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Chapitre 12 DANSE DE BAYADÈRE

… Il s’avance, le jeune visage peint, aux trop longs yeux… Il s’avance et se recule, très légèrement, très vite, le jeune visage de sensualité et de ténèbres. Les deux prunelles qui roulent, noires comme de l’onyx, sur fond d’émail blanc, sont rivées aux miennes, sans les perdre jamais, dans ces obsédantes alternatives d’approche, de fuite dans l’ombre, puis de retour et comme d’agression. Il est tout casqué de pierreries, le jeune visage couleur de bronze ; un bandeau d’or et de diamants entoure le front et descend le long des tempes, en cachant la chevelure ; aux oreilles, à la cloison du nez, encore des diamants qui scintillent…

C’est la nuit, aux lumières. Et, dans la foule, je ne vois plus que cette femme, surtout cette tête casquée, ce point brillant qui m’hypnotise. Des spectateurs sont là, pressés, la regardant aussi, lui laissant à peine la place de son évolution, lui traçant comme un couloir pour m’approcher et pour me fuir ; mais ils cessent d’exister pour moi, et vraiment je ne vois plus qu’elle, sa coiffure étincelante, le jeu de ses prunelles noires et de ses sourcils noirs… Un corps souple de couleuvre, bien que gras et en belle chair ; des bras de séduction et d’enlacement, qui se tordent à la manière serpentine, chargés, cerclés jusqu’aux épaules de diamants et de rubis… Mais non, avant tout il y a ces yeux, à l’expression changeante, moqueuse ou tendre, plongeant au fond des miens jusqu’à me faire trembler… Et elles ont tant d’éclat, les pierreries de la coiffure, les pierreries des oreilles et du nez, et il forme un cadre si net et si brillant, le bandeau d’or que ce visage là-dessous, avec ses traits fondus, avec sa peau mate et sombre, prend je ne sais quoi d’indécis et de lointain, même lorsqu’il est à me toucher.

Elle va, elle vient ; elle danse pour moi, la bayadère. Sa danse ne fait pas de bruit. Sur les tapis, on entend seulement tinter les anneaux précieux de ses chevilles, — sur les tapis où courent en cadence ses petits pieds nus, aux doigts déliés, chargés de bagues, aux doigts qui remuent comme des doigts de main.

Cela se passe dans une atmosphère irrespirable, saturée d’essences et de parfums de fleurs. C’est une fête que me donnent les Indiens d’ici, les Indiens-Français et je suis dans la maison du plus riche d’entre eux. L’hôte, à mon arrivée, m’a passé au cou un collier de jasmin naturel, à plusieurs rangs, qui embaume et me grise ; il m’a aussi aspergé d’une eau de roses, contenue dans un flacon d’argent à long col. On suffoque de chaleur. Au-dessus des invités qui sont assis, — pour la plupart, têtes brunes aux turbans lamés d’or, — s’agitent des éventails géants, des feuilles de latanier peinturlurées que balancent des serviteurs debout et nus ; et ces nudités sont plus étranges, au milieu de la foule très parée, où même les hommes ont des diamants aux oreilles, des diamants à la ceinture.

On l’a informée, la bayadère, que la fête était pour moi ; alors, comme elle est une comédienne accomplie, et d’ailleurs héréditairement professionnelle, c’est à moi qu’elle s’adresse.

Pour cette soirée, on l’a fait venir de très loin, de l’un des grands temples du Sud, où elle appartient au service de Siva. Elle est célèbre et coûte fort cher.

Elle se penche en avant, ou elle se cambre, avec des gestes onduleux de ses beaux bras nus, avec des contournements excessifs de ses doigts de main, avec des contournements plus inexplicables de ses doigts de pied, qui sont assouplis à cela depuis l’enfance, l’orteil toujours détaché et tenu droit en l’air. Entre le pagne de gaze d’or qui enveloppe ses hanches, et le corselet qui emprisonne étroitement sa gorge, on voit, suivant l’usage, un peu de son corps couleur de bronze pâle, un peu de sa chair vigoureuse et musclée ; on voit jouer à nu sa taille et la base de ses seins.

Sa danse est plutôt une série de poses et d’expressions, une sorte de monologue mimé, avec ces continuelles alternatives d’approche et de recul, toujours s’avançant vers moi, dans le couloir humain, s’avançant tout près, les yeux dans mes yeux, puis se dérobant par une fuite, jusqu’au fond moins éclairé de la salle.

Elle mime une scène de séduction et de reproches. Derrière elle, là-bas, des musiciens la chantent, cette scène, et en accompagnent la mélodie avec des tambourins et des flûtes. Elle aussi, tout en la jouant, la chante en sourdine, d’une petite voix qui n’est pas destinée à être entendue, mais qui est pour soi-même, pour s’aider la mémoire et pour se pénétrer mieux des différentes phases dramatiques.

Du bout de la salle où elle était un peu dans l’obscurité, la voici qui arrive, créature tout en or et en joyaux, lançant des feux ; elle fonce sur moi, accusatrice, indignée, le regard plein de menace et de courroux ; elle me gêne, elle m’intimide, avec ses grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de quelque forfait que j’aurais commis…

Et puis, tout à coup, elle éclate de rire, la bayadère, suprêmement moqueuse, m’accablant d’un dédain persifleur, me désignant du doigt aux railleries de la foule. Son ironie, bien entendu, est factice, autant que tout à l’heure étaient ses imprécations superbes. Mais c’est merveilleux comme imitation. Dans sa gorge soulevée, on entend sonner ce rire amer, au timbre un peu grave. Elle rit avec sa bouche, avec ses yeux et ses sourcils, avec sa poitrine, avec ses seins que l’on voit tressauter. Elle s’éloigne, convulsée, et c’est irrésistible : il faut rire aussi.

De toute la vitesse de ses petits pieds, elle était partie à reculons, détournant la tête, par excès de mépris, pour ne même plus me voir. Mais à présent elle revient, lente et solennelle ; c’était du dépit, ces sarcasmes ; son amour a été le plus fort, elle revient vaincue par la passion souveraine, me tendant les mains, implorant mon pardon, s’offrant toute dans une dernière prière. Et, quand elle s’en va cette fois, la taille cambrée, la lèvre entr’ouverte sur ses dents blanches et sous les diamants accrochés à ses narines, elle veut que je la suive, elle le veut absolument ; elle m’appelle des bras, des seins, des yeux pâmés ; elle m’attire de tout son être, comme si elle était aimantée. Et, pour un peu, je la suivrais, sans le vouloir, dans l’hypnose où à la fin elle me jette. Bien entendu, il est faux, son appel d’amour, il fait partie de sa comédie comme son rire ; on le sait, mais il n’y perd rien pour cela ; peut-être même, de le savoir, qu’il est faux, cela lui donne-t il un mauvais charme de plus…

Aussi longtemps qu’elle joue, une sorte de magnétisme, dirait-on, ou de lien invisible, l’unit à deux chanteurs de l’orchestre, qui, dans le couloir humain, vont et viennent comme elle, de front, à trois ou quatre pas en arrière. La suivant quand elle s’approche, commençant les premiers de reculer quand c’est le moment de fuir, ils ne la perdent jamais de vue ; le regard ardent, la bouche grande ouverte, tout le temps ils chantent, en voix haute de muezzin ; la tête avancée, penchée, eux qui sont grands, vers elle qui est petite, ils ont l’air d’en être maîtres, de l’inspirer, de la posséder ; ils ont l’air de la conduire par leur souffle, de souffler dessus comme sur un papillon étincelant et léger, docile à leurs caprices. Et cela encore a je ne sais quoi de malsain et de pervers.

Dans l’ombre là-bas, à côté de l’orchestre, il y a deux ou trois autres bayadères, aussi très parées, et qui ont dansé d’abord. L’une surtout bien étrange, qui m’avait frappé, sorte de belle fleur vénéneuse, svelte et grande ; un visage trop fin, des yeux déjà trop longs, et démesurément allongés par des fards ; des cheveux d’un noir bleu, durement plaqués en bandeaux le long des joues ; rien que des draperies noires, un pagne noir, un voile noir à peine bordé d’argent ; rien que des rubis pour parures, des rubis aux mains et aux bras et, piquée à la cloison du nez, une grappe de rubis qui retombe sur la bouche, comme si ces lèvres de goule avaient gardé du sang.

Mais j’ai perdu le souvenir d’elles toutes, aussitôt que j’ai vu brusquement apparaître, entre les musiciens qui s’écartaient pour la laisser passer, celle-ci, la reine, l’étoile, la créature tout en or que l’on me réservait pour la fin.

C’est long, très long, la danse de cette femme ; cela me fatigue singulièrement, et je redoute quand même la minute où cela va finir et où je ne la verrai plus.

Encore ses grands reproches, son rire irrésistible, la moquerie de ses yeux mouvants, et le recommencement plus effréné de son appel d’amour…

Et cependant elle s’arrête. C’est fini ; je me réveille, je revois les gens qui étaient là, je reprends pied dans la réalité de cette soirée, organisée pour me faire fête.

Avant de me retirer, — car c’est l’heure, — je vais féliciter la bayadère. Je la trouve s’essuyant le visage avec un fin mouchoir ; elle a eu très chaud, la sueur perle sur son front, sur son torse lisse et sombre. Correcte maintenant, froide, respectueuse, comédienne blasée et indifférente, elle reçoit mes compliments avec des petits saluts de fausse modestie, des petits saluts à l’indienne, en se cachant le visage chaque fois avec ses deux mains qui ont des diamants à tous les doigts…

Que peut-il bien y avoir dans l’âme d’une bayadère, de vieille souche, de caste ancienne, fille et arrière-petite-fille de badayère, par atavisme préparée, depuis des cent et des mille ans, à n’être qu’une créature d’illusion et de plaisir ?…

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