Chapitre 11 A PONDICHÉRY
Les bois de cocotiers, les grandes palmes reparaissent encore aux approches de Pondichéry, notre vieille petite colonie languissante. La région d’alentour, épargnée jusqu’à présent par la dévorante sécheresse, me semble une sorte d’oasis, que des ruisseaux et des pluies n’ont pas cessé d’arroser et qui rappelle un peu la belle verdure du Sud.
Pondichéry !… De tous ces noms de nos colonies anciennes, qui charmaient tant mon imagination d’enfant, celui de Pondichéry et celui de Gorée étaient les deux qui me jetaient dans les plus indicibles rêveries d’exotisme et de lointain. Vers mes dix ans, une grand’tante, très âgée, me parlait un soir d’une amie à elle, qui avait habité Pondichéry, et me lisait un passage d’une de ses lettres déjà datée alors d’au moins un demi-siècle en arrière, où il était parlé des palmiers, des pagodes…
Oh ! la mélancolie d’arriver là, dans cette vieille ville lointaine et charmante, où sommeille, entre des murailles lézardées, tout un passé français ! Des petites rues un peu comme chez nous, au fond de nos plus tranquilles provinces ; des petites rues bien droites, aux maisonnettes basses, aux maisonnettes centenaires, blanches de chaux sur un sol rouge ; des murs de jardins, d’où retombent des guirlandes de liserons ou de fleurs tropicales ; des fenêtres grillées derrière les barreaux desquelles on aperçoit quelques figures pâles de femmes créoles, ou bien des métisses, trop jolies, avec du mystère indien dans les yeux.
Rue Royale, rue Dupleix. On lit ces noms gravés dans la pierre, en lettres du XVIIIe siècle, de forme surannée, comme je me souviens d’en avoir vu encore, à des coins de ma ville natale, sur quelques maisons anciennes. Rue Saint-Louiset quay de la Ville blanche, — quay avec un y…
Au centre de Pondichéry, une très grande place s’étend comme une savane, toujours déserte, envahie par l’herbe, et ornée en son milieu d’une sorte de fontaine décorative, qui n’a peut-être pas cent ans, mais qui a pris un air très vieux sous ce soleil destructeur ; et qui est infiniment triste à regarder, je suis incapable de dire pourquoi.
Et dès l’abord, moi, si étranger partout ailleurs dans l’Inde voisine, je me suis senti prendre ici par un charme très particulier, ce vieux charme de patrie que rien ne remplace, et que nos grandes colonies d’Extrême-Orient, trop nouvelles, n’ayant point de passé, ne possèdent pas encore.
Vieille petite ville qui dure par tradition, qui vit parce qu’elle a vécu, systématiquement isolée du reste de l’Inde par nos hostiles voisins, et n’ayant, sur le golfe de Bengale, ni port, ni rade où nos bateaux puissent s’abriter. Point d’électricité, ni de tuyaux qui fument. Point de transit affolé, comme à Calcutta ou à Madras. Point d’étrangers non plus, ni de touristes ; on ne passe pas par Pondichéry, et qui donc y vient pour y venir ?
Devant la mer, un jardin où la musique joue le soir et où se réunissent au déclin du soleil quelques bébés un peu pâlis, les uns amenés de France, les autres éclos en exil. Là, parmi les beaux arbres des Tropiques, on a érigé, autour de la statue de Dupleix, quantité de colonnes, si hautes et si fines que l’on dirait presque des mâts de navire ; et ce sont de précieux monolithes, des fuseaux de granit sculpté, en beau style indien, témoins de notre grandeur passée : le maharajah du pays les avait jadis offerts à ce même Dupleix, pour orner le palais de France, qui, hélas ! ne fut jamais construit…
Le long de la plage, déferle en grandes volutes une mer très remuante, où l’on n’aperçoit point de voiles, et dont l’aspect est inhospitalier, emprisonnant comme au Travancore. Une estacade de fer s’avance au milieu des lames, pour permettre de communiquer avec les paquebots qui viennent mouiller en face, s’arrêtant chaque fois le moins possible. Et les quelques grandes barques, çà et là échouées sur le sable, indiqueraient à elles seules l’insécurité de ces parages, tant elles sont massives, solides, bâties pour la lutte.
« Pondichéry, ville de palais », — dit-on dans l’Inde. Et en effet, autour du gouvernement, quelques belles et anciennes demeures, aux colonnades de temple grec, justifient l’appellation, endormies derrière leurs stores de nattes, leurs stores baissés, au milieu de jardins.
En plus des officiers et fonctionnaires de la colonie, on trouve ici quelques familles créoles, arrivées à l’époque héroïque et devenues tout à fait pondichériennes après quatre ou cinq générations. Vieilles dames aux gentilles manières un peu surannées. Vieux salons d’un charme un peu mélancolique, avec leurs fauteuils du XVIIIe siècle, avec leurs pendules Louis XVI ou Empire, aventureusement venues jadis par le cap de Bonne-Espérance, alors que l’on ne prévoyait pas encore le transit égyptien, et ayant compté les heures de tant d’existences languides, ayant précisé la minute de tant d’agonies en exil… C’est enfantin sans doute, mais les pendules d’autrefois, rencontrées aux colonies, arrêtent toujours longuement ma pensée…
La ville indigène, qui fait suite à la « ville blanche », est grande, animée, d’ailleurs très hindoue, avec ses bazars, ses palmiers, ses pagodes.
Et les Indiens y sont français, tiennent à notre France, se plaisent au moins à le répéter.
Je ne puis assez dire combien m’a touché la réception qui m’a été faite là, dans certain cercle purement indien et fondé par initiative indienne pour favoriser la lecture de nos revues et de nos livres.
Afin de répandre davantage notre langue, on y a joint une école. Et quels adorables petits élèves on m’y a présentés ! Enfants d’une huitaine d’années, au fin visage de bronze, si bien élevés et si courtois, vêtus, comme des petits rajahs, de robes en velours brodé d’or, — et sachant faire au tableau des problèmes, des devoirs de français qui embarrasseraient la plupart des petits lycéens de chez nous.
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