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Chapitre 9 LES TRÉSORS DE LA DÉESSE AUX YEUX DE POISSON

Ce matin donc, pour voir les trésors de la déesse, je me rends au temple 1 aussitôt le lever du soleil.

Une puissante vie matinale anime déjà les abords de ce labyrinthe de pierre. Le long de l’avenue préparatoire, dans toutes les stalles de granit, dans toutes les niches entre les statues terribles, les marchands de fleurs sont à l’ouvrage, tressant des guirlandes de soucis, entremêlant des roses de Bengale et des fils d’or. Les hommes demi-nus vont et viennent, la chevelure ruisselante des premières ablutions, les yeux en rêve et en prière. Les éléphants sacrés, les vaches sacrées qui habitent les sombres nefs, les oiseaux du ciel qui nichent sur les tours, aux différents étages des pyramides rouges, tout cela frémit et s’ébat dans le clair matin, tout cela donne de la voix, crie, beugle ou chante.

Des prêtres m’attendaient, ainsi qu’il était convenu, et m’emmènent avec eux dans des profondeurs obscures.

Une lourde porte de cuivre s’ouvre devant moi : celle de la partie secrète du temple. Et, après une nef bordée de dieux noirs, emplie d’ombre comme une caverne, voici, dans un rayonnement de lumière pure, la piscine très sacrée qui s’appelle : « l’étang du lys d’or » ; c’est, à ciel ouvert, un carré d’eau profonde, avec des marches de granit tout autour, pour y descendre ; sur ses quatre faces, courent des colonnades exquises, des voûtes sculptées, des voûtes peintes en un style hiératique et grave, des cloîtres pour la promenade recueillie des brahmes. Un côté du jaloux enclos baigne encore dans la pénombre fraîche et bleue, tandis que déjà le soleil, de l’autre côté, éclaire en rose, éclaire en vermeil de matin. Au-dessus de la ligne régulière de ces cloîtres, qui tiennent le lac enfermé, les tours du temple, — toujours les prodigieuses pyramides de dieux rouges qui dominent tout, que l’on voit de toutes parts, — les tours resplendissent en plein ciel à différentes distances, à différentes hauteurs, environnées de leurs tourbillons d’oiseaux ; et une coupole d’or étincelant monte aussi là-bas, celle qui surmonte le saint des saints, le lieu du plus grand mystère où aucune influence humaine ne saurait me donner accès. Oh ! l’étrange lac, et quelle immobilité figée ! Toutes les colonnes du pourtour se mirent, se dédoublent, s’allongent, renversées, dans l’eau qui est sans une ride, dans l’eau qui semble morte entre ses bords trop sévères et trop magnifiques. Et une paix sans nom imprègne cet « étang du lys d’or », ce miroir de soleil, de nuages ou d’étoiles, caché au cœur de l’immense temple.

Il faut renoncer à comprendre par quels chemins les prêtres me mènent, dans le dédale des voûtes. A mesure que nous avançons, tout me semble plus écrasant et plus surhumain ; tout est bâti à coups de blocs de plus en plus énormes. Les dieux à vingt bras, les dieux au geste colossal et multiple, pullulent dans l’ombre ; ils s’alignent sans fin, en rangs tourmentés ; je passe au milieu d’eux ; je marche comme en rêve dans le pays des géants et des épouvantes. Il fait sombre partout et nos pas éveillent des sonorités sépulcrales.

Toujours de plus prodigieuses sculptures, toujours plus de magnificence, et en même temps plus d’incurie barbare, plus d’immondices. Jusqu’à hauteur d’homme, toutes les parois, toutes les saillies sont noirâtres, luisantes d’humidité et de crasse. Voici une galerie consacrée à Ganesa, le dieu à tête d’éléphant, dont la monstrueuse personne s’éclaire par en dessous à la lueur de quelques lumignons fumeux brûlant à ses pieds, sous sa trompe. Voici, dans un recoin farouche, en pleine nuit, entre des monstres aux contorsions pétrifiées, un amas de bêtes vivantes dont on entend le souffle : une famille paresseuse de vaches zébus, qui continue de dormir là comme si le soleil n’était pas levé ; on glisse dans leur fiente, dont les dalles sont couvertes ; mais personne n’oserait la jeter dehors ainsi qu’une chose vile, car ce qui vient de leurs entrailles est sacré autant qu’elles-mêmes. Et constamment des chauves-souris, de très large envergure, s’effarent au-dessus de nos têtes.

Mes guides, à un moment donné, pressent leur marche avec un air d’inquiétude, quand nous passons devant une nef plus haute et plus ténébreuse au fond de laquelle j’aperçois furtivement des divinités colossales, révélées par la flamme de quelques lampes. Et l’un de ces brahmes, qui me conduisent, se retourne alors pour me dire à voix basse que c’est le saint des saints ; on n’a voulu m’avertir qu’après, de peur que j’y jette trop les yeux.

Dans la forêt des massives colonnes, les prêtres, enfin, m’arrêtent en un lieu vaste et superbe, comme serait une sorte de carrefour à l’intersection de plusieurs cathédrales. Des nefs s’ouvrent là dans toutes les directions pour se perdre dans l’ombre. On y est environné de gigantesques dieux monolithes, qui brandissent des lances, des glaives, des crânes, et qui sont noirs, luisants, graisseux, longuement frottés par des mains, imbibés par des sueurs. Il y a quantité d’autels, où l’on voit briller des objets de cuivre et d’argent ; quantité de pyramides de bronze, déjetées par les siècles, qui ont été des torchères, des objets d’usage mystérieux pour le culte de la déesse. Et au milieu, s’agite une foule de ces mendiants, nus sous de longues chevelures, dont les temples sont toujours hantés ; des gardes, avec des cris, les écartent et les bousculent, car ils se pressent tous, curieusement, autour d’une sorte de barrière, faite de deux rangées de cordes attachées d’un pilier à un autre.

Pour me livrer passage, une partie des cordes tendues s’abaissent, puis elles se raidissent à nouveau et m’enferment dans leur cercle, avec les prêtres. Et j’ai devant moi une très grande table, recouverte d’un tapis noir, sur laquelle les parures de la déesse sont amoncelées.

Près de cet entassement de pierreries et d’or, on me fait asseoir dans un fauteuil ; on me met au cou une guirlande de soucis, et les prêtres commencent de me présenter les joyaux séculaires, sortis pour une heure de leurs cachettes profondes ; ils me les font toucher, ils s’amusent a les jeter l’un après l’autre sur mes genoux. Par douzaines, des tiares d’or, massives et garnies de pierres de toutes couleurs. Des torsades de rubis et de perles, qui ressemblent à des serpents boas. Des bracelets qui ont mille ans. De vieux gorgerins si lourds, que d’une seule main on a peine à les soulever. De grands vases, comme ceux que portent les femmes à l’épaule quand elles vont puiser aux fontaines, mais en or fin, martelé et repoussé. Pour orner la poitrine, une plaque d’un bleu incomparable, composée de cabochons de saphir gros comme des noix. — Du fond du temple m’arrivent des musiques lointaines, pendant que l’on remplit mes mains de ces étranges richesses : grondement des tam-tams, plainte assourdie des conques sacrées et des musettes. Et, de temps à autre, derrière moi, il y a bagarre ; cris des gardes chassant les meurt-de-faim attroupés, dont la poussée risque de briser l’enceinte fragile des cordes. — Maintenant voici des étriers d’or massif incrustés de diamants, sans doute pour les chevauchées de la déesse. Voici de fausses oreilles en or, avec glands en perles fines, que l’on accroche de chaque côté de sa petite tête d’avorton rose, les jours de procession. Et voici les fausses mains en or et les faux pieds que l’on attache au bout de ses petits membres de fœtus, chaque fois qu’elle doit quitter l’ombre du temple pour quelque solennelle promenade…

Une fois épuisés les trésors dont cette table était follement surchargée, je croyais que c’était fini. Mais non ; à travers des galeries noires, emplies d’épouvantables symboles, les prêtres me conduisent à une cour, d’où partent des barrissements sonores et clairs comme des sons de trompette ; là, vêtus de robes rouges, et dans un rayon de soleil, m’attendaient les six éléphants sacrés, qui, dès que je parais, s’agenouillent devant moi, sans arrêter le mouvement d’éventail de leurs larges oreilles transparentes. Et, quand j’ai remis à chacun d’eux l’offrande d’argent que guettait son petit œil très fin, ils se relèvent et s’en vont, trottant comme des outres qui se dandinent ; ils s’en vont au hasard, à leur fantaisie, dans les couloirs et les nefs où ils ont coutume d’errer en liberté.

Les salles, où l’on me conduit ensuite, bâties, plafonnées de blocs énormes, ont des airs de caveaux cyclopéens ; les serviteurs, qui nous escortaient, grimpent aux murailles pour retirer des stores de nattes, masquant çà et là de vagues soupiraux ; mais c’est égal, il fait vraiment trop nuit et des lampes sont nécessaires.

Ce sont des enfants nus qui les apportent en courant, lampes ou torches d’un extrême archaïsme, brûlant avec beaucoup de fumée au bout de longues tiges en bronze, au bout de longues tiges courbes en forme de trompe.

On ouvre une porte barrée de fer, et les jeunes photophores entrent les premiers… Nous sommes dans les fantastiques écuries de la Déesse : une vache en argent, des chevaux en or, de grandeur naturelle, se tiennent alignés là, dans la nuit constante et la perpétuelle humidité chaude ; les enfants approchent de leurs figures naïvement sculptées la flamme des torches, et on voit briller les pierreries des harnais. En haut, à la voûte de granit effroyable, des petits cris aigus accompagnent un continuel remuement d’ailes chauves, et c’est un nuage de vampires, affolés et tourbillonnants.

Seconde porte ferrée ; autre écurie pour bêtes d’argent et d’or.

Troisième et dernière porte. Ici habitent un lion en argent ; un paon gigantesque en or, la queue éployée, chaque œil des plumes fait d’un cabochon d’émeraude ; une vache en or, qui a un visage de femme plus grand que nature, avec des pierreries aux oreilles et des pierreries à la cloison du nez comme en portent les Indiennes. Et, remisés dans les coins, des chaises à porteurs, tout en or, pour la Déesse ; des palanquins de procession tout en or avec de précieuses ciselures, avec des fleurs en diamants et en rubis. Les enfants nus promènent sur ces fabuleuses richesses les lumignons de leurs torches au manche recourbé, qui fument plus qu’elles n’éclairent, qui révèlent çà et là un détail d’orfèvrerie, ou font jaillir le feu d’une pierre précieuse, mais qui laissent l’ensemble plongé dans la nuit lourde et tombale. Les murailles sont garnies de toiles d’araignée, de petites stalactites, sont ruisselantes de suintements et de salpêtre. Et toujours les vampires, réveillés en sursaut, tourbillonnent sans qu’on entende le moindre bruit d’ailes ; en passant, ils vous éventent comme d’un grand lambeau déchiqueté d’étoffe noire, et jettent leurs cris pointus, pareils à ceux d’un rat pris au piège.

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