‹ L’Inde (sans les Anglais)Chapitre 18 sur 57 · Chapitre 1 LE MERVEILLEUX ROCHER DU TANJORE

Chapitre 1 LE MERVEILLEUX ROCHER DU TANJORE

Au-dessus des immenses plaines du pays de Tanjore, au-dessus du monde touffu des palmes qui se déploie comme la mer, un rocher se dresse 1, seul et colossal, surveillant depuis le commencement des âges cette région, dont il a vu pousser les forêts, surgir les villes et monter les temples. Il est une étrangeté géologique, une fantaisie des cataclysmes primitifs ; il ressemble au cimier d’un casque, ou à la proue d’un navire de Titans, qui serait à demi submergé là dans un océan de verdure. Il a deux cents mètres de haut ; rien ne prépare à sa présence dans ses alentours plats ; ses parois sont tellement lisses que, même en ce pays où la végétation triomphe de tout, aucune plante n’a pu s’y accrocher.

Et les premiers Indiens, les grands mystiques d’autrefois, en ont fait naturellement un lieu d’adoration : on l’a patiemment creusé pendant des siècles pour y ménager, dans le roc vif, des galeries, des escaliers, de sombres temples ; au sommet, luisent des coupoles revêtues d’or étincelant, et chaque nuit, sans trêve depuis des millénaires, on allume tout en haut un feu sacré, que l’on voit, des lointains du Tanjore, briller comme un phare.

Ce matin, la ville très indienne bâtie à ses pieds s’agite au lever du soleil plus que de coutume, car c’est demain grande solennité brahmanique ; en l’honneur de Vichnou, on prépare depuis hier d’innombrables guirlandes de fleurs jaunes. Les femmes, les jeunes filles, groupées autour des fontaines pour emplir leurs urnes en cuivre, ont mis déjà leurs parures de fête, leurs plus beaux bracelets, leurs boucles de nez et d’oreilles. Les zébus des attelages ont les cornes peinturlurées, dorées, portent des colliers, des clochettes, des glands de verroteries. Les marchands de guirlandes gênent la circulation avec leurs étalages de fleurs en chapelets : œillets d’Inde, roses du Bengale, soucis, enfilés comme des perles, formant des colliers à plusieurs rangs, aussi gros que des boas, avec des pendeloques également en fleurs, et des entrelacs de fil d’or ; demain, tous les gens qui iront faire leurs dévotions, tous les dieux dans les temples, porteront sur leur poitrine de chair, de pierre ou de métal, ces ornements jaunes ou roses. Et les ménagères, aujourd’hui levées dès l’aube, se hâtent de tracer devant leur demeure, sur le sol de la chaussée qu’elles ont balayé soigneusement, des rosaces, des figures géométriques, avec cette poudre blanche que l’on tient en mains dans un petit sablier et que l’on répand en traînées fantaisistes, pareilles à des rubans entre-croisés. On n’ose plus marcher dans les rues, tant sont jolis tous ces dessins blancs, avec ces œillets jaunes piqués çà et là en terre, aux nœuds des réseaux de lignes. Mais le vent commence de souffler, amenant des tourmentes de cette poussière si rouge qui, dans l’Inde méridionale, donne une teinte un peu sanglante à toutes choses, et, de ce patient bariolage du sol, dans une heure rien ne restera plus.

Les maisons de la ville, peintes en couleur de brique rose, la fourche de Vichnou inscrite au-dessus de la porte, toutes très basses, avec des murs trapus, des contreforts, des pylônes, font songer à l’Égypte des Pharaons. Et il y a autant de demeures pour les dieux que pour les hommes, à peine plus de maisons que de temples. Et sur tous les temples, parmi les petits monstres rougeâtres couronnant le fronton des murailles, il y a des familles perchées de corbeaux, qui regardent passer le monde, qui guettent les proies, les débris, les pourritures. Et au fond de chacun des petits sanctuaires jamais fermés, apparaît l’idole horrible ; presque toujours c’est Ganesa à tête d’éléphant, avec des colliers de fraîches fleurs jaunes qui retombent sur ses bras multiples et cachent sa trompe pendante.

Des temples et des temples ; des saintes piscines pour les ablutions des brahmes ; des palais, des bazars.

Des mosquées aussi, car l’Islam, — triomphant dans le nord-ouest et le centre de l’Inde, — a quelque peu filtré jusque dans cette région des grandes palmes. Et combien différentes des temples du brahmanisme, ces mosquées toutes simples et géométriques sous leurs revêtements d’arabesques, élancées entre leurs minarets frêles, et trouvant le moyen de rester neigeusement blanches comme celles de l’Hedjaz, malgré cette poussière rouge d’ici, qui ensanglante toutes choses.

Un va-et-vient de fourmilière, une coulée humaine en mouvement, suffirait, aujourd’hui veille de fête, à me guider vers le rocher-temple, dont la proue se dresse là-bas au-dessus de la ville.

Il est composé de trois ou quatre monstrueux blocs, sans une fissure, presque sans une ride, jetés les uns sur les autres. Leurs parois, bombées comme des flancs d’animaux, et polies par le ruissellement des eaux du ciel, surplombent à faire peur. Alentour, un véritable nuage de corbeaux tourbillonne en croassant.

Entre de hautes colonnes en granit d’un dessin tourmenté, entre des milliers de clochetons et d’idoles, — tout cela fruste et sans âge, — un escalier monumental s’enfonce dans la nuit du roc. De jeunes éléphants, qui sont sacrés et issus de parents sacrés, se tiennent là, bouchant presque cette entrée ; ils sont couverts de petites sonnettes, enfilées et formant des guirlandes ; au passage, ils me frôlent de leur trompe, en caresse enfantine. Et mon ascension commence, dans l’obscurité presque soudaine, en même temps que des musiques religieuses m’arrivent de toutes parts, augmentées par la sonorité des grottes, ayant l’air de sortir des entrailles de la terre.

C’est, il va sans dire, un monde de temples superposés, de cryptes, de galeries, de couloirs, d’escaliers, les uns permis seulement aux prêtres et s’enfonçant dans le noir mystérieux. Il y a des statues dans tous les recoins, dans tous les angles, tantôt petites comme des gnomes, tantôt colossales, mais toujours mutilées par le temps, n’ayant plus que des tronçons de bras, des moitiés de visage.

Visiteur non initié, je dois me borner à monter par la grande voie centrale, ouverte à tous, entre de splendides colonnes monolithes, couvertes de dessins et de figures, — mais dont la base, jusqu’à hauteur humaine, a perdu toute forme sous une usure luisante et grasse ; sans trêve, depuis les siècles qui ne se comptent plus, des nudités chaudes se sont pressées dans la pénombre de ces passages trop étroits, et des sueurs ont imbibé profondément les roches. Jadis, et à tous les âges du monde, les parois, même les marches et les dalles, avaient été gravées d’inscriptions et de symboles ; mais cela est devenu indéchiffrable, effacé très lentement par la paume des mains, ou par les pieds nus des gens qui passaient.

D’abord des salles, écrasées et étouffantes, où l’on psalmodie dans l’ombre. Plus haut un temple, vaste comme une cathédrale, avec une forêt de colonnes soutenant la poussée terrible des pierres d’au-dessus ; il est permis aux profanes d’y entrer, dans celui-là, à condition de ne pas s’avancer trop ; on ne voit pas où il finit ; des couloirs au fond, des grottes sculptées vont se perdre dans la nuit du rocher ; dans un coin, près d’un soupirail, des enfants brahmes étudient les livres saints, guidés par un vieillard tout couvert de poilaison blanche. Contre les voûtes sont remisés les prodigieux accessoires des défilés brahmaniques : personnages, chars, chevaux, éléphants, plus grands que nature, d’une conception étrange et minutieuse, en carton, en papier peint, en clinquant sur de frêles charpentes de bambou ; et, — la vie, ici, étant toujours enfiévrée de reproduction, — des tribus d’oiselets, hirondelles ou moineaux, ont trouvé le temps, entre deux défilés religieux, de remplir de nids les carcasses fantastiques ; cette confusion de monstres suspendus est tout animée d’un va-et-vient d’ailes, toute bruissante du pépiement des couvées, et la fiente de ce petit peuple léger tombe comme grêle sur les dalles.

Il faut monter encore. Avec ces demi obscurités, et entre ces murailles polies qui le plus souvent sont d’un seul morceau, on se croirait dans des catacombes ; mais tout à coup, par quelque soupirail qui vous inonde d’un jet de soleil, on aperçoit comme en planant des lointains de palmiers et de pagodes : on est très haut dans l’air. Il y a aussi des blocs rapportés, énormes comme aux époques mégalithiques ; ils sont jetés les uns sur les autres, disjoints, pas d’aplomb ; mais tout cela tient par l’excès même de sa masse, tout cela est presque éternel.

On croise à chaque pas des brahmes, superbes de formes et de regard, le torse barbouillé de raies de cendre, en l’honneur de Siva, dieu de la mort ; ils descendent ou remontent, s’empressent à des arrangements pour la fête de demain, disparaissent par des trous dans les couloirs interdits, apportant des vases en cuivre remplis d’eau, ou des guirlandes de fleurs pour les dieux que je ne dois pas voir.

Encore un autre temple ; mais, dans celui-là, on n’entre pas, on regarde seulement du seuil de la porte ; il est superposé à celui d’où je viens de sortir, mais plus vaste encore et plus magnifique ; beaucoup plus éclairé surtout, car il y a dans la voûte des carrés ouverts, qui laissent voir le ciel bleu et par où descend le soleil sur des édicules tout revêtus d’ornements polychromes et de dorures.

Et, au-dessus de ce dernier sanctuaire presque aérien, sont les terrasses d’où se découvrent à l’infini les plaines du Tanjore, avec leurs milliers d’autres temples émergeant des palmiers verts.

Reste enfin le caillou supérieur, le monolithe que les tourmentes originelles ont déposé là-haut comme en équilibre instable ; celui qui, vu d’en bas, simule l’extrême-avant de la proue de navire, ou le sommet du cimier de casque. On y monte en plein soleil, le long des parois lisses, par une ébauche d’escalier qui a cent quarante marches étroites, usées, penchées à donner le vertige.

Et c’est sur ces dernières terrasses, ornées de coupoles d’or, que le phare sacré s’allume toutes les nuits. C’est là aussi que se trouve l’idole suprême, dans un kiosque massif et obscur, entouré de puissantes grilles de fer comme pour empêcher quelque grand fauve d’en sortir : le fauve, c’est le dieu, un horrible Ganesa tout noir, accroupi dans l’ombre au fond de sa cage ; on ne le distingue qu’en s’approchant jusqu’à toucher les barreaux ; ses oreilles et sa trompe d’éléphant retombent sur ses formes ventrues, et son corps de pierre est à demi habillé de guenilles grisâtres, sordides, déchirées ; captif et sournois dans sa cachette aérienne, il trône seul, au sommet de cet échafaudage de temples, d’où s’exhale depuis deux mille ans un tumulte ininterrompu de musiques et de prières.

On est ici au-dessus de la région des hommes et presque au-dessus de la région des oiseaux ; c’est plus bas que les corbeaux tourbillonnent et que planent les aigles, — les aigles que l’on aperçoit comme immobiles et en suspens dans l’air. Le pays que l’on domine est l’un des plus affolés d’adorations qui soit au monde ; les temples y ont poussé de toutes parts comme les arbres ; la floraison rougeâtre des pyramides de dieux y soulève partout la verdure ; on ne voit que tours sacrées émergeant des palmes, tellement que, de si haut, l’on dirait la multiplication des terriers des taupes dans un champ d’herbages. Et, là-bas, ces vingt tours monstres groupées comme les tentes d’un campement, c’est le temple de Chri-Ragam, le plus immense des sanctuaires de Vichnou, — où j’irai demain voir passer une très solennelle procession.

A la base du roc, il y a d’abord la ville, dans laquelle on tomberait en se penchant ; comme sur une carte très vivement coloriée, se dessinent les réseaux compliqués de ses rues, la profusion de ses temples polychromes, et ses quelques mosquées, si blanches qu’elles en sont bleuâtres ; comme des miroirs au soleil, on voit briller les saintes piscines, avec des myriades de petites mouches noires dans l’eau, qui sont des brahmes aux ablutions matinales.

Les grands cocotiers demeurent à peu près souverains dans ce pays comme au Malabar ; cependant, au milieu de cette forêt de plumes vertes agitées par le vent, qui ne finit de tous côtés qu’à l’horizon, on voit çà et là des manques, de larges taches jaunes : clairières où l’herbe est morte, brûlée déjà par cette sécheresse croissante qui, plus loin vers le nord-ouest, a déchaîné l’affreuse famine, et dont on commence à s’inquiéter au Tanjore.

Et tous les bruits d’une vie intense, innombrable et fougueuse, montent ici pour se confondre : clameur de la ville en fête, roulement des chariots que traînent les zébus, tam-tams et musettes dans les rues, croassement des éternels corbeaux, cris des aigles, chants dans les temples superposés, et sonneries des trompes religieuses dont les flancs de ce rocher ne cessent jamais de retentir…

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