‹ L’Hôtel du libre échangeChapitre 22 sur 59 · Scène II

Scène II

BASTIEN, puis ERNEST et UNE DAME

Bastien, se levant. — Pauvre garçon !… Quand il aura comme moi quinze ans d’hôtel, il sera un peu plus bronzé ! (Timbre.) Là ! voilà encore des irréguliers, bien sûr !

Ernest, donnant le bras à la dame. — Garçon !

Bastien, très aimable. — Voilà, monsieur !… Monsieur et madame désirent ?

Ernest. — Garçon, avez-vous ?…

Bastien. — Parfaitement, monsieur !… nous avons (D’une voix mielleuse.) Je sais ce qu’il faut à monsieur : un petit nid charmant où la jolie madame sera très bien… Elle est bien mignonne, monsieur, bien mignonne !… Monsieur a très bon goût !…

Ernest. — Garçon, je ne vous demande pas ça !

Bastien, très aimable. — Oui, oui, je comprends ! Je devine le souhait de monsieur ! Monsieur peut se vanter d’avoir de la chance, nous avons justement le 22 qui est vacant.

Ernest. — Le 22… hum ! les deux cocottes !

Bastien. — Oh ! mais, monsieur, on reçoit même avec une !

La dame. — Hein !

Ernest. — Avec une !… (Dramatique.) Or ça, garçon !… pour qui prenez-vous madame ?… Madame est une dame du monde, du monde, palsambleu !…

Bastien. — Mais… c’est ce que j’allais dire, monsieur !… On reçoit même avec une… dame du monde.

Ernest. — Et moi-même… (Avec suffisance.) vous devez me connaître !

Bastien. — Qui ?

Ernest. — Ernest ! le bel Ernest ! Tout le monde connaît le bel Ernest ! le grand premier rôle de Montmartre, Batignolles et Belleville !…

Bastien. — Quoi ! monsieur ! vous seriez le bel Ernest ? Ce qu’il y a de jolies dames ici qui m’ont parlé de vous…

Ernest. — Ah ! on vous… (Se rengorgeant.) Vous entendez, madame ! (Bas à Bastien.) C’est une duchesse, vous savez, c’est une duchesse !

Bastien. — Ah !… mes compliments… Mais alors, à plus forte raison, je vous recommande le 22… C’est dans le 22 que la princesse héritière de Pologne est venue faire son voyage de noces… avec son premier chambellan. (À la dame.) Vous serez dans votre monde, madame !

Ernest. — Oui, oui ! (À part, à Bastien.) Mais, dites-moi donc… c’est très joli, tout cela, mais il doit être cher votre 22… l’appartement d’une princesse de Pologne…

Bastien, très naturellement. — Oh ! qu’est-ce que ça vous fait ?

Ernest. — Comment, ce que ça me fait ?… C’est moi qui paye, vous savez !

Bastien, étonné. — Ah ! ah !

Ernest. — Mais, dame !… (Bruit de voix.) Qu’est-ce que c’est que ça ?

Bastien. — Rien ! Un locataire qu’on expulse…

Boulot, projeté de gauche, à Bastien. — Oh ! là ! là ! quand je vous disais qu’il me brûlerait la cervelle !… Quand je vous le disais !… Il ne veut pas s’en aller si on ne lui rend pas sa malle !

Bastien. — Il ne veut pas s’en aller ! Nous allons voir ça ! (Appelant.) Chervet ! Chervet ! arrive ici, un peu !…

Chervet, paraissant sur le pas de la porte. — Eh bien, quoi ? Qu’est-ce que c’est ?

Bastien. — Tu vois cet escalier ?… Eh bien ! fais-moi le plaisir de descendre et de déguerpir un peu vite !

Chervet. — Je ne m’en irai que quand on m’aura rendu ma malle !

Bastien. — On ne te rendra ta malle que quand tu auras payé !

Chervet. — Ah ! c’est comme ça !… Eh bien, vous entendrez parler de moi ! Je suis très bien à la Préfecture, moi ! et j’irai me plaindre. Et nous verrons si vous ferez tant les malins, quand la police débarquera ici !

Ernest et La dame. — La police !

Chervet. — Parfaitement ! parce que je dirai ce qui se passe ici. (À Ernest.) Il faut voir la composition, monsieur, il faut voir !

Ernest et La dame. — Hein !

Bastien. — Oh ! mais, dites donc, vous n’avez pas bientôt fini ?

Chervet. — Ce n’est pas à vous que je parle !… je cause avec monsieur ! (Il salue Ernest.) Et quel hôtel, monsieur ! Une vieille masure qui craque de tous côtés !… avec des punaises !…

Ernest et La dame. — Des punaises !

Bastien. — Ce n’est pas vrai ! nous mettons de la poudre tous les jours…

Chervet. — Ah ! ta poudre !… elle asphyxie les clients et fortifie les punaises !… Avec ça, des chambres inhabitables, hantées par les esprits !

Ernest et La dame. — Des esprits !

Bastien, à Chervet. — Voulez-vous vous taire ! Voulez-vous vous taire !

Chervet. — Dans cette pièce que voilà, (Il indique la droite.) il y a des esprits qui viennent toutes les nuits, qui font du bruit, qui cassent tout, qui renversent tout !… au point qu’on en a fait le dortoir des garçons et que les garçons ne veulent plus l’habiter !

La dame. — Quelle horreur !

Bastien. — Mais c’est faux !

Chervet. — Allons donc !… Même qu’on a été obligé de demander une expertise !… Vous ne direz pas le contraire ?…

Ernest. — Où donc sommes-nous tombés ?… Garçon, vous pouvez disposer du 22.

Il remonte.

Bastien, le suivant. — Hein ! Monsieur part ?

Ernest. — Ah ! oui, alors !… (À la dame.) Allons, venez, venez, duchesse !

Il sort, précédé de la dame.

Bastien. — Mais, monsieur… (À Chervet.) Tu vois ce dont tu es cause !…

Chervet. — Parfaitement ! Ils s’en vont, j’en suis fort aise !… Ils s’en vont et je fais comme eux ! (À Bastien.) Et vous entendrez parler de moi, vous savez !… (À Boulot.) Vous entendrez parler de moi !

Il sort.

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