‹ L’Hôtel du libre échangeChapitre 28 sur 59 · Scène VIII

Scène VIII

Les Mêmes, MATHIEU et SES FILLES

Mathieu, paraissant. — Allons, venez, mes enfants, venez !…

Les petites. — Voilà, papa, voilà !

Mathieu, avec volubilité. — Eh ! bien, le garçon ! Il n’y a donc pas de garçon ici ! Je n’ai jamais vu un hôtel comme ça !… on entre comme dans un moulin ! Si c’est comme ça qu’on est gardé ! Enfin, nous voilà déjà au premier, nous n’avons rencontré personne. Si nous étions des voleurs, des escarpes, des assassins, des cambrioleurs… nous pourrions piller, dévaliser, chambarder, saccager la maison… et, ni vu ni connu ! À quoi sert donc leur timbre avertisseur ?

Violette. — Oh ! papa, on voit bien qu’il ne pleut plus !

Mathieu. — C’est égal, je ne sais pas pourquoi Pinglet nous a recommandé cet hôtel… car il n’a rien de bien engageant ! Il est tard, nous y passerons la nuit… mais, m’est avis qu’il est inutile de faire monter nos malles, demain nous déménagerons !

Marguerite. — Oh ! oui, j’aime mieux un hôtel chic !

Les autres, successivement. — Moi aussi ! Moi aussi ! Moi aussi !

Marcelle, regardant bouillir l’eau, à Boulot. — C’est bien, laissez-moi ! Maintenant, allez préparer la boule d’eau chaude.

Boulot. — Bien, madame. (Sur le palier, à lui-même.) Elle est vraiment gentille, la dame au monsieur malade !

Les Mathieu. — Ah ! le garçon !

Boulot. — Oh ! là, là ! qu’est-ce que c’est que ça ! C’est une pension ?

Mathieu. — Dites-moi, garçon, nous venons de la part de monsieur Pinglet…

Boulot. — De monsieur Pinglet ?… Ah ! parfaitement !… (À part.) Je ne connais pas du tout, mais ça ne fait rien !

Mathieu. — Mon ami, il me faudrait des chambres pour mes filles et pour moi !

Boulot, à part. — Ses filles ! (Haut.) C’est vos filles ? (À part.) Il n’y a que les lapins pour en avoir tant que ça !

Mathieu. — Eh ! bien, voyons, qu’est-ce que vous pouvez nous donner ?

Boulot, regardant le cadre où sont les clefs. — Dame ! Monsieur, je n’aurai jamais assez de chambres pour… (À part.) Oh ! quelle idée !… la chambre hantée… On ne peut jamais arriver à la louer. (Haut.) Eh ! bien, monsieur, si vous n’êtes pas trop exigeant… j’ai peut-être quelque chose pour vous, en attendant !

Mathieu. — Eh ! bien, qu’est-ce que vous voulez !… Montrez-moi ce quelque chose !

Boulot, un bougeoir allumé, montrant le 11. — C’est ici, monsieur. (Introduisant.) Tenez, monsieur, c’est cette grande chambre-là !

Mathieu. — Mais c’est un dortoir !

Boulot. — Nous n’avons pas autre chose, monsieur. Ces demoiselles sont quatre… il y a justement cinq lits.

Mathieu. — Mais je ne peux pas coucher dans la même chambre que mes filles !…

Boulot. — Oh ! monsieur, en vous couchant d’abord et en fermant les rideaux quand ces demoiselles se couchent… Il y a justement deux cabinets de toilette.

Il les fait visiter.

Mathieu. — Qu’est-ce que vous voulez, garçon, s’il n’y a que ça !… nécessité n’a pas de loi. À l’hôtel comme à l’hôtel !

Il prend le bougeoir de Boulot.

Boulot. — Pardon, monsieur !

Il l’échange rapidement avec un du palier.

Mathieu. — Et qu’est-ce que ça nous coûtera, votre dortoir ?

Boulot. — Oh ! monsieur, en raison des circonstances, parce que vous êtes envoyé par monsieur… chose, ça vous coûtera sept francs par jour, tout compris.

Mathieu. — C’est assez raisonnable !

Marcelle, sortant du cabinet de toilette. — Ah ! çà ! qu’est-ce que fait donc Pinglet !…

Mathieu, à Boulot. — Eh ! bien, c’est bien, garçon ! Nous prenons cette chambre !…

Boulot. — Bien, monsieur ! Bonsoir, monsieur ! Bonsoir, mesdemoiselles !

Les petites. — Bonsoir, garçon !

Boulot revient sur le palier.

Marcelle, à gauche. — Ce n’est pas possible ! Il est malade !… Je commence à être inquiète !

Elle se dirige vers la porte du palier.

Mathieu, à droite. — Mais il me faut une bougie pour mes filles !

Il se dirige vers la porte du palier.

Marcelle, pénétrant sur la palier, au garçon. — Ah ! dites-moi, garçon !

Mathieu, même jeu. — Ah ! dites-moi, garçon !

Marcelle, se détournant. — Monsieur Mathieu !

Mathieu, tournant autour de Marcelle. — Eh ! mais ! je ne me trompe pas ! Madame Paillardin !

Marcelle, tournant le dos à Mathieu. — Non ! Non !… Oui ! en effet !…

Mathieu. — … Dont j’ai eu le plaisir de faire la connaissance chez notre ami commun : monsieur Pinglet !…

Àdroite, les petites Mathieu se mettent à leur aise.

Marcelle, troublée. — Le… le plaisir est pour moi… croyez-le bien !

Boulot, surpris. — Tiens ! ils se connaissent !

Mathieu. — Ah ! quelle charmante surprise ! (Appelant ses filles.) Mes enfants !

Marcelle, voulant le retenir. — Monsieur, je vous prie !…

Mathieu. — Mais si !… Mes enfants, arrivez donc ! Madame Paillardin ! Madame Paillardin !…

Marcelle. — Ah ! mon Dieu ! il crie mon nom !

Boulot. — Elle s’appelle madame Paillardin.

Il entre à gauche, voir si le thé bout.

Les petites, avec joie. — Madame Paillardin !… Ah ! madame, quelle charmante surprise !… C’est madame Paillardin !

Marcelle, à part. — Les petites !… Il ne manquait plus que ça !… Elle les salue avec embarras.

Boulot, sur la porte. — Madame Paillardin, votre thé bout !

Marcelle, à part. — Madame Paillardin ! Voilà ! Il sait mon nom. (Troublée.) Mon thé ! Bien merci !

Mathieu. — Votre thé ?… Comment, madame… vous habitez ici ?

Marcelle, barbotant. — Moi ? Non ! C’est-à-dire, c’est mon mari qui a voulu… Nous sommes en déménagement. Et alors…

Violette. — Oh ! mais c’est charmant !… Nos deux chambres sont voisines !…

Boulot. — Madame Paillardin, votre thé bout !…

Marcelle, à part. — Oh ! qu’il m’agace avec sa « madame Paillardin » !

Boulot. — Madame Paillardin, votre thé…

Marcelle, impatientée. — C’est bien, merci ! Monsieur, je suis désolée, mais voyez, mon thé m’appelle… (Sur le pas de la porte.) Je ne vous en offre pas !

Elle entre à gauche.

Mathieu, la suivant. — Mais ce n’est pas de refus… avec plaisir !…

Marcelle, exaspérée. — Oh !

Les petites, dansant. — Oh ! du thé !… Oui, oui, du thé !

Mathieu, revenant à Boulot. — Garçon, apportez des tasses !

Boulot. — Oui, monsieur.

Marcelle, à part. — Oh ! là, là, là ! Je ne pourrai pas m’en débarrasser !

Mathieu, à ses filles. — Allons, mes enfants, entrons chez madame Paillardin !

Marcelle. — Oh ! sa jaquette !

Elle la cache derrière elle.

Mathieu, regardant autour de lui, à Marcelle. — C’est gentil, ici !

Marcelle, gagnant le cabinet de toilette. — Oui ! oui !

Mathieu, à ses filles. — Entrez ! Entrez, mes enfants !

Marcelle, d’un air aimable. — Mais asseyez-vous donc !

Mathieu. — Ce n’est pas de refus, mais ça manque un peu de chaises !

Marcelle, avec un rire forcé. — C’est juste ! C’est très juste ! ha ! ha ! ha !

Boulot, entrant. — Voilà les tasses !

Il pose le plateau, sept tasses et le sucrier.

Tous. — Ah ! enfin !

Mathieu. — Garçon ! des chaises ! des chaises !

Boulot. — Oui, monsieur !

Il va en chercher chez Chervet.

Mathieu. — Allez ! mes enfants ! Allez aider le garçon !

Elles vont en prendre à droite et au fond.

Marcelle, à part. — Ah ! mon Dieu ! ils ne s’en vont pas !… Et Pinglet qui va revenir !

Mathieu. — Madame, si vous voulez me permettre, je vais verser l’eau dans la théière !…

Marcelle. — Oui ! Oui !

Boulot, rentrant. — Voilà les chaises !

Les petites rentrent avec une chaise chacune.

Marcelle, à part. — Et voilà où il me conduit, Pinglet ! Voilà où il me conduit !

Tout le monde s’assoit.

Boulot, à Marcelle. — Je vais chercher la boule !

Marcelle. — Quelle boule ?

Boulot. — La boule du monsieur malade !…

Marcelle, vivement. — Ah ! oui, oui. Allez ! (Boulot sort. À part.) Oh ! là, là ! Ils me feront mourir ! (Ne sachant plus ce qu’elle dit.) Asseyez-vous donc ! Asseyez-vous donc !

Mathieu, se carrant sur sa chaise. — Et à part ça, madame Paillardin, ça va-t-il comme vous voulez ?

Marcelle, inquiète. — Mais oui ! Mais oui !

Mathieu, à ses filles. — Allons, mes enfants, rendez-vous utiles !… Servez le thé !… (Elles s’en occupent. À Marcelle.) Et notre ami Pinglet, est-ce que vous le voyez souvent ?

Marcelle. — Oh ! très rarement !… Vous savez ce que c’est que les relations à Paris ! Je suis assez liée avec sa femme… c’est pour cela que vous m’avez rencontrée chez lui aujourd’hui.

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