinion ne soit pas seulement celle d’un organe isolé et qu’elle soit éventuellement partagée par tel ou tel gouvernement japonais au pouvoir. En tout cas, de telles déclarations n’ont rien d’engageant pour les puissances qui auraient le goût d’aider le Japon à mettre en valeur les provinces du Nord de la Chine. Quant aux promesses officielles, ce n’est pas faire preuve de parti pris que de rappeler qu’il est peu de pays ayant donné plus d’exemples de violation à la parole donnée que le Japon. Dans une étude non hostile à ce pays qui a été citée précédemment, la question est posée de la valeur des déclarations japonaises : « Il est à peine besoin de rappeler… qu’en novembre 1931, le comte Uchida, parlant officiellement à Moukden comme représentant du Gouvernement japonais, affirmait que le pays n’aurait jamais rien à faire avec l’ancien empereur de Chine. Or, dès avril 1932, on intronisait à Changchun l’empereur Kang Teh… On sait aussi ce qu’il est advenu des intérêts étrangers en Mandchourie, malgré qu’il ait été promis que la « porte ouverte » serait respectée. Le Manchoukouo vient précisément, le 13 novembre [1937] de supprimer, à compter du 1 décembre, l’exterritorialité des étrangers, alors que, le 22 mars 1932, le ministre des Affaires étrangères avait officiellement déclaré que son gouvernement ne réduirait en aucun cas les droits des étrangers ». Et que dire des promesses, solennellement faites par le Japon à la Société des Nations en 1931, de ne pas faire avancer ses troupes en Mandchourie, promesses qui étaient automatiquement suivies d’une nouvelle progression ? En vérité, ce n’est pas faire preuve de partialité que de manquer de confiance en la parole du gouvernement japonais. On sait assez quelle absence d’esprit international caractérise ce gouvernement, qui ne conçoit pas que le Japon puisse prendre aucun engagement susceptible de le lier et d’entraver ainsi la libre volonté japonaise. Toutes ces raisons ne permettent guère de penser qu’une victoire du Japon en Chine apporterait aux puissances étrangères des avantages matériels importants. La prétendue « xénophobie chinoise » n’a au contraire jamais sérieusement entravé les investissements de capitaux étrangers en Chine et, dans l’ensemble, si ces investissements ont été largement profitables à ce pays, ils n’ont généralement pas été considérés comme de mauvaises affaires pour les prêteurs. Le crédit élevé de la Chine à la veille de la guerre sino-japonaise en est un témoignage.

Non seulement une victoire japonaise ne serait pas, semble-t-il, profitable aux intérêts des étrangers pour l’avenir, mais elle tendrait plutôt à compromettre gravement leurs intérêts actuels en Chine. Ceux-ci sont très importants. D’après le Japan Times du 26 mars 1933, les capitaux étrangers investis dans des entreprises commerciales, financières, industrielles chinoises représentent : pour l’Angleterre, 2 707 millions ; pour le Japon, 2 633 millions ; pour les États-Unis, 560 millions ; pour l’Allemagne, 417 millions ; pour la France, 300 millions. M. Remer (Foreign Investments in China) a calculé que 34 % de tous les investissements étrangers sont concentrés autour de Changhaï. Or, on sait comment ces énormes intérêts se trouvent compromis du fait, non pas seulement des hostilités, qui n’ont qu’un caractère temporaire, mais de l’attitude du Japon à l’égard des privilèges étrangers. Les velléités dont les autorités japonaises ont témoigné vis-à-vis de l’administration des concessions de Chang-haï ne sont pas spécialement rassurantes. Il ne manque pas d’organes japonais pour déclarer que la situation privilégiée des puissances en Chine est des plus contestables et ne mérite pas d’être respectée. Sur ce point, je n’hésite pas à affirmer que les puissances payent ici la faute de ne pas avoir jeté de lest en temps utile. On sait ce qu’il faut penser de la condition internationale de la Chine, condition dont le Japon s’est approprié tous les avantages en 1896. Il ne perdrait évidemment rien de sa situation du jour où celle-ci passerait de l’état d’hôte privilégié à celui de propriétaire. Mais il ressentirait, bien plus violemment que ne l’a jamais fait la Chine, l’injustice d’un grand nombre de dispositions des « Traités inégaux » et il aurait, pour s’en affranchir, des moyens que ne possède pas la Chine. On a pu assez justement faire observer que les « Treaty Powers », en sympathisant avec la cause chinoise, cherchent surtout à défendre des privilèges devenus indéfendables, ce qui affaiblit leur position. On a même envisagé que, dans le cas d’une entente finale entre le Japon et la Chine, celle-ci se ferait au détriment des Puissances à traités, ce qui n’est pas impossible. Ce qui est certain, c’est que, dans l’hypothèse d’une victoire japonaise, ces privilèges sont par avance abolis. Dans l’hypothèse d’une victoire chinoise, il deviendra bien difficile aux puissances de maintenir leur intransigeance. De toutes façons, leur position en Chine ne pourra plus jamais être ce qu’elle était depuis 1842. Mais j’estime qu’avec l’affermissement du Gouvernement chinois par une victoire, les investissements étrangers, même dépourvus de toute protection exorbitante du droit commun international, seraient moins exposés que sous la coupe du Japon. Cette opinion paraîtra sans doute étrange aux lecteurs de certain quotidien parisien, bien connu pour l’objectivité et la modération avec lesquelles il traite des choses de Chine, dont l’envoyé spécial affirmait tenir « de vieux résidants étrangers » la nouvelle que le gouvernement de Nankin aurait, dès le début de la guerre, enflammé l’enthousiasme des troupes qu’il dirigeait sur Chang-haï en leur promettant, en cas de victoire, le pillage des concessions étrangères.

Il est cependant une puissance qui, par sa grande habileté diplomatique, pourrait avoir des chances de s’entendre également bien avec le vainqueur et le vaincu. Cette puissance est l’Allemagne. Dans un article magistral M. Jacques Bardoux a analysé son rôle dans le déclenchement du conflit de juillet 1937 : « En Chine, Tchiang Kaï Chek élimine le virus communiste et crée des forces militaires. Au Japon, les anciens voudraient établir avec la Chine des bases de collaboration et associer les capitaux étrangers au développement du Mandchoukouo. Les cadres militaires, et surtout leurs éléments jeunes, dociles à des suggestions allemandes, croient, au contraire, que l’occasion est propice pour réaliser la seconde partie du grand plan : la mainmise sur les provinces septentrionales et leurs richesses minières. Sans déclarer la guerre, conformément aux méthodes nouvelles du droit totalitaire, ils engagent les hostilités. Ils rendaient à l’Allemagne le service escompté. Ils lui fournissaient la guerre attendue ». Il s’agissait pour l’Allemagne de paralyser à la fois l’empire britannique, dont le réarmement n’est pas achevé, et l’U. R. S. S. De plus, la Grande-Bretagne et la France sont en ce moment retenues dans la Méditerranée occidentale par l’affaire espagnole. Nous savons avec quelle habileté le Japon a mis à profit cet ensemble de circonstances favorables. Le 6 novembre 1937 a lieu à Rome la signature du pacte tripartite anti-communiste. En février 1938, le gouvernement du chancelier Hitler déclare reconnaître de jure le Man-tcheou-kouo, reconnaissance contre laquelle proteste le Gouvernement chinois le 25 février. En apparence, l’Allemagne prend donc position en faveur du Japon et contre la Chine, où elle a cependant retrouvé ses positions commerciales d’avant-guerre. Mais elle a jusqu’ici conservé en Chine une mission militaire de premier ordre, dont les membres ont collaboré efficacement à la résistance chinoise devant Chang-haï. Elle expédie en grandes quantités des armes et des munitions au gouvernement chinois. Enfin, à deux reprises au moins, elle a tenté d’imposer sa médiation aux belligérants. Ainsi, la création d’abcès de fixation destinés à paralyser l’action des Puissances ayant d’importants intérêts en Chine, le renforcement de l’« axe » Berlin-Rome-Tokyo, s’accompagnent de certaines manifestations de bienveillance envers le Gouvernement chinois. C’est là qu’est l’habileté de la diplomatie allemande. Si, la guerre finie, il y a place pour une collaboration européenne avec les autorités — chinoises ? japonaises ? — chargées de la reconstitution et de la mise en valeur des régions disputées, il y a gros à parier que cette collaboration viendra de l’Allemagne, et peut-être de l’Allemagne exclusivement. Lors des premiers bombardements japonais de villes ouvertes, une démarche fut faite auprès des autorités militaires japonaises par les consuls des États-Unis, de France et de Grande-Bretagne. Rendant compte de cette démarche, un journal japonais parlait avec insolence des « trois consuls blancs » Three white Consuls. Il n’aurait sans doute pas parlé en ces termes du consul d’Allemagne ou de celui d’Italie. La France et l’Angleterre, par leur impuissance, sinon leur mauvaise volonté, à aider la Chine, peuvent s’attendre à créer des rancunes. L’Allemagne, bien qu’elle ait ouvertement pris parti pour

le Japon, saura peut-être faire oublier son geste. Rien ne dit qu’une nouvelle tentative de médiation ne serait pas plus heureuse que les précédentes. Et l’Allemagne, en cas de victoire du Japon, est probablement seule capable d’obtenir pour la Chine des conditions moins rigoureuses. Dans son article d’une si parfaite lucidité, M. Jacques Bardoux envisage une solution d’un autre ordre. Il la trouve dans la formation d’un « axe » Washington-Londres-Paris, grâce auquel serait rendue possible la contre-manœuvre destinée à annihiler le jeu allemand. Ces trois capitales feraient savoir qu’elles réservent leur médiation et leur intervention ; qu’en aucun cas elles ne négocieront avec les belligérants ou ne ratifieront leurs arrangements sans s’être, au préalable, mises d’accord. M. Bardoux estime que l’effet d’une telle déclaration serait immédiat : « Il renforcerait, au Japon, les éléments modérateurs. Il faciliterait, en Chine, une paix transactionnelle ». Seuls, dit-il plus haut, les États-Unis sont à même de prendre la décision qui peut à la fois rétablir la paix d’Extrême-Orient et consolider la paix d’Europe. Que les ignorants le sachent ou non ; que les imprévoyants le voient ou non elles sont solidaires. Toutes les négations et toutes les criailleries n’y changeront rien. Le fait est brutal. Si la guerre se prolonge et si la Chine s’effondre ; si les Anglo-Américains continuent à enregistrer passivement la destruction de leurs capitaux, la fermeture de leurs débouchés, le recul de leur prestige, la Grande-Bretagne ne sera ni assez forte ni assez libre pour empêcher de s’entretuer les Européens, qui ne voient pas que l’équilibre du continent asiatique, dont ils habitent une des extrémités, est à la veille d’être rompu par des évènements d’une importance mondiale : la constitution d’un empire de plus de cent millions d’âmes, maître de réserves immenses en houille, fer et pétrole ». Encore que, dans ces lignes, seul le cas de la victoire totale du Japon soit envisagée, je ne connais pas d’exemple d’une meilleure façon de poser le problème. Mais il faut bien reconnaître que l’attitude des États-Unis est loin de correspondre à ce que M. Bardoux souhaiterait qu’elle fût. L’on connaît leur responsabilité dans l’échec de la Conférence de Bruxelles. Au 16 décembre 1937, on comptait déjà treize notes d’excuses japonaises à Washington à la suite de divers incidents. Le plus grave d’entre eux, celui de la canonnière Panay, provoqua un moment une indignation générale aux États-Unis. Mais ce jeu des notes de protestation et des notes d’excuses peut continuer indéfiniment. Le rédacteur américain des premières peut bien prendre des airs menaçants, il ne brandit qu’un tonnerre en carton et le rédacteur japonais des secondes doit avoir cet ironique sourire, achevé en grimace, qui est le monopole des fils de l’Empire du Soleil-Levant. Les notes britanniques adressées au Japon à propos d’incidents analogues ont eu un caractère marqué de mollesse. Quant à la France, la carence apparente de sa diplomatie a été rachetée par la magnifique attitude de nos compatriotes à Chang-haï. Notre concession n’a pas eu à subir le spectacle de la soldatesque japonaise paradant dans ses avenues. La fermeté de nos représentants, le courage de notre colonie, l’énergie de nos autorités militaires, navales et de police ; le dévouement de nos religieuses et l’œuvre admirable d’aide aux réfugiés du père jésuite Jacquinot ; tous ces faits ont contribué à la sauvegarde du prestige français. Mais l’action concertée souhaitée par M. Bardoux n’est point venue. Les États-Unis ont même fait, le 4 février 1938, un geste inattendu : ils ont décidé de réduire leurs unités stationnées dans la Chine du Nord. Les autorités responsables ont justifié leur action en expliquant qu’elle était « conforme au principe qui exige le retrait de ces forces toutes les fois que la situation prend un développement permettant de garantir que ce retrait peut être effectué sans détriment pour les intérêts et obligations américains en général ». Cela signifie, apparemment, que les États-Unis, estiment que leurs intérêts sont mieux sauvegardés sous le régime japonais que sous le régime chinois. D’autres, il est vrai, ont déclaré que ce geste n’avait été motivé que par le désir d’éviter des conflits entre troupes américaines et japonaises. Les Chinois l’ont jugé en tout cas inopportun et peu amical.

Pendant quelque temps, on a pu croire à une action américaine énergique à la suite des discours retentissants du président Roosevelt. Mais l’opinion aux États-Unis reste très divisée. Il a suffi que les Japonais se rendissent compte qu’ils devaient éviter une attitude trop provocante pour que tout rentrât dans l’ordre. Même isolée, une initiative américaine pouvait être efficace pour gêner sérieusement le Japon. Mais il eût fallu que les fournisseurs américains de coton et de pétrole consentissent à restreindre leurs bénéfices. Les premiers ne comprennent pas, apparemment, que s’ils aident les Japonais à gagner la guerre, le coton que ceux-ci récolteront dans la Chine du Nord leur permettra un jour de se passer du coton américain. Toujours est-il qu’actuellement, les États-Unis semblent contempler la lutte avec une sorte d’indifférence. Aussi bien, le marché japonais est-il pour eux au moins aussi intéressant que le marché chinois. Le bénéfice net de leur balance commerciale vis-à-vis du Japon a été en 1936 de 250 millions de yen. On comprend qu’à ce prix l’idéalisme soit un peu cher, même pour des Américains.

Le Japon résisterait mal à des sanctions économiques et les Puissances pourraient, si elles en avaient le désir, lui causer de graves embarras en suspendant les fournitures de matières premières indispensables à la guerre et aussi en le frappant dans son commerce extérieur, dont les deux tiers se font avec l’Empire britannique, les États-Unis, les Pays-Bas, la France et leurs possessions. Mais, jusqu’ici, aucune de ces puissances n’a fait le moindre geste en ce sens. L’un des arguments invoqués pour justifier leur attitude est le risque de guerre auquel elles seraient exposées si elles cherchaient à faire pression sur le Japon. On estime que l’emploi de sanctions économiques serait insuffisant et qu’il faudrait entrer en guerre contre lui pour l’arrêter. Or, dit-on, les puissances qui ont en Extrême-Orient des intérêts vulnérables : la Grande-Bretagne avec Hong-kong, la France avec l’Indochine, les Pays-Bas avec les Indes néerlandaises, ne peuvent s’exposer au risque de se voir attaquées dans leurs possessions, surtout étant donné que la coopération des États-Unis fait défaut. Il est difficile d’apprécier la valeur de cette thèse, qu’on renforce souvent en ajoutant que dans le cas de conflit entre le Japon et les trois puissances ci-dessus désignées, la collaboration de l’Allemagne et de l’Italie avec le Japon risquerait de faire dégénérer ce conflit en une conflagration générale. Le risque de guerre est un argument que nous avons entendu toutes les fois qu’il s’est agi pour une puissance, ou un groupe de puissances, de prendre des mesures tant soit peu énergiques vis-à-vis d’autres puissances qui, elles, font leur politique comme elles l’entendent. Il se peut que cette façon de temporiser soit finalement avantageuse. Il se peut tout aussi bien qu’à force de se laisser manœuvrer, certaines puissances perdent la partie et se trouvent dans une situation aussi grave que si elles avaient réagi en temps utile. Il arrive que l’acceptation d’un risque, surtout quand il n’est pas évident, joue comme une prime d’assurance contre un risque plus considérable. Prenons, par exemple, le cas de la France. Cette puissance, en dehors de la ferme attitude de ses représentants à Chang-haï, dont on a parlé plus haut, s’est jusqu’ici inclinée devant toutes les menaces japonaises. Pour certains, c’est la manière la plus sûre de conserver l’Indochine. Sinon, le Japon bombarderait le chemin de fer du Yun-nan, occuperait l’île de Haï-nan, et mettrait ainsi en grave péril notre colonie. Il se peut que cette thèse soit juste. Je n’en suis pas convaincu. J’ai l’impression qu’on se fait en France quelques illusions sur la puissance militaire du Japon. Il semble suffisamment occupé en ce moment en Chine pour ne pas être tenté de distraire des forces importantes capables de constituer une menace sérieuse contre l’Indochine, dont la conquête serait tout de même une entreprise d’envergure. Récemment, un général japonais a cru devoir affirmer que les trois premières armées du monde étaient, dans l’ordre : l’armée japonaise, l’armée allemande et l’armée chinoise, celle-ci apparemment grandie par ses adversaires afin de donner plus de relief à une victoire escomptée. Mais un officier étranger, retour d’une mission sur le front japonais en Chine, n’hésitait pas à dire que le bataillon d’infanterie coloniale française stationné à T’ien-ts’in donnerait du fil à retordre à une armée japonaise. Et tous les observateurs militaires étrangers que j’ai rencontrés ne m’ont parlé des troupes japonaises qu’en termes d’une condescendante ironie. Quoi qu’il en soit, la thèse a prévalu en France qu’il valait mieux s’attirer les bonnes grâces du Japon que le heurter de front. L’avenir démontrera si cette politique est la meilleure.

Une question qui s’est posée dès le début du conflit et qui préoccupe beaucoup les milieux diplomatiques est celle de savoir quel rôle peut jouer l’U. R. S. S. dans la marche des évènements. Il ne fait guère de doute, en effet, que l’U. R. S. S. soit, apparemment, le voisin le plus dangereux du Japon et son rival direct en Asie orientale. Le désir du Japon de lutter contre cette puissance et surtout de supprimer la menace que constitue pour lui l’existence de la province maritime russe avec Vladivostok, n’est pas contestable. La lenteur des opérations en Chine l’oblige à ajourner des projets d’offensive qui ne sont pas dissimulés. En attendant, le Japon éprouve certainement des craintes à l’égard de la Russie. On affirme qu’il garde en réserve ses meilleures divisions en vue d’un conflit qu’il croit inévitable. Et, dans les grandes villes japonaises, exposées à l’éventualité de bombardements aériens, des exercices de défense passive ont lieu régulièrement. Des dispositifs de protection sont en place. De temps à autre, on parle de « tension nippo-soviétique » et il est certain que de nombreux incidents de frontières ont surgi entre les deux pays. A priori, il n’est pas nécessaire de faire de la stratégie en chambre pour deviner que l’U. R. S. S. est bien placée pour opérer contre les armées japonaises une diversion qui soulagerait la Chine. D’autre part, l’aviation russe est regardée comme fort supérieure à l’aviation japonaise et le centre industriel d’Osaka est sous la menace des avions de bombardement. Bien des gens ont été surpris que, dans ces conditions, l’intervention à laquelle on pouvait s’attendre ne se fût pas produite. Jusqu’ici, l’U. R. S. S. n’a fait d’autre geste officiel que de signer avec la Chine, le 21 août 1937, un pacte de non-agression. On n’a pas manqué d’interpréter cet acte comme attestant l’influence du communisme en Chine et apportant une justification à l’action japonaise. Il est à peine besoin de signaler le caractère tendancieux de cette interprétation. Le 30 novembre 1923, M. Mussolini annonçait au Parlement que, si les Soviets signaient un accord commercial, l’Italie serait la première des puissances ex-alliées à reconnaître de jure l’U. R. S. S. Commencées le 10 janvier 1924, les négociations, grâce à l’intervention personnelle de M. Mussolini, progressèrent si rapidement que, le 6 février, les signatures étaient échangées. Le 7, l’U. R. S. S. était reconnue de jure par l’Italie. Quelques années plus tard, c’est encore l’Italie qui prendra l’initiative de la signature d’un « pacte d’amitié, de non-agression et de neutralité » avec Staline, pacte signé le 2 septembre 1933. Je ne sache pas qu’on ait sérieusement soutenu que le chef du Gouvernement italien avait des sympathies pour le communisme. En réalité, la Chine avait besoin avant tout d’assurer ses derrières durant la lutte avec le Japon. On peut essayer de deviner s’il y a dans le pacte — conclu pour une durée de cinq ans seulement — quelque chose de plus. Toujours est-il qu’il se présente dans des conditions aussi normales que les accords du même ordre intervenus au cours des dernières années entre l’U. R. S. S. et des puissances n’ayant aucun penchant pour son idéologie politique. Le communiqué officiel chinois publié après la signature portait : « La conclusion du traité de non-agression entre la Chine et l’U. R. S. S. marque le commencement d’une sécurité collective des Pays du Pacifique au moyen d’assurances mutuelles de non-agression. La Chine et l’U. R. S. S. réaffirment par cette entente les principes du Traité de renonciation à la guerre de 1928. Les deux Hautes Parties Contractantes déclarent une fois de plus qu’elles condamnent le retour à la guerre comme solution de toute controverse internationale et y renoncent comme instrument de politique nationale dans leurs relations réciproques. Les deux H. P. C. s’engagent à s’abstenir, en accord avec les principes ci-dessus, de toute agression dirigée l’une contre l’autre soit individuellement, soit conjointement avec une ou plusieurs autres Puissances. Au cas où l’une des deux H. P. C. subirait une agression de la part d’une ou plusieurs puissances tierces, l’autre partie contractante s’oblige à ne donner aucune assistance, de quelque nature que ce soit, directement ou indirectement, à cette ou ces puissances tierces pendant toute la durée du conflit, et aussi à s’abstenir de toute action ou participation à un accord quelconque qui pourrait être employé par l’agresseur ou les agresseurs au détriment de la partie sujette à l’agression. Les clauses de l’accord sont très simples et entièrement d’une nature négative puisqu’il est contracté uniquement dans l’intention de maintenir la paix par l’assurance mutuelle de non-agression et de non-assistance aux agresseurs ». Plus loin il est dit : « Malgré que la Chine soit actuellement obligée de s’opposer par la force à une agression étrangère extrêmement grave, cela n’affecte aucunement le fait que l’amour de la paix reste le trait caractéristique et traditionnel du peuple chinois. Si toutefois l’agresseur de la Chine se souvenait de ce fait et changeait sa politique nationale, la Chine accepterait encore de signer avec lui un accord de non-agression similaire en vue du maintien de la paix en Extrême-Orient et de l’amélioration du bien de l’humanité. De grandes espérances se fondent à propos du traité de non-agression sino-soviétique car il peut être le point de départ d’une amélioration générale de la situation en Extrême-Orient ». — J’ai cité tout au long cette déclaration, intéressante pour montrer l’état d’esprit curieusement idéaliste du Gouvernement chinois, invitant son adversaire à entrer dans l’accord. Inversement, au lendemain de la signature du pacte anti-communiste germano-nippon, l’ambassade du Japon à Paris publiait un communiqué déclarant que le Gouvernement japonais serait sincèrement désireux de voir tous les pays qui partageraient son point de vue dans la défense contre le communisme souscrire à cet accord. « L’esprit de la politique extérieure du Japon, poursuit cette note, qui est basée sur le développement des relations amicales entre tous les pays, est pleinement compatible avec l’esprit du pacte tripartite anti-communiste dont il s’agit ». Ce n’est certes pas moi qui désapprouverai le Japon de rejeter le communisme. Mais il est difficile de se défendre d’un peu d’ironie à la lecture de la phrase visant « le développement des relations amicales entre tous les pays » : la Chine est-elle admise à ces « relations amicales » ?

En dehors du pacte du 21 août 1937, il est certain que l’U. R. S. S. fournit à la Chine une aide substantielle en matériel et en munitions, encore que les communications entre les deux pays soient longues et difficiles, surtout depuis la poussée japonaise vers la boucle du Fleuve Jaune. Il y a des pilotes russes dans l’aviation chinoise. On ne saurait certainement reprocher à la Chine de solliciter ce genre d’appui. Lorsque la maison brûle et qu’on appelle les voisins au secours, on ne leur demande pas quelles sont leurs opinions politiques. En mars 1938, M Yu Pin, vicaire apostolique de Nankin, disait justement : « Pour se défendre matériellement, la Chine, partout où elle le peut, achète des armements et ces armements, elle les paye. Il y a des pays qui, devant la force du Japon, n’ont même plus le courage de faire du commerce, surtout si c’est pour aider un faible à se défendre. Dans les circonstances tragiques où elle se trouve, la Chine est plus qu’heureuse de recevoir, d’où qu’il vienne, tout secours réel. Elle a fait avec la Russie un pacte de non-agression. Ce pacte, légitime, était exigé par la douloureuse expérience de huit années de notre campagne militaire anti-communiste, au cours de laquelle, en dépit des déclarations les plus anti-communistes des militaristes japonais, les attaques communistes et les attaques japonaises se présentèrent toujours avec une simultanéité chronologique indiquant une stratégie minutieusement étudiée ». Cette déclaration est parfaitement exacte et l’autorité morale de son auteur lui donne une force particulière.

L’U. R. S. S. a maintes fois déclaré qu’elle n’avait pas l’intention d’intervenir dans le conflit. On a donné de cette attitude plusieurs explications. Selon les uns, l’armée soviétique, désorganisée par la récente « épuration » de ses cadres, ne serait pas en mesure de marcher. Du reste, une expédition extérieure laisserait le régime exposé aux attaques de ses nombreux adversaires. Selon d’autres, ce serait la crainte de voir l’Allemagne faire une diversion immédiate contre l’U. R. S. S., si elle manifestait quelque hostilité au Japon, qui retiendrait les autorités soviétiques de se lancer dans une aventure. On ajoute que l’Allemagne, à ce point de vue encore, mène le jeu et qu’elle est en mesure, tout en exerçant un chantage contre la Russie, d’utiliser la crainte que le Japon a de cette puissance pour renforcer son rôle de médiatrice lorsque le moment sera venu. D’autres enfin croient que l’inertie de l’U. R. S. S. est dictée par la rancune que ce pays conserve contre la Chine du fait de l’activité anti-communiste de cette dernière et des vigoureuses campagnes anti-communistes dirigées par le maréchal Chiang Kai-shek. Si cette raison était exacte, elle infligerait un curieux démenti aux gens qui persistent à croire que la Chine est entièrement communiste. Il se peut encore que l’U. R. S. S. se réserve d’intervenir au moment qu’elle jugera bon, c’est-à-dire lorsque les armées japonaises, épuisées par une longue et dure campagne, se trouveront en mauvaise posture pour résister à l’attaque de troupes fraîches et pourvues d’un armement supérieur. Ainsi, on le voit, toutes les hypothèses sont possibles et l’attitude de l’U. R. S. S. demeure aujourd’hui une « inconnue » majeure dans le conflit. Tout aussi bien, au surplus, que l’attitude du Japon à l’égard de l’U. R. S. S.

On a vu au chapitre précédent dans quelles conditions la Chine avait cru pouvoir faire appel à la Société des Nations. Dans une déclaration du 6 mars 1938, le D Wang Ch’ung-hui, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement chinois, s’est plaint amèrement de l’inertie et de l’incapacité des gouvernements des grandes puissances en ce qui concerne le maintien de la paix en face de la violation incessante par le Japon des engagements internationaux auxquelles elles sont parties : « Nous ne comprenons pas, dit-il, la passivité des nations étrangères en face du conflit d’Extrême-Orient. Nous ne pouvons l’expliquer que par une régression générale de la civilisation. L’Europe et l’Amérique assistent avec calme à la violation des traités dont elles sont signataires. Pourtant, c’est la force des armes qui rend les traités inviolables. Il est inutile de signer les traités qu’on n’est pas décidé à faire respecter. L’assistance étrangère à la Chine se borne actuellement à quelques paquets de médicaments, mais il n’est pas trop tard pour modifier cette attitude. Nous poursuivons la résistance, car nous n’avons rien à perdre ; nous ne pouvons que gagner la liberté et la dignité nationales ».

En fait, on sait que la Chine n’a pratiquement rien obtenu à la Conférence de Bruxelles, ni aide en sa faveur, ni mesures de restriction à l’égard du Japon. Les signataires du Traité des Neuf Puissances ont agi exactement comme si ce document n’existait pas. Je ne rechercherai pas dans quelle mesure ils auraient pu mieux faire, même s’ils l’avaient fortement désiré. Je continue à penser, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, qu’il y avait des moyens d’établir à l’égard du Japon une politique plus positive sans pour autant s’exposer à des risques graves. Mais il est une chose qu’il faut affirmer avec énergie. C’est que, selon l’expression du D Wang Ch’ung-hui, « il est inutile de signer des traités qu’on n’est pas disposé à faire respecter ». En France, la plupart des déclarations ministérielles faites par les divers gouvernements qui se sont succédé au pouvoir dans ces derniers mois, contiennent une référence explicite à la Société des Nations et à la fidélité au pacte. À l’heure même où cet organisme fait une retentissante faillite, de telles affirmations sont déplacées. Les Chinois, on le sait, allient au plus solide bon sens le goût des formules. On leur a servi à satiété celles de sécurité collective, d’assistance mutuelle, de solidarité internationale, en leur laissant croire qu’ils pourraient trouver quelque protection derrière ces affirmations. Les gouvernements qui ont ainsi fait miroiter aux yeux de la Chine des promesses fallacieuses ont commis envers elle une mauvaise action. Ces gouvernements peuvent être justifiés à ne pas agir, mais alors ils n’ont pas le droit de prétendre qu’ils sont fermement attachés à la solidarité internationale. Sans doute la Chine a-t-elle bénéficié, dans le domaine technique, d’un appui de la S. D. N. Dans le domaine politique, celle-ci n’a rien fait, que de répéter des formules vides de sens. Un juriste a le droit de le déplorer, mais c’est un fait devant lequel la Chine devrait, à mon avis, réviser son attitude en tant que membre de la Société. Les sommes qu’elle y consacre seraient mieux employées à acheter du matériel de guerre. Si elle n’était contrainte de rester dans la Société par cette sorte de chantage qu’exercent sur elle quelques puissances, son intérêt serait d’en sortir au plus tôt. En tous cas, ce serait une illusion dangereuse pour elle de croire à l’efficacité d’un organisme qui n’est plus aujourd’hui qu’un cadavre.

Àl’heure où j’écris ces dernières pages, la situation militaire dans le Nord semble favorable aux Chinois. Des observateurs étrangers qualifiés ont rapporté des impressions qui ne sont pas toutes à l’avantage de l’armée japonaise sous le rapport de la discipline. L’efficacité de cette énorme machine de guerre que l’on admirait de confiance ne se révèle plus aussi frappante qu’on l’attendait. Le monde entier, par ailleurs, s’est ému des méthodes de « guerre totale » employées par le Japon pour amener la Chine à céder. Et cependant, toute sa propagande s’emploie à faire croire que le peuple japonais n’a aucune haine pour le peuple chinois. Le Japon résistera-t-il à la guerre d’usure que lui font les unités mobiles chinoises, à la lassitude qui se manifeste dans la population, aux difficultés économiques et financières ? C’est le secret de l’avenir. Il est bien possible qu’il s’aperçoive un jour qu’il s’est embarqué dans une mauvaise opération. On a signalé que la prospérité croissante du commerce extérieur chinois à la veille de la guerre était tout à l’avantage des Japonais. Le revenu total des douanes s’est élevé pour 1937 à 342 millions de dollars, chiffre qui n’avait été dépassé qu’en 1931. Au cours des trois dernières années, le commerce du Japon avec la Chine augmentait constamment. Il avait atteint pratiquement la première place avec 18.68 % des importations totales de la Chine, presque à égalité avec les États-Unis (18.96 %). Encore n’est-il question que du commerce légitime et non de ce que les autorités japonaises qualifient par euphémisme de « commerce spécial », c’est-à-dire de la contrebande organisée dans la Chine du Nord sous la protection des armées japonaises. « Qu’un développement aussi important du commerce du Japon avec la Chine ait été possible est en lui-même une preuve suffisante que le Gouvernement chinois ne pratique aucune politique anti-japonaise ».

Page 1