‹ L’Hôtel du libre échangeChapitre 7 sur 59 · Scène VI

Scène VI

VICTOIRE, MAXIME

Maxime, sur son tabouret, lisant. — L’amour est une émotion de l’âme causée par le mouvement des esprits animaux qui l’invite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables. (Avec conviction.) Comme c’est ça !

Victoire, s’accoudant sur la table. — Eh bien ! monsieur Maxime ?

Maxime. — Mademoiselle ?

Victoire. — Qu’est-ce que vous faites là ?

Maxime. — J’étudie l’amour, Mademoiselle !…

Victoire, gouailleuse. — Allons donc !… dans cette position-là ? (À part.) Il est gentil, tout de même, ce petit ! (S’approchant de lui.) Si vous voulez, monsieur Maxime, je vous ferais bien répéter…

Maxime. — Comment, Mademoiselle, vous avez étudié l’amour ?

Victoire, très naturellement. — Dame ! comme tout le monde.

Maxime. — Dans Descartes ?

Victoire. — Non !… Dans du marc de café !

Maxime. — Je crois, Mademoiselle, que vous vous méprenez !

Victoire. — Alors, dites… vous ne voulez pas que je vous fasse répéter ?

Elle lui caresse le genou.

Maxime, impassible. — Mademoiselle… vous me chatouillez.

Victoire. — Cela vous est désagréable ?

Maxime. — Je ne dis pas ça, mais vous me chatouillez ! (À part.) Qu’est-ce qu’elle a donc toujours après moi, cette femme ?

Victoire. — Oh ! c’est pas gentil de vous éloigner parce que je suis là !

Maxime, très sérieux. — Je ne m’éloigne pas !… je travaille !… Je ne peux pas étudier mon amour, si j’ai tout le temps une femme à côté de moi !

Il s’assoit sur le canapé.

Victoire, riant. — Ah !… Eh bien, c’est la première fois que j’entends dire ça !

Maxime, lisant. — On distingue l’amour de bienveillance et l’amour de concupiscence. Les passions qu’un amant a pour sa maîtresse et un bon père pour ses enfants sont certainement bien différentes entre elles. Toutefois, en ce qu’elles participent de l’amour, elles sont semblables ! Mais… (Il se lève et va s’asseoir à l’autre extrémité du canapé.) Mais le premier n’a d’amour que pour la possession de l’objet auquel se rapporte sa passion et n’en a pas pour l’objet même ? (Très sérieusement.) C’est agréable, ce que vous me faites là !…

Victoire, qui le caresse. — Vous trouvez, monsieur Maxime ?

Maxime. — Oui ! (Continuant sa lecture.) Au lieu que l’amour qu’un père a pour ses enfants est si pur qu’il ne désire rien avoir d’eux et ne veut pas les posséder autrement qu’il fait, ni être joint à eux autrement qu’il l’est déjà.

Victoire. — C’est heureux !

Maxime, continuant. — Mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre.

Victoire, lui caressant les cheveux. — Oh ! le pitit ! pitit ! pitit !

Maxime. — Je vous en prie, Mademoiselle, grattez, mais ne parlez pas !

Victoire. — Oui, monsieur Maxime. (S’accoudant au canapé.) On ne vous a jamais dit que vous étiez joli garçon, monsieur Maxime ?

Maxime. — Moi ?… Mais je ne sais pas !… Si, une fois !…

Victoire. — Ah !

Maxime. — Oui, le photographe !… Oh ! je lui commandais une douzaine d’épreuves… Il m’a dit : Vous êtes si joli garçon, vous devriez en prendre trois douzaines !… Alors, je les ai prises.

Victoire. — Ah ! oui, mais ça, ça n’est pas une femme !

Elle se remet à lui caresser les cheveux.

Maxime. — Non ! C’était un commerçant… (Il reprend sa lecture.)

Mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre.

Victoire, riant. — Ah ! ah !

Maxime, reprenant. — Il recherche leur bien comme le sien propre… (Tournant la tête.) ou même avec plus de soin parce que se représentant que lui et eux font un tout.

Victoire, comme si elle ne comprenait pas. — Qu’est-ce que vous avez, monsieur Maxime ?

Maxime. — Rien !… C’est pour, si vous vouliez ?…

Victoire. — Oui !… Eh bien, non ! Demandez donc à Descartes !

Elle donne une tape sur le livre.

Maxime, sur le canapé. — Oh ! Mademoiselle, il est muet sur ce chapitre !

Victoire. — Eh bien, alors, fermez donc, votre livre ! (Elle le lui ferme dans les mains.) Est-ce qu’un jeune homme doit apprendre l’amour dans un livre !… C’est comme les gens qui apprennent à nager sur un pliant !… Ils ne sont bons à rien quand on les fiche à l’eau !… Allons, posez-moi ce bouquin-là !…

Elle le lui prend et s’assied à côté de lui.

Maxime. — Mais qu’est-ce qu’elle a ?

Victoire, le prenant par les épaules. — Et puis, regardez-moi ça !… Est-ce que vous devriez être fagoté comme ça ! (Elle lui arrange ses vêtements.) C’est comme ces vilaines lunettes !… (Elle les lui enlève.) Est-ce que vous ne voyez pas aussi bien comme ça ?

Maxime. — Si !… Je vois même mieux !

Victoire, passant derrière le canapé. — Et puis, qu’est-ce que c’est que cette coiffure ?… Est-il permis, quand la nature vous a donné du physique, de s’enlaidir comme ça !

Elle lui arrange les cheveux sur le front.

Maxime, les yeux fermés. — Non, vraiment ! c’est agréable ce que vous me faites là.

Victoire, le serrant sur sa poitrine. — Ouh ! le pitit ! pitit ! pitit !

Maxime. — On est bien, là-dessus !

Victoire. — Mais dame ! (À part.) Allons donc !… (Lui montrant la glace.) Tenez ! mais regardez-vous donc dans la glace ! Est-ce que vous n’êtes pas mieux comme ça ?

Maxime, se regardant. — C’est vrai !… Positivement, je suis mieux !

Victoire. — Eh ! parbleu !

Maxime, remettant ses lunettes et rabattant ses cheveux. — Il n’y a pas à dire, je suis beaucoup mieux. (Reprenant sa lecture.) « Ou même avec plus de soin, parce que se représentant que lui et eux font un tout. »

Victoire, laissant retomber ses bras de découragement. — Oh !

Maxime, continuant. — … Il préfère souvent leurs intérêts aux siens !…

Victoire, sèchement. — Monsieur Maxime !

Maxime. — Au revoir, Mademoiselle !

Victoire. — Au revoir !

Maxime. — Mademoiselle ?

Victoire, sortant par la droite. — Non ! Ce n’est pas possible ! Il a du sang de navet !

Maxime, lisant. — L’affection que les gens d’honneur… (Bruit dans la coulisse ; il se bouche les oreilles pour reprendre sa lecture.) L’affection que les gens d’honneur ont pour leurs amis est de cette nature…

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