Chapitre 8 LA BARQUE DE SIVA
La barque, il va sans dire, est une chose extravagante et gigantesque, mais une chose éphémère qui se rebâtit chaque année ; sur un radeau plus large qu’un navire à trois ponts, c’est une sorte de palais de féerie charpenté en bambous légers, avec des surfaces en carton doré ou en soie ; il y a des tours comme celles des temples, des chevaux en papier, des éléphants en papier, et tout est pavoisé de banderoles flottantes ; à nos yeux d’Européen, cela se sauve par son étrangeté extrême, par la fantaisie très orientale et archaïque de la décoration.
Deux heures de l’après-midi. Un soleil torride sur le lac et sur ses bords solitaires. La barque est là, qui attend, amarrée aux escaliers massifs, toute neuve et clinquante dans le décor ancien et immuable. C’est cependant l’heure fixée pour l’embarquement de Siva, mais personne n’arrive et rien ne bouge.
Ce lac, creusé de main d’homme, est un carré de six ou huit cents mètres de côté ; des escaliers en granit le bordent sur ses quatre faces pour permettre aux fidèles de descendre dans ses eaux saintes ; au milieu, une île également carrée, avec une tourelle à chaque angle, supporte une pagode toute blanche, dans un jardin de bananiers. Les rives sont de larges places vides, favorables aux foules, et en ce moment accablées de chaleur et de lumière ; aux environs, des rideaux de verdure, des banians, des palmiers, quelques temples. Et tout cela est très loin du grand sanctuaire de la déesse, presque à la campagne.
Des tam-tams dont le bruit s’approche !… C’est le cortège.
Il débouche là-bas d’une avenue ombreuse et s’avance au soleil, dans ce petit désert brûlant où le lac et l’étrange navire sommeillaient. D’abord des géants en carton, de dix ou quinze pieds de haut, qui se dandinent et sautillent sur des épaules humaines ; des éléphants artificiels, portés à dos d’homme ; six éléphants vrais, habillés de longues robes rouges, toutes pailletées ; une vingtaine de parasols rouges, immenses, de cette forme asiatique, presque sans âge, qui était déjà de mode aux défilés de Babylone ou de Ninive. Et puis les tam-tams, les stridentes musettes. Et enfin les grands palanquins dorés de Siva et des dieux de sa famille.
La foule ne suit point ; le cortège arrive seul, comme si, en traversant Madura, il n’avait intéressé personne. Avec lenteur il fait le tour du lac, au soleil dévorant, sans que des curieux viennent de nulle part regarder, et, devant le navire, il s’arrête.
On va, me dit-on, procéder à l’embarquement, et dans l’ordre que voici : les deux fils de Siva, puis Siva lui-même, et en dernier lieu, Parvâti son épouse. Quelques vieux bateliers, durant de longues années sans doute préposés à ce service remontent du lac, sortent de l’eau, tout velus, tout ruisselants, et s’approchent des palanquins. — Quelle différence avec la mise en char de Vichnou, qui fut si mystérieuse à Chri-Ragam, en pleine nuit, et entourée de tant de voiles. — Je reste là, très près ; on ne s’en inquiète pas, on ne me prie pas de m’en aller. Les rideaux des palanquins sont ouverts, et peut-être, en cette occasion unique, vais-je apercevoir les idoles, tant vénérées et redoutées depuis des siècles…
Oh ! comment dire la surprise et presque l’horreur qu’elles me causent, lorsqu’elles passent, effondrées sur des coussins magnifiques, entre les bras ridés de ces vieillards nus !… Des petites poupées sinistres qui semblent molles et ballantes, le cou rentré dans les épaules sous le poids de la tiare de pierreries. Petites figures roses de la grosseur d’une orange. (Pourquoi roses, puisque les races de l’Inde sont couleur bronze ?) Des lèvres minces, des yeux fermés, sans cils ; on dirait des embryons humains, des avortons morts, mais gardant des airs féroces, dans leur dernier sommeil, — féroces et en même temps lassés, gavés, ivres, au milieu de la profusion de colliers, de diamants, de rubis, de torsades en perles fines où leur corps lamentable est noyé. De chaque côté de la tête, on leur a pendu de grandes oreilles en or chargées de boucles précieuses. On leur a attaché sur les mains de fausses mains en or, beaucoup trop grandes, à longs ongles et, au bout des jambes, de trop grands pieds en or. Et l’un de ces gants disproportionnés a laissé échapper la petite main de singe ou de foetus, qui apparaît toute recoquillée, et toute rose comme les figures…
L’orchestre de tam-tams et de musettes fait rage, sous l’éblouissant soleil, tandis que les bateliers velus emportent ces vieux petits enfants mort-nés, ensevelis dans les bijoux et les brocarts. Au fond de la barque, on les assied sur des trônes, où ils redeviennent invisibles entre des rideaux épais.
Et c’est fini. Le cortège, les éléphants, les parasols, tout cela s’en va. Les bords du lac se retrouvent déserts. Ce sera seulement ce soir, au clair de lune, que se promènera la barque fantastique.
La nuit, une fois de plus, est venue reposer le viel Hindoustan de l’excès du jour, de l’orgie des rayons et des couleurs. Et, au milieu du noir bleuâtre qui s’épand sur la terre, la lune commence d’argenter doucement les choses. Alors, tout le long du lac de Siva, sur chacune des trois assises de granit qui y descendent comme des marches, les fidèles, par escouades, s’empressent à allumer des rangées de mèches imbibées d’huile, et c’est bientôt une triple ligne de petites flammes, dessinant l’immense pourtour carré des eaux. Dans l’île du milieu, la pagode est tout illuminée aussi, toute détaillée en traits de feu, et quand même reste blanche sous la blanche lune.
Depuis le coucher du soleil, la foule s’assemble. Toutes les avenues d’arbres, de banians échevelés, qui débouchent ici, amenant de la campagne ou de la ville, déversent un flot humain sur les bords du lac sacré. En l’honneur de Siva, des milliers et des milliers de têtes couvrent maintenant ces entours, aussi serrées les unes contre les autres que les galets d’un rivage, — de ces têtes d’Indien, fines et sombres, qui sont plus petites que nos têtes européennes et dans lesquelles il semble qu’il y ait surtout place pour le mysticisme ardent et pour l’ardente sensualité. (Deux choses, du reste, qui vont souvent de pair, — si inquiétante, hélas ! que cette constatation puisse être.) Chacun, en venant au lac de Siva, porte à l’épaule un long roseau avec ses feuilles, tellement que cette multitude a presque l’air aussi d’un champ de graminées. Et les éléphants du grand temple, que l’on a ramenés à la tombée de la nuit, surgissent çà et là comme des roches, comme des îlots, au milieu de cette étendue d’herbages en marche et de boules noires qui sont des têtes pensantes.
Du côté de la barque de féerie, du palais flottant aux légères tours dorées, où brûlent sans cesse des feux de Bengale, une tumultueuse poussée humaine se produit, au son des musiques ; on élonge à terre les câbles de halage, sur lesquels des centaines de croyants viennent crisper leurs mains, en jetant des cris de joie. Ceux qui ne trouvent plus de place dans la longueur des cordes tendues envahissent le lac, éclaboussant tout ; dans l’eau jusqu’à la ceinture, ils pousseront la barque par derrière, la tireront par le côté, ou tout au moins marcheront dans son sillage.
Une plus haute clameur, une frénésie des tam-tams et des musettes ; la barque est partie, la barque glisse aisément le long des granits du bord ! Le dieu et la déesse ont commencé leur promenade, vingt ou trente fois séculaire, que la lune ce soir enchante de sa plus pure blancheur. Et, sur la rive, les bons éléphants dociles, couverts de clochettes qui sonnent, escortent au petit pas, assaillis, submergés par la foule, très soucieux de la place où poser leurs pieds lourds, de peur d’écraser des enfants…
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