Chapitre 2 A CHRI-RAGAM
La petite « maison du voyageur » où j’ai trouvé asile, à une lieue environ du rocher unique, et à deux lieues du grand temple de Chri-Ragam, est dans une de ces clairières dévorées de soleil où les palmiers touffus ont cédé la place à quelques mimosas, de feuillage si pauvre et si grêle qu’ils ne donnent même pas d’ombre. Et, alentour, des arbustes languissants, des herbages brûlés sont comme pour jeter ici, dans ce Sud indien éternellement humide et vert, la notion de l’anormale sécheresse dont tout le Nord, tout le pays radjpoute, est en train de mourir.
De mon logis, pour aller à Chri-Ragam, il faut traverser d’abord la ville que le rocher surplombe ; ensuite, pendant une ou deux heures de trajet en voiture, sous les arbres et les palmes, ce ne sont plus que temples préparatoires, de toutes les tailles, de tous les âges : débauche de pierres et de granits sculptés où les fidèles s’empressent à mettre des fleurs et des guirlandes — oh ! de si étranges guirlandes — pour la fête de demain. Sur toutes les entrées, sur tous les portiques, on a fraîchement repeint, en blanc et en rouge, le sceau terrible de Vichnou, la fourche à trois dents, — la même fourche qui est inscrite sur le front de tous ces hommes. Il y a même çà et là des futaies de palmiers, plus spécialement consacrées au dieu, et qui portent ses couleurs : chaque tronc, lisse comme une colonne, a été peinturluré de blanc et de rouge, tellement qu’on ne sait plus bien où les temples finissent, où les bois commencent. Le pays entier n’est plus qu’un immense lieu d’adoration.
Quand enfin on arrive au sanctuaire même, au sanctuaire prodigieux qui a sept enceintes, la première de deux lieues de tour, et vingt et une pyramides de dieux hautes de soixante pieds dans l’air, on se sent perdu dans l’énormité, dans la profusion, en même temps que troublé par l’exotisme extrême ; l’inconcevable abus du détail inquiète autant que l’excès de la masse ; tout ce qu’on avait lu sur l’Inde, tout ce que l’on croyait savoir, tout ce que des féeries, des spectacles avaient cru reproduire est étonnamment surpassé. Et il faut prendre son parti de constater que nos cathédrales en petites pierres grises, avec leurs saints et leurs anges, auprès de ces tumultueux amas de blocs rouges, auprès du gesticulement de ces myriades de divinités à vingt bras et à vingt visages, sont à peine comme la gentille flore de nos climats comparée à celle d’ici…
Cela commence par une enceinte absolument cyclopéënne, antérieure au reste du temple et d’une antiquité mal connue : œuvre d’une génération qui avait rêvé de faire grand comme la tour de Babel et qui s’éteignit avant d’avoir pu finir. On passe là sous un portique dont la voûte, suspendue à plus de quarante pieds de haut, est un agencement de monolithes longs de dix ou douze mètres ; au couronnement, s’indique la base d’une pyramide inachevée, qui aurait été quelque chose de terrifiant et de sans doute impossible. Le tout a pris un rouge de cuivre, et des perruches sacrées, qui reposent par famille sur les saillies des sculptures, y simulent les taches d’un éclatant vert-de-gris.
De l’autre côté des portiques, on est dans la magnificence des avenues du temple ; à travers les enceintes successives, elles se prolongent bordées d’édifices religieux, de piscines, de bazars, de divinités assises dans des niches, et surtout de kiosques de pierre, aux colonnes élancées, d’un dessin très archaïque, — toujours la colonne indienne, qui a quatre faces et dont le chapiteau est une sorte de retombée de monstres.
Le portique de chaque enceinte nouvelle est toujours surmonté, écrasé par l’invariable et l’indescriptible pyramide qui a soixante pieds de haut et qui se compose d’une quinzaine d’étages de divinités colossales, en bataillons les uns par-dessus les autres. Tout ce peuple aérien regarde d’en haut avec des milliers d’yeux, gesticule avec des milliers de membres ; il y a des personnages qui ont vingt bras éployés en éventail de chaque côté du corps, d’autres qui ont vingt visages tournés dans toutes les directions ; ils sont coiffés de tiares ; ils brandissent des glaives, des emblèmes de toute sorte, fleurs de lotus ou têtes de mort ; quantité de bêtes de rêve s’intercalent dans leurs rangs pressés, paons aux queues extravagantes, ou serpents à cinq têtes ; la pierre a d’ailleurs été sculptée, fouillée avec tant de hardiesse que chaque sujet ou chaque accessoire paraît indépendant de la masse, prêt à se détacher et à descendre. Et la mêlée compacte monte vers le ciel, en s’amincissant pour se terminer enfin par une série de pointes, aiguës comme des fers de lance. Les couleurs presque inaltérables dont on avait peint tout ce monde, toutes ces bêtes, toutes ces nudités, toutes ces robes, toutes ces parures, ont résisté aux siècles, gardé leur éclat ; c’est le rouge de sang qui domine ; vue de loin, chaque pyramide est rouge ; mais la teinte se décompose si l’on approche ; il y a des bariolages verts, des bariolages blancs, et du noir, et de l’or.
Dans la dernière enceinte, les brahmes très purs, affectés au service des dieux, ont seuls le droit d’habiter avec leurs familles. Quand on y arrive enfin, on a devant soi le temple proprement dit, sa vieille muraille, son vieux rempart crénelé, d’aspect méfiant et morose, son entrée sombre et profonde sous l’écrasement rouge de l’obligatoire pyramide de dieux. De chaque côté de cette porte finale, des éléphants vivants sont enchaînés sur des estrades de pierre, bêtes très âgées, bêtes très sacrées, qui s’amusent en ce moment à broyer et mâcher de jeunes arbres, offrandes des fidèles. Et alentour, par contraste avec la splendeur de l’oppressante pyramide où s’entassent les myriades de figures, il y a des choses presque barbares, des huttes de chaume, de naïves petites charrettes d’autrefois, de rudes et primitifs objets de labour ; au pied de ce vieux rempart, tout est délabré, fruste, empreint d’on ne sait quelle sauvagerie lointaine.
Le soleil se couche, et il est bien tard pour franchir ce seuil. Dans les nefs infinies, sous les lourdes pierres des voûtes, le crépuscule est commencé. Si j’entre là à cette heure, c’est surtout pour m’enquérir de la procession de demain, interroger les prêtres, qui passent comme de petites ombres perdues dans l’immensité des colonnades ; mais les indications que j’obtiens sont vagues et contradictoires : ce sera cette nuit ou plus tard ; ça dépendra du temps ; ça dépendra de la lune… Je le vois bien, on ne tient pas à ce que j’assiste.
Toutefois, dans une galerie sonore, — bordée d’un bout à l’autre par des tigres fantastiques et des chevaux plus grands que nature, qui se tiennent sur deux rangs, debout et cabrés le long des parois, — un vieux prêtre au visage très doux me renseigne enfin : ce sera au lever du soleil, certainement, et, pour plus de sûreté, je ferais bien de passer la nuit ici même.
Je vais alors remonter en voiture, regagner le petit logis où la faim me rappelle, et revenir aussitôt dormir dans le temple.
La belle lune d’argent rayonne quand je quitte à nouveau la « maison du voyageur », après souper. On dirait qu’il neige, tant est blanche cette lune, sur le sol dénudé, sur la chaux des murs. Les mimosas d’alentour sont perméables à ses rayons pâles comme le seraient nos arbres en hiver, tant sont légers leurs branchages, aux imperceptibles feuilles. Leurs petites fleurs aussi, qui sont des houppes de duvet, imitent des flocons, imitent du givre. — On croirait un paysage septentrional, égaré dans l’extrême chaleur. — Mais rien n’étonne plus, en ce pays où tout devient toujours spectacle imprévu pour les yeux, fantasmagorie, changeant mirage.
L’illusion d’hiver est furtive, du reste, car on retrouve bien vite, au sortir de cette clairière desséchée, l’ombre précise des grandes palmes, les banians et les lianes.
La ville à cette heure est en pleine fête illuminée ; tous les temples ouverts, même les moindres, grands à peine comme des armoires, sont garnis de petites lampes et de guirlandes jaunes. Ma voiture passe au trot, se hâtant vers Chri-Ragam ; les images se succèdent et se confondent…
Et, comme nous sommes au mois du Ramadan, c’est fête aussi chez le peuple de Mahomet. La grande mosquée, devant laquelle une foule en turbans de toutes couleurs s’agite au son des tam-tams et des musettes, est couverte de lignes de feux ; pour faire encore plus féerie, on l’a enveloppée, murailles blanches, colonnes, arabesques et illuminations, dans un immense velum de mousseline rouge qui l’embrouille, l’estompe en rose, l’éloigne, jette de l’incertitude dans les formes et les distances ; ses minarets seuls et son dôme émergent de la draperie colorée, pour s’élancer librement, tout neigeux et un peu bleuâtres, avec leurs croissants qui brillent à la lune, dans le ciel étoilé…
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