Chapitre 11 TERRASSES POUR TENIR CONSEIL AU CLAIR DE LUNE
La pleine lune encore pâle, suspendue dans le ciel crépusculaire, n’a pas commencé d’épandre sa lumière morte sur le nouvel amas de ruines qui s’en va dévalant à mes pieds. Le soleil, bien qu’il ait disparu depuis une heure derrière les montagnes d’alentour, continue d’éclairer d’une lueur jaunissante. Et j’attends la nuit, seul, dans un lieu pompeux et farouche, au sommet des terrasses d’une ancienne demeure de rois, sorte d’immense nid d’aigle qui fut jadis empli de richesses, inabordable et redouté, mais qui est vide aujourd’hui, à la garde de quelques serviteurs, au milieu d’ùne grande ville abandonnée.
Je suis très haut dans l’air ; si je me penche sur les granits luxueusement ciselés qui servent de balustres à ces terrasses, je surplombe des abîmes, — au fond desquels gisent des débris de maisons, de temples, de mosquées, de splendeurs. Je suis déjà très haut dans l’air, et cependant je suis dominé de tous côtés ; les rochers qui portent ce palais s’abritent au centre d’un cirque de montagnes plus élevées encore, et, autour de moi, de grandes cimes en pierres rougeâtres, presque verticales, minces et comme tranchantes, sont couronnées de remparts qui suivent la ligne du faîte extrême, et dont les créneaux en dents de scie se découpent cruellement sur le ciel jaune. Cette muraille en l’air, bâtie à coups de blocs cyclopéens sur des pointes à peine accessibles, et enfermant un cercle de plusieurs lieues, est une de ces œuvres du passé dont l’audace et l’énormité nous confondent ; tout cela monte trop haut, se tient debout avec trop de confiance, et donne un peu le vertige à regarder. Pour cette ville, depuis longtemps défunte, et pour ce palais de rois qui est sous mes pieds, on avait imaginé une clôture sans pareille, on avait transformé en forteresse toute la chaîne des sommets enveloppants. Et il n’y a qu’une seule coupée donnant accès dans le cirque défendu, une espèce de grande fissure naturelle, là-bas, par où l’on aperçoit les lointains d’un désert qui semble passé au feu.
Pour venir ici, je suis parti, au déclin du jour, de Jeypore, qui, depuis deux siècles 1, a remplacé comme capitale cette ville d’Amber, ces ruines dont me voici entouré.
Je suis parti avec des guides et des chevaux mis à ma disposition par le Maharajah de la belle ville rose, — successeur des rois qui habitaient jadis ce palais d’Amber, ces terrasses où je viens de monter. J’avais hâte de sortir de cette Jeypore, d’échapper à son charme de féerie et à son horreur dantesque, hâte d’arriver dans la campagne, où au moins tout est fini et où c’est le silence de la mort.
Cependant, je savais quel passage de plus grande épouvante il me faudrait encore traverser au sortir même de la ville, dès que j’aurais franchi les portes des remparts quelque chose comme un champ de bataille longtemps après la déroute ; quelque chose comme une jonchée de cadavres longuement desséchés au soleil, mais des cadavres qu’on entendrait souffler, des cadavres qui remueraient, et qui parfois seraient capables de se lever, de me poursuivre, de m’attraper avec leurs pauvres mains terreuses, dans une soudaine exaltation de prière…
Et, en effet, j’ai trouvé tout cela qui m’attendait.
Dans le charnier, aujourd’hui, il y avait beaucoup de vieilles femmes, paquets de haillons et d’os, aïeules abandonnées, dont tous les descendants étaient morts, de faim sans doute, et qui s’étaient couchées la avec résignation pour laisser venir leur tour ; elles ne demandaient rien, celles-là, elles ne bougeaient pas ; seulement leurs yeux grands ouverts exprimaient l’infini morne de la désespérance. Et des corbeaux, au-dessus d’elles, perchés sur les branches des arbres morts, ne les perdaient pas de vue, attendant qu’il fût l’heure.
Mais il y avait surtout, et plus encore que les autres jours, des enfants. Oh ! leurs petites figures, comme étonnées de tant de misère et d’abandon, qui vous regardaient d’en bas avec une expression d’appel !… On mettait pied à terre, on s’arrêtait aux plus décharnés, ne pouvant s’arrêter à tous, car ils étaient légion… Petites têtes affaiblies, petites têtes emmanchées sur de frêles squelettes qui ne pouvaient plus les porter ; on les soulevait doucement, et elles retombaient, confiantes, dans vos mains, les têtes enfantines, en refermant les paupières, comme pour dormir là, sous votre protection. Parfois, on devinait bien que le secours offert arrivait trop tard ; mais souvent aussi les innocents fantômes se remettaient debout, et avec la pièce de monnaie qu’on leur avait donnée, se traînaient chez les marchands de riz pour acheter à manger.
Mon Dieu ! cela coûterait si peu de chose, ce qu’il faudrait à ces petits-là pour ne pas mourir 2 !
Au sortir de ces portes roses de Jeypore, deux lieues de ruines, avant d’arriver au vrai désert de la campagne ; dans des jardins d’arbres morts, une suite interminable de coupoles, de temples, de kiosques en pierre ajourée, où n’habitent plus que des tribus de singes, des corbeaux et des vautours. — Et il en va de même aux environs de toutes les villes de ce pays ; la terre, pleine de sépultures, y est encombrée toujours par le prodigieux déchet des civilisations antérieures.
Plus aucune trace de champs cultivés, il va sans dire, et, dans les villages infestés de mouches, plus personne.
Quand ensuite nous avons atteint la base des montagnes, la région des pierres rougeâtres, on eût dit qu’il y avait des brasiers partout ; même à l’ombre, chaque bouffée du vent sec, chargé de poussière, causait une brûlure au visage. Pour végétation, par ici, plus rien autre que de grands cactus morts, restés debout ; toutes les roches étaient hérissées de leurs bâtons épineux. Et mes deux guides chevauchaient le bouclier au flanc, la lance droite, tels autrefois des soldats de Balladur ou d’Akbar.
Le soleil de cinq heures du soir éclaboussait nos yeux, lorsque enfin nous avons aperçu devant nous cette brèche étroite qui donne accès dans la vallée close d’Amber ; une porte redoutable fermait l’unique passage, après lequel, tout de suite, l’ancienne capitale nous est apparue.
Par des rampes dallées, où nos chevaux glissaient, nous sommes montés au palais des rois, au palais de grès et de marbre qui trône orgueilleusement sur les rochers, commandant toutes les autres ruines.
D’abord, à l’entrée, à l’un des premiers tournants de la route ascendante, nous rencontrions un temple noir et sinistre, dont le sol est souillé d’éternelles taches de sang, et qui exhale une puanteur de bête morte, de vieille boucherie ; au fond, dans une niche, réside la très horrifique Dourga, toute petite et presque informe, l’air d’un gnome malfaisant blotti sous les plis d’une loque rouge ; et un tam-tam aussi large qu’une tour est posé a ses pieds. — Là, depuis des siècles, on n’a cessé d’égorger chaque matin, dès l’aube, un bouc, au bruit du tam-tam énorme, pour en offrir à la Déesse le sang tiède, dans un vase de bronze, et, sur un plateau, la tête cornue. Comment a-t-elle pu s’introduire dans le panthéon brahmanique, à titre d’épouse du dieu de la mort, la Dourga, la terrifiante Kali, si altérée de sang que, même en ce pays où, depuis des millénaires, il est défendu de tuer, on lui faisait naguère encore des sacrifices humains à cette place ? D’où sort-elle, avec son manteau rouge, de quels temps antérieurs et de quelle nuit ?…
A différents étages de la route, on a ouvert devant nous des portes de bronze, lourdement cloutées. Et puis nous avons quitté nos chevaux pour continuer à pied l’ascension, par des cours, des escaliers, des jardins.
Des salles en marbre, aux piliers trapus, décorées avec un goût minutieux et barbare ; les voûtes, jadis patiemment revêtues de mosaïques en verroteries, en parcelles de miroir, y restent encore étincelantes par places, sous la moisissure et le salpêtre, comme des parois de cavernes à stalactites, et les portes en bois de santal sont incrustées d’ivoire. Des piscines, très haut perchées, recélant encore un peu d’eau précieuse ; des bains creusés dans le roc, pour les dames du harem. Et, au centre de tout, un jardin suspendu, très muré, sur lequel s’ouvrent des appartements sombres, qui furent ceux des princesses, des reines, de toutes les belles cloîtrées ; des orangers de cent ans y embaumaient l’air, quand j’y suis passé tout à l’heure pour monter aux plus hautes terrasses ; mais le vieux gardien se plaignait amèrement des singes, qui, paraît-il, s’y croient les maîtres aujourd’hui et ne se gênent point pour y cueillir toutes les oranges. Maintenant donc, j’attends la nuit, seul, sur ces terrasses extrêmes : les rois les avaient fait construire et entourer de somptueux balustres pour y tenir des assemblées, y donner des audiences au clair de lune, et j’ai voulu connaître ce lieu, à son heure, sous cette lune qui dans un instant rayonnera.
Le coucher des oiseaux, aigles, vautours, paons, tourterelles et martinets, vient de finir, et, dans le palais abandonné, cela laisse un redoublement de silence. Le soleil, qui m’était depuis longtemps caché par les si hautes montagnes, vient sans doute de s’éteindre, car, sur une esplanade au-dessous de moi, des gardiens, des musulmans, qui connaissent toujours avec précision l’heure sainte du Moghreb, s’orientent à présent vers la Mecque et se prosternent pour la prière du soir.
En même temps, un bruit caverneux monte soudain jusqu’à moi, d’en bas, du sanctuaire ensanglanté : c’est aussi l’heure de la prière brahmanique, et le tam-tam prélude, le tam-tam de la déesse-gnome au manteau rouge.
Il prélude à grands coups sourds, et c’était le signal attendu pour une orgie de sons féroces ; des musettes gémissantes le suivent aussitôt, et des cymbales de fer, et une trompe, qui beugle tout le temps sur deux notes, en appel lugubre indéfiniment répété ; cela m’arrive comme de dessous terre ; cela s’enfle et se défigure en traversant, pour s’élever jusqu’aux terrasses, tant de salles superposées, qui sont vides et sonores. Et tout à coup, du haut de l’air, répond un carillon de cloches : c’est un petit temple de Siva qui sonne ainsi à pleine volée ; il est perché là-bas sur une des cimes coupantes qui m’entourent ; il est adossé à cette muraille aérienne dont les créneaux se profilent maintenant comme les dents d’un peigne noir, sur le jaune du ciel pâlissant.
Je ne prévoyais pas tant de bruit dans ces ruines ; mais, aux Indes, la désuétude des villes, le délabrement des sanctuaires n’arrêtent point le cours des rites sacrés : les dieux continuent d’être servis, même au milieu des régions les plus délaissées…
Depuis quelques minutes, je levais la tête vers le petit temple carillonnant. Et lorsque je jette ensuite les yeux à terre, je frémis presque en y reconnaissant mon ombre, très nette, très subitement dessinée ; d’instinct, je me retourne, comme pour voir si on ne vient pas d’allumer derrière moi, en surprise, quelque lampe de clarté étrange, ou si quelque projecteur électrique ne m’envoie pas ses rayons blêmes. — Mais non, c’est la grande lune ronde, la lune des audiences royales, que j’avais oubliée et qui déjà, sans transition, commence de remplir son office, tant le jour a vite fait de mourir, en ces climats. D’autres ombres, des ombres immobiles de choses, se sont au même moment précisées partout, alternant avec des lueurs spectrales. La lune, sur la terrasse des audiences lunaires, épand sa majesté blanche…
Je descendrai quand aura cessé la musique sauvage ; elle me gêne, cette musique-là, pour traverser seul à cette heure tant d’escaliers étroits, tant de couloirs, tant de salles dans ce palais qui, la nuit, doit être livré aux singes et aux fantômes.
Et c’est très long, très long. Cela me laisse le temps de voir s’allumer toutes les étoiles.
Combien ce lieu est à la fois dominateur et secret ! Et quels princes du rêve étaient ces souverains, pour avoir imaginé ici des assemblées lunaires !
Au bout d’une demi-heure cependant, les coups de tam-tams s’apaisent et s’espacent, les beuglements aussi de la trompe sacrée ; cela se traîne, cela s’alanguit, — avec par instants des reprises désespérées, mais de plus en plus courtes ; on dirait que cela agonise, — et cela meurt, comme d’épuisement. Le silence enfin revient, et, tout en bas, au fond de la vallée que remplissent les ruines d’Amber, on commence de distinguer la petite voix flûtée et lugubre des chacals.
Il n’y a pas de vraie obscurité, dans les escaliers et les salles basses du palais, quand je redescends. Tout y est imprégné de blancheurs de lune, de blancheurs bleuâtres ; par les petites fenêtres dentelées, entrent les rayons d’argent, qui dessinent sur les dalles la découpure charmante des ogives, ou bien font revivre les mosaïques éteintes sur des pans de murailles que l’on croirait ce soir semés de gemmes ou de gouttelettes d’eau. Et dans le jardin saturé de parfums de fleurs, les plus hautes branches des orangers, quand je passe, s’emplissent de mouvement et de bruit, au réveil éperdu des singes.
Devant les premières portes, en bas, où l’air semble tout à coup surchauffé après la quasi fraîcheur des terrasses, mes guides m’attendent, déjà en selle et la lance au poing. Et nous repartons, en tranquille chevauchée nocturne, pour cette Jeypore que je quitterai définitivement demain matin. Je renonce à connaître la ville de Beckanire, où je comptais aller, à une centaine de lieues plus loin, mais où je sais à présent que l’horreur atteint son comble et que les rues sont pleines de morts. Non, j’en ai assez vu, hélas ! et je rebrousse chemin vers les pays moins désolés où le voisinage de la mer de Bengale entretient encore la vie.
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