Chapitre 5 A MADURA, CHEZ LES BRAHMES
A Madura, ville qui fut jadis la capitale d’un roi fastueux, il y a un temple dédié à Siva et à Parvâti, son épouse, déesse aux yeux de poisson1 ; temple plus grand que notre Louvre, infiniment plus ouvragé, plus sculpté, et peut-être aussi rempli de merveilles.
Par l’influence du gracieux Maharajah du Travancore, je pourrai sans doute pénétrer assez avant dans ce sanctuaire, descendre dans les souterrains, voir les trésors et les parures de la déesse. La ville, bien que très indienne, est cependant accueillante aux étrangers, qui y fréquentent beaucoup, et les temples n’y sont point farouchement gardés, comme dans quelques États voisins.
Au Travancore, on m’a donné des lettres aussi, me permettant d’être reçu à Madura dans des familles des différentes castes. Et je me présente d’abord chez des brahmes, qui sont, aux Indes, ce qu’il y a de plus particulier et de plus pur.
Une maisonnette lourde et massive, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, type de presque toutes les demeures de cette ville pour les gens de caste noble. Une véranda dont les colonnes portent au sommet des têtes de monstre. Un petit escalier de pierre, conduisant à l’appartement d’honneur qui est au premier, regardant la rue par trois minuscules fenêtres festonnées. Là, me reçoit le chef de la famille, vieillard à tête blanche, entouré de quatre jeunes hommes, ses fils. Des traits de peinture bleu noir soulignent leurs longs yeux. En fait de vêtements, ils ne portent qu’un morceau de toile autour des reins, ce qui ne les empêche pas d’avoir grand air, distinction, noblesse et grâce. La salle, blanchie à la chaux, strictement propre, parfumée de je ne sais quel encens qui a brûlé, n’est pas sans une certaine élégance. Les fauteuils sont d’ébène sculptée. Aux murs, dans des cadres dorés, de vieilles aquarelles représentent les incarnations de Vichnou ; sur le plancher, un beau tapis indien et des matelas recouverts d’étoffe à ramages. Un peu étonnés de l’aventure de ma visite, ces brahmes — car les étrangers d’habitude ne font point cela — mais désireux cependant d’être hospitaliers et courtois, ils m’offrent de visiter la maison. C’est d’abord une cour intérieure, triste entre des murs ; moutons et chèvres s’y reposent à l’ombre, sous un vieux banian rabougri. Ensuite, les toits, qui sont des terrasses habitées par des pigeons et très visitées par les corbeaux ; on y a vue sur le palais des anciens rois de Madura, énorme et somptueux monument du XVIIe siècle, en style indo-arabe ; et, au loin, jusqu’aux palmiers de la campagne, se déploie la ville, avec ses temples, dont les pyramides de dieux, rouges et colossales, montent de tous côtés dans le ciel fourmillant d’oiseaux. On me montre enfin la bibliothèque du logis, pleine de livres philosophiques et religieux qui. indiquent une culture intellectuelle très spéciale, mais très avancée, — d’ailleurs en contraste singulier avec la nudité de mes hôtes. Et, avant de partir, il faut retourner dans la salle d’honneur, s’asseoir là un moment, tandis que l’un des jeunes hommes prend une longue mandoline dorée, et joue en sourdine des choses très douces. On ne me présentera point les femmes, bien entendu ; ce serait incorrect. Mais, avant que je prenne congé, on m’amène les deux plus jeunes enfants de la maison, deux petites filles de trois à quatre ans, qui viennent très gentiment à moi, sans avoir crainte. Pour tout costume, elles portent une petite plaque en or, ayant forme du cœur, qui est suspendue à une chaînette passée autour des reins et qui descend à peu près où il faut ; et des anneaux ciselés, très lourds, ornent leurs poignets et leurs chevilles. Elles sont deux petites merveilles de beauté, deux petites déesses de perfection et de charme, avec leurs corps en bronze clair, souples et musclés, avec leurs yeux d’ombre, de profondeur et de sourire, sous des cils invraisemblables, cerclés de peinture noire.
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