Chapitre 6 BALAMONI, LA BONNE BAYADÈRE
Il est à Madura une bayadère, célèbre par sa charité autant que par sa grâce. Ainsi que l’usage le commande aux filles de sa caste, elle fut d’abord la favorite d’un nabab, qui en mourant la laissa ruisselante de pierreries comme une idole. Très riche et libre aujourd’hui, elle emploie sa fortune à des œuvres d’art ou à des œuvres de bien. Et, dans un théâtre qu’elle a fondé tout exprès, elle fait revivre par son jeu charmant les anciennes tragédies classiques de l’Inde, antérieures de quelques milliers d’années aux nôtres.
C’est sous la splendeur de la lune que je me rends ce soir au théâtre de Balamoni, la bonne bayadère, et c’est en traversant des bois de palmiers dont les plumets noirs, remués par un peu de brise, se froissent doucement, au bout de tiges penchées en tous sens et frêles comme de longs roseaux.
Balamoni est en scène quand j’arrive à ma place ; un peu en recul au fond d’un jardin de fleurs peintes, dans la petite tourelle d’or d’un palais de féerie où elle est captive, elle chante à sa fenêtre en s’accompagnant sur une mandoline précieuse. Elle est une jeune princesse fiancée au fils d’un roi des pays voisins qui bientôt viendra la chercher. Dès les premières notes, on se sent pris par cette musique et par cette voix. Le costume est copié sur d’antiques bas-reliefs, la silhouette est exquise, et à chacun des gestes de la chanteuse, on voit étinceler des diamants et des rubis dont elle est couverte.
Le reste du décor est d’une naïveté sans doute invoulue, qui amuse les yeux tout en donnant une impression intense d’exotisme et de lointain. La salle très vaste, pour plus de mille personnes, mais sans recherche d’aucune sorte, est tout simplement une de ces constructions légères en bois, en nattes et en bambou, comme celles que l’on fait ici pour les grandes fêtes religieuses, aux abords des temples. Des deux côtés de la scène, il y a des loges pour les princesses de l’ancienne famille souveraine ; mais elles ne viendront point ce soir, ce n’est pas leur jour. Et par ailleurs, tout le parterre, tous les sièges sont garnis de spectateurs au torse nu. Une température de serre chaude, et des parfums de fleurs.
C’est dans une langue disparue, mère de nos langues indo-européennes, c’est en sanscrit 1 que Balamoni chante, et que la pièce entière sera jouée, comme elle a été écrite jadis, dans la nuit des temps ; mais tous les personnages qui écoutent, excepté moi, ont assez d’érudition pour comprendre.
Et voici à peu près quel en est le thème. La jeune princesse, que la bayadère incarne ce soir, est aimée par sept jeunes princes à la fois, tous frères. Pour ne pas se faire souffrir les uns les autres, ils ont échangé le serment qu’aucun d’eux ne la possédera jamais, pas même celui des sept que le roi leur père a désigné pour être son époux et qui doit venir la chercher dans ce palais où elle est gardée. Les premiers temps donc, ils sont tous heureux, sachant se contenter de son amitié et de son sourire. Mais un jour, dans un bois où ils étaient en chasse, les Esprits du mal, prenant forme de saints fakirs à cheveux blancs, viennent les tenter, chacun en particulier, cherchant à réveiller, leur amour charnel et à les exciter les uns contre les autres par de fausses dénonciations. Alors la haine et le malheur entrent au palais, avec mille projets de violence et de crime. Cependant les Esprits du bien, avant qu’aucun forfait soit commis, interviennent à leur tour, et après une lutte acharnée, ils reprennent possession des âmes. Et les sept princes retrouvent le calme résigné, auprès de leur sœur d’adoption, jusqu’au temps où la vieillesse, en éteignant leurs désirs, ramène chez eux tous la félicité parfaite, dans le sentiment du devoir accompli.
Pendant un entr’acte, je suis allé dans la loge de Balamoni, qu’on avait prévenue de ma visite, pour la remercier d’être si jolie et de jouer avec une mimique si pure son rôle virginal. Je l’ai trouvée dans une petite chambre toute simple, tapissée de nattes, où ses diamants et ses atours, épars çà et là, détonnaient comme les présents fantastiques de quelque génie dans une cabane de bergère. Dès la porte, ses serviteurs m’ont passé au cou, suivant l’usage, un épais collier de fleurs naturelles, entremêlées de fils d’or, et elle m’a tendu la main, avec une grâce aisée et comme il faut. Son projet, qu’elle m’a confié, est de ressusciter tout le vieux théâtre sanscrit, composé de pièces admirables. Et elle a bien voulu se dire flattée quand je lui ai annoncé que je parlerais d’elle à mes amis de France.
Au lendemain de cette soirée, dans un lieu banal s’il en fut, j’ai rencontré la bayadère. C’était à la gare du chemin de fer de Madras, — car le chemin de fer, hélas ! passe à Madura. Deux servantes l’escortaient. Elle venait prendre le train pour aller inspecter ses propriétés à la campagne, comme eût pu faire n’importe quelle petite bourgeoise bien modeste et bien sage. Il est vrai, au milieu de la foule indienne qui se trouvait là en vêtements plutôt misérables, elle avait l’air d’une péri qui se serait égarée. On la voyait de loin scintiller comme une étoile. Elle portait des diamants aux oreilles, des diamants au cou et à la poitrine ; à ses beaux bras nus, des diamants depuis les poignets jusqu’aux épaules. Et d’autres, d’une limpidité rare, accrochés à la cloison de son petit nez frémissant, retombaient sur sa bouche. Entre son pagne jaune lamé d’or et son corselet très court en soie lilas, une partie de son torse, lisse comme une belle colonne de métal, apparaissait nu, avec un peu de la base impeccable de ses deux seins, qui s’indiquaient chastement plus haut, sous l’étoffe légère et tendue. (C’est le dessus de leur gorge que les femmes de chez nous montrent le soir ; je ne vois pas en quoi montrer le dessous est plus inconvenant ; cela permet moins d’artifices, voilà tout.) Elle avait d’ailleurs tant de réserve et de dignité dans l’allure, la bayadère, que je l’ai saluée comme j’aurais fait pour une femme du monde. Elle m’a répondu à l’indienne, en se touchant le front de ses deux mains surchargées de rubis. Et puis, avec ses suivantes, elle est montée… dans un compartiment de dames seules !…
Et je gardais l’image de la bonne Balamoni dans les yeux, en quittant les horribles parages de cette gare pour me rendre au temple de la déesse. On m’avait, du reste, conté dans la journée plusieurs choses gentilles qu’elle a faites. Entre autres, celle-ci : le mois dernier, des dames européennes qui quêtaient pour un orphelinat de petites Hindoues étaient venues frapper à sa porte. Et Balamoni, avec son beau sourire, leur a donné un billet de mille roupies (environ deux mille francs). Elle est secourable à tous, et les pauvres connaissent bien la route de sa demeure.
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