Scène VIII
Madame PINGLET, puis PINGLET
Madame Pinglet, prenant les lettres. — Voyons un peu ce courrier.
Voix de Pinglet, chantant. — Ô printemps, donne-lui ton rayon de soleil !
Madame Pinglet. — Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ! (Elle lit.) Commissariat de Police. Qu’est ce qu’ils me veulent ?… (Décachetant et lisant.) Madame veuillez passer à mon bureau pour une affaire qui vous concerne et apporter vos pièces d’identité ! Qu’est-ce que ça veut dire ?… (Continuant.) À Madame Pinglet, qui a été surprise avec monsieur Paillardin !… Hein !… dans la descente de police opérée cette nuit à l’hôtel du Libre-Échange. (Abasourdie.) Moi ! Moi ! dans la desc… à l’hôt… avec Pail… Moi !… Mais c’est fou ! mais c’est fou ! (Très agitée.) Allons, voyons, j’ai mal lu, je n’ai pas le délire.
Pinglet, entrant, une bottine à la main. — Allons, bon ! Voilà un bouton de ma bottine qui a sauté !
Madame Pinglet, l’apercevant et le ramenant. — Toi ! Ah bien ! tu arrives bien !
Pinglet. — Qu’est-ce qu’il y a ?
Madame Pinglet, très émue. — Il y a que je me demande si je suis folle !… si je ne sais plus lire !… Là-dedans… on me dit… Ah ! c’est odieux ! Tiens, lis.
Elle lui donne la lettre.
Pinglet, la parcourant du regard, à part. — Sapristi ! du Commissariat !… Déjà !…
Madame Pinglet. — Lis ! lis !
Pinglet, à part. — Oh ! que c’est embêtant ! (Haut.) À Madame Pinglet qui a été surprise, en compagnie de monsieur Paillardin, dans la descente de police opérée cette nuit à l’hôtel du Libre-Échange !
Madame Pinglet.. — Oui ! moi ! moi !… J’ai été surprise cette nuit avec monsieur Paillardin.
Pinglet, à part. — Oh ! quelle idée ! (Haut, avec éclat.) Malheureusement ! Tu l’avoues !
Madame Pinglet. — Hein !
Pinglet. — Tu as été surprise, toi, avec Paillardin !
Il frappe de sa bottine sur le tabouret.
Madame Pinglet. — Comment ! Comment ! Il le croit ! (À Pinglet.) Mais non ! Mais non !
Pinglet. — Arrière, Madame !
Il la prend par la main et la fait passer.
Madame Pinglet. — Pinglet !
Pinglet, à part. — C’est canaille ce que je fais là, mais en politique il faut être canaille ! (À Madame Pinglet, furieux.) Et qu’est-ce que tu faisais avec Paillardin ! Hein ! Qu’est-ce que tu faisais ?
Madame Pinglet. — Mais rien !… Je t’assure ! Tout cela, c’est de la folie !
Pinglet, montrant la lettre. — Allons donc ! la lettre est formelle ! (Dramatique.) Que faisiez-vous !… Répondez, madame !
Il lui serre les poignets.
Madame Pinglet. — Benoît ! vous me faites mal ! vous me faites horriblement mal !
Pinglet, terrible. — Répondez !
Madame Pinglet. — Ah ! c’est affreux !… Mais tu ne peux pas pourtant vouloir que je te dise ce qui n’est pas !
Pinglet, brandissant sa bottine. — Ah ! tenez !…
Madame Pinglet, se mettant à genoux. — Ah !
Victoire, entrant. — Monsieur à sonné ?
Pinglet, changeant de ton, tranquillement.pas ?
Victoire. — Oui, monsieur ! (À part, sortant.) Qu’est-ce qu’ils font donc ?
Pinglet, changeant de ton, avec fureur. — Messaline !… Et voilà la femme en qui j’avais placé toute ma confiance !… Je la croyais !… Je me disais : j’ai une femme acariâtre, assommante, mais c’est une femme fidèle !… Eh bien ! non ! même pas ! Malgré son âge… même pas !…
Madame Pinglet. — Mais c’est faux ! Je te répète que c’est faux !
Pinglet. — Ah ! voilà donc pourquoi vous m’enfermiez : pour vous livrer plus facilement à vos agapes amoureuses avec Paillardin, mon meilleur ami !
Madame Pinglet. — Moi ! Moi !
Pinglet. — Et où allez-vous ?… à l’hôtel du Libre-Échange !… un hôtel borgne de la rue de Provence.
Madame Pinglet. — Mais jamais de la vie !… Est-ce que je sais même s’il est rue de Provence, qui est-ce qui te dit qu’il est rue de Provence !
Pinglet. — C’est sur le papier. (Parcourant la lettre.) Tiens ! non, ça n’y est pas !
Madame Pinglet. — Tu vois bien ! Je t’assure que je t’ai dit la vérité… ce qui m’était arrivé… ce cheval emporté… ces paysans qui m’ont recueillie !
Pinglet. — Et où sont-ils, tes paysans ?
Madame Pinglet. — Mais dans leur village.
Pinglet. — Et où est-il, leur village ?
Madame Pinglet. — Mon Dieu ! C’est vrai ! Je ne sais pas ! J’avais été entraînée si loin !… J’aurais dû m’informer… Mais la secousse avait été si grande que… je n’ai pas pensé. Mais tiens ! Paillardin… lui !… puisqu’il est désigné avec moi, il pourra peut-être te dire… t’expliquer…
Pinglet. — Eh bien ! soit, madame ! (Regardant par la fenêtre.) Justement le voilà qui traverse le jardin. (Appelant.) Paillardin ! Paillardin !
Voix de Paillardin. — Quoi ?
Pinglet, d’une voix sévère. — Monte un peu ! J’ai à te parler !
Voix de Paillardin. — Mais qu’est-ce que tu as à me dire ?
Pinglet. — Monte, tu le sauras ! (À Madame Pinglet.) Et vous, madame, quand votre complice sera là, pas un mot, pas un geste !… N’interrompez pas le Tribunal !
Madame Pinglet, les mains au ciel, dramatique. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !… Vous qui savez la vérité, éclairez-le et justifiez-moi !