‹ L’Hôtel du libre échangeChapitre 21 sur 59 · Scène Première

Scène Première

Sur le palier : BASTIEN, puis BOULOT

Bastien, assis devant la table de droite. — Là !… Une bougie et une bougie, ça fait quatre bougies !… Ça n’a l’air de rien… Eh bien, en quinze ans — car voilà déjà quinze ans que je suis à l’hôtel du Libre-Échange — ah ! j’en ai vu !… ah ! j’en ai vu ! En quinze ans, rien que par ce petit dédoublement-là, la bougie m’a déjà rapporté plus de six mille francs !… Ah ! dame, y a pas de petits carottages !…

Boulot, dégringolant l’escalier, éperdu. — Oh ! là, mon Dieu ! Oh ! là, mon Dieu !…

Bastien. — Eh ! bien, qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Boulot ? vous avez l’air tout bouleversé !

Boulot. — Ah ! monsieur Bastien, si vous saviez ce que je viens de voir ! Ce n’est pas ma faute cependant ; j’avais frappé comme vous m’avez dit qu’il fallait le faire !

Bastien, se levant. — Eh ! bien, quoi ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Boulot. — Le 32 avait sonné, monsieur Bastien. J’ai frappé à la porte. On m’a répondu : Entrez !… Je suis entré… Il y avait une dame toute nue !

Bastien, tranquille. — Eh ! bien, après ?…

Boulot, effaré. — Eh ! bien, je vous dis : une dame toute nue !… Monsieur Bastien, mais là, nue de nue !…

Bastien. — Eh ! bien, j’entends bien !

Boulot. — Et elle m’a dit : « Garçon, apportez-moi les cartes à jouer !… » Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ?

Bastien. — Eh ! bien, je lui aurais apporté les cartes à jouer !

Boulot. — Toute nue ?

Bastien. — Mais, dame !

Boulot. — Et vous trouvez ça nature ?

Bastien. — Une femme toute nue ? Je te crois !

Boulot. — Ah ! comme la vie est autre à Paris qu’en province !…

Bastien. — Boulot, mon ami, il faudra vous déprovincialiser ici ! D’ailleurs, je suis certain qu’avant quinze jours de service dans cet hôtel vous serez cuirassé ! Vous apporterez comme moi dans les choses de la vie l’indifférence et le mépris. (Il se remet à couper ses bougies.) En attendant, puisque je vous tiens, vous allez me faire le plaisir d’aller frapper au 9.

Boulot. — Au 9 ?… Bien, monsieur Bastien !… Je n’ai pas à m’inquiéter dans quelle tenue elle sera ?

Bastien. — Oh ! ce n’est pas une dame, c’est un pion ! C’est Chervet, le pion suppléant au lycée Fontanes. Je viens de recevoir un mot du patron qui trouve qu’il y a assez de temps qu’il ne paie plus et qui me donne l’ordre de l’expulser en gardant sa malle… Allez et fichez-le à la porte !…

Boulot. — Moi ?…

Bastien. — Eh bien ! oui !

Boulot. — Monsieur Chervet ! mais c’est ce monsieur qui est si rageur !… et qui parle toujours de vous brûler la cervelle !…

Bastien. — Hé ! c’est des mots, tout ça !

Boulot. — Oui, mais s’il me la brûle ?

Bastien. — Vous viendrez me le dire !… Allez, Boulot !…

Boulot. — Bien, monsieur Bastien. (Devant le 9.) Ah ! voilà des corvées que je n’aime pas !…

Il frappe timidement.

Chervet, d’une voix forte. — Entrez !

Boulot, reculant, effrayé, puis ouvrant la porte. — J’aimerais mieux retourner chez la dame d’en haut.

Sortie.

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