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Chapitre 12 LA VILLE DE GRÈS AJOURÉ

Au pays de la famine, que je quitte pour regagner les bords du golfe de Bengale, ma dernière étape est dans la ville du roi de Gwalior 1, la ville sculptée, la ville tout en dentelle blanche, célèbre dans l’Inde pour la magnificence et la fantaisie de ses ciselures sur pierre. C’est presque trop joli, tout ce qu’on voit, trop travaillé, trop ajouré ; on dirait des maisons de parade, qui seraient en fin cartonnage découpé à l’emporte-pièce ; mais elles sont en grès dur et leur luxe délicat n’est point fragile. Les milliers de petites colonnes, encadrant les porches festonnés ou les fenêtres frangées de stalactites, ont des chapiteaux qui imitent des feuillages, et des bases en forme de calice de fleur. Une quantité extravagante de loggias, de moucharabiehs — toujours en ce grès des carrières voisines — se superposent et débordent sur la rue. Au pays de Gwalior, si l’on veut faire un grillage de balcon, ou une persienne pour rendre les belles dames invisibles, on prend une grande plaque de grès, amincie comme une planche, et on y découpe des arabesques finement exquises ; une fois en l’air, cela ressemble à de frêles boiseries, ou même cela simule des légèretés de papier. Et tout est peint à la chaux, blanc comme neige, avec çà et là, sur les murailles, d’éclatantes peinturlures représentant des fleurs, des promenades d’éléphants, des cortèges de dieux.

Dès qu’on entre dans la ville féerique, le cauchemar de la famine est déjà presque oublié, malgré la désolation qui de jour en jour augmente et s’approche ; les gens sont riches, ici, pour acheter des graines ; les gens ont de l’eau encore pour entretenir les jardins, et on vend les roses roses à pleins paniers sur les places, pour les parfums ou les parures.

C’est une ville de Brahma, et cependant les turbans y régnent comme en pays de Mahomet ; — des turbans très particuliers, il est vrai, qui s’enroulent toujours sur une forme rigide et qui, suivant les castes et les situations, varient à l’infini. Les uns ressemblent à une conque marine, les autres à un chaperon Louis XI, à un escoffion, ou encore à un bicorne aux longues ailes relevées. Ils sont en soie écarlate, fleur de pêcher, aurore, jaune soufre ou vert céladon ; comme à Hyderabad, leurs nuances fraîches éclatent sur la blancheur des foules et la blancheur des rues. — Quant au signe de Siva sur les fronts, il devient ici une sorte de papillon blanc, très soigneusement peint : deux ailes, éployées de chaque côté d’une boule rouge ; tandis que le signe fourchu de Vichnou demeure pareil à ce qu’il était dans le sud de l’Hindoustan.

C’est une ville de cavaliers qui partout galopent, caracolent sur des bêtes fières, aux harnais dorés ; on y monte aussi beaucoup à éléphant, et les chameaux y processionnent en files nombreuses, et les mulets n’y font point défaut, non plus que les petits ânes, aux pelures grises tirant sur le rose.

Les voitures y sont de la plus diverse extravagance. Il y a les toutes petites, de louage, en cuivre étincelant, avec un toit aussi pointu qu’un dôme de pagode, qui vont comme collées à la croupe de leur cheval, et tout le temps assaillies de ruades. Il y a celles qui roulent avec une lenteur majestueuse, traînées par deux gros zébus indolents, qu’une barre de bronze maintient écartés à un mètre l’un de l’autre, de manière à encombrer toute la rue ; invariablement elles sont en forme d’avant de trirème, en forme d’éperon de navire très orné, mais d’éperon tout à fait aigu, sur lequel les voyageurs sont assis à la file et à califourchon. Les plus grandes enfin, à l’usage des belles qui font leur mystérieuse, ont la tournure d’un œuf de quelque oiseau monstre ; toutes rondes, et jalousement enveloppées d’étoffes rouges, elles se traînent aussi sans hâte ; par l’entre-bâillement d’une draperie, de temps en temps on en voit sortir un beau bras de chair ambrée, avec des cercles d’or, ou bien un pied nu, aux doigts chargés de bagues. Ensuite, il y a des litières de toutes les formes, sur lesquelles on promène de jeunes seigneurs, en robe de soie orange ou de soie mauve, les yeux allongés à la peinture et les oreilles ornées de diamants ; ou bien de vieux nababs sévèrement vêtus d’un fourreau en velours violet, en velours pourpre, sur lequel s’épand une barbe couleur de neige ou teinte en vermillon.

Et on se salue beaucoup, le long des jolies rues en dentelle, des jolies rues en tulle de pierre blanche, car on est très courtois, à Gwalior.

C’est assurément dans les hautes castes de ce pays que la beauté des races aryennes atteint son maximum de perfection et de finesse, en des pâleurs à peine plus bistrées que celles des Iraniens. Oh ! les admirables yeux, les presque trop régulières et exquises figures des promeneuses qui passent, en groupes d’un coloris éclatant, drapées à la romaine dans des mousselines claires !

Comme on est loin, ici, de l’Inde des grandes palmes, des nudités de bronze et des longues chevelures épandues !

Ces mousselines du Radjpoutan, où l’on s’enveloppe de la tête aux pieds, ont des dessins savamment barbares ; les couleurs y sont toujours jetées comme des taches, comme des cernes sans contours. Telle femme a choisi pour son voile du vert mousse semé de larges cernes roses ; une autre, qui chemine en sa compagnie, est en jaune d’or taché de bleu lapis et de bleu turquoise, ou bien en lilas avec des marbrures jaune orange. La légèreté des tissus, les rayons de soleil qui traversent, la transparence des ombres, font jouer tout cela comme les feux du prisme. Et, parfois, au milieu de ces nuances de fleurs et de matin, passe une autre belle vêtue comme une fée de la nuit, apportant la surprise de voiles tout noirs, zébrés de longues raies d’argent.

L’amusement des couleurs prend une telle importance pour les gens de Gwalior, qu’il y a des rues entières où l’on ne s’occupe qu’à teindre les mousselines, à y semer des taches harmonieuses. Cela se fait en présence des passants, qui s’arrêtent pour regarder, pour exprimer leur avis. Et, quand une pièce est achevée, on l’étend sur les balcons ajourés, ou bien on la confie à deux enfants qui, la prenant chacun par un bout, s’en vont la promener au soleil pour qu’elle sèche. Le quartier des teinturiers a l’air en perpétuelle fête, avec toutes ces étoffes légères, jetées en vélum sur les maisons, ou promenées à la main, flottant comme des banderoles.

On rencontre par la ville des cortèges de noces, qui s’avancent d’une allure lente, précédés par des tambourins et des musettes, le marié à cheval, et à l’abri d’un immense parasol que des serviteurs balancent au-dessus de sa tête. On rencontre des cortèges de mort qui courent à toutes jambes, le cadavre ligotté, empaqueté d’étoffes, secoué par le trot des gens qui le portent à l’épaule, et suivi d’une horde essoufflée qui hurle comme les chiens à la lune. Aux coins des rues, des fakirs, barbouillés de cendres, se tordent épileptiquement dans la poussière, et prient comme s’ils agonisaient. Sur la grande place du marché, entourée de temples et de kiosques en fines découpures, les femmes, aux voiles de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, assaillent les marchands de tapis, de soieries, de fruits, de galettes et de graines ; on n’aperçoit nulle part ces horreurs cadavériques, toujours étalées chez nous, — poissons fétides, entrailles ou lambeaux de chair, — puisque le peuple de Brahma ne mange d’aucune chose ayant vécu ; et ce qui se vend surtout, ce sont les roses roses, sans tige, apportées en monceaux, pour servir à composer des essences, ou simplement à faire des colliers.

Des portiques très blancs, surmontés de miradors en grès ajouré, donnent accès dans l’immense quartier royal : ce sont des palais, tout neigeux de blancheur et entourés de parterres de roses blanches, parmi de grands arbres languissants qui gardent en avril leurs teintes d’arrière-automne ; ce sont des parcs solitaires, qui se dessèchent de jour en jour, sans que le roi ait le pouvoir de l’empêcher ; ce sont des petits lacs, aujourd’hui taris, avec, sur les bords, des kiosques merveilleusement ciselés, où la cour venait prendre le frais, au temps où il y avait de la pluie, de l’eau et des feuillées épaisses.

Dans les allées quasi automnales, où, à force de soins, les roses de bordure fleurissent encore, des paons se promènent, et des singes plaintifs, qui ont l’air de s’inquiéter de toute cette soif de la terre, de toute cette détresse envahissante.

Le roi de Gwalior, en ce moment, s’est retiré sur la cime des rochers voisins, pour essayer d’échapper à la fièvre qui le ronge. Je suis cependant autorisé de sa part à entrer, et les portes s’ouvrent.

Des salles meublées à l’européenne ; des dorures, des brocarts, des lustres de Baccarat : on se croirait au Palais-Bourbon ou à l’Élysée. Mais, au milieu de ce luxe banal des appartements, on sent quand même l’Inde, qui est là derrière les murs tendus de soie ; on sent la mélancolie de ces parcs, effeuillés au printemps, et l’angoisse de ce pays qui souffre. Quant au jeune seigneur, qui m’a introduit là et qui me guide arec une grâce élégante, c’est un personnage de féerie, vêtu de blanc et coiffé d’un chaperon de soie rose : aux oreilles, des perles, et deux rangs de grosses émeraudes en collier. Comme visage, il rappelle ces princes invraisemblablement jolis, que représentaient les vieilles miniatures indiennes ou persanes : des yeux déjà trop grands, allongés par des fards, un nez trop fin, une trop soyeuse moustache noire, et trop de sang vermeil aux joues, formant tache rosée sous l’ambre transparent de la peau.

Les palais funéraires des anciens rois de Gwalior occupent, de l’autre côté de la ville, tout un silencieux quartier. Au milieu de jardins, ce sont des temples en grès ou en marbre, dont les pyramides ont forme de cyprès colossal, de grand if de cimetière.

De tous ces mausolées, qui dressent leurs tours pointues vers le ciel, le plus somptueux est celui où dort, depuis peu d’années, le précédent Maharajah. Le grès et le marbre blanc y sont travaillés avec magnificence, et, au fond, à la place très sacrée, est assise une vache en marbre noir, un des symboles les plus vénérés du brahmanisme. On vient à peine de le finir, ce tombeau royal, et déjà les oiseaux l’ont envahi. Hiboux, tourterelles et perruches nichent par tribus dans la pyramide, dont les escaliers sont semés de plumes vertes ou grises. La pyramide est très haute, et, du sommet, la ville, sous le tournoiement des corbeaux et des aigles, apparaît toute, avec ses maisons en dentelle, ses palais, ses jardins mourants, les grands ifs de pierre de ses temples. Ses environs, ainsi qu’il arrive toujours dans l’Inde, sont encombrés de ruines ; anciens Gwalior, anciens quartiers, anciens palais, abandonnés au cours des siècles, à la suite de fantaisies ou de guerres. Un côté de l’horizon est occupé par une de ces citadelles de Titans comme on en construisait partout dans ces pays, aux âges héroïques, alors que les nobles peuples hindous, non encore domestiqués par l’étranger, vivaient d’une vie libre, belliqueuse et superbe : une lieue de remparts, de donjons et de vieux palais farouches, couronne là-bas des rochers abrupts, de plus de cent mètres de haut. Enfin se déroulent les lointains extrêmes, d’une nuance de cendre et de feuille rousse ; et ces forêts mortes, ces jungles mortes, aperçues dans le recul effacé des derniers plans, jettent leur menace silencieuse à la ville encore insouciante et gaie, annoncent que la famine s’approche.

Sur un éléphant du roi, le dernier soir, et en compagnie d’un aimable personnage de la cour, j’ai fait ma promenade d’adieu dans la ville du grès ajouré, à l’heure moins chaude où les femmes aux mousselines peintes, aux mousselines argentées, prennent l’air sur les balcons précieux.

On reconnaissait mon compagnon et le costume des deux coureurs qui nous précédaient ; alors on saluait beaucoup.

Le long des rues étroites, le dos de l’énorme bête — un éléphant femelle dans la soixante-quinzième année de sa vie, — nous mettait à la hauteur des premiers étages, à toucher les moucharabiehs délicats, les galeries sculptées où rêvaient les belles, et toutes s’inclinaient en portant les deux mains au front.

A un carrefour, des nattes avaient été tendues pour enclore, jusqu’à hauteur d’homme, une partie de la place ; mais nous passions assez haut montés pour voir par-dessus la fermeture légère. Et c’était une fête de mariage que l’on avait ainsi installée dans la rue, devant la maison des époux, jugée trop petite ; quantité de jeunes femmes très parées, aux voiles pailletés d’or, se tenaient là assises en cercle pour écouter des musiciens et des chanteurs.

Sur la place du marché, que de saluts ! Les humbles marchands et les pauvres se courbaient en révérences profondes. Les beaux cavaliers se bornaient à un signe de tête, chacun retenant son cheval — que toujours un éléphant terrorise — et qui ruait ou se cabrait, chavirant des mannequins de roses. Même des troupes de bébés, même d’adorables petites filles de cinq ou six ans, aux yeux très peints, s’arrêtaient pour porter gravement les mains au front, et leur gentil salut comique nous arrivait de tout en bas, de presque dessous notre bête monstre, — qui du reste posait ses pieds l’un devant l’autre avec des précautions maternelles, pour ne pas leur faire de mal.

Et je me rappelle, au tournant d’une rue à peine assez large, où nos flancs rasaient les murs, une secousse, un brusque arrêt : la tête d’un autre éléphant plus énorme encore, un mâle avec de longs ivoires, apparaissait, arrivant en sens inverse, juste en face de nous… Une minute d’indécision ! Vraiment on eût dit qu’ils se consultaient avec courtoisie, les deux colosses, — d’ailleurs commensaux dans les mêmes écuries royales et devant beaucoup se connaître. L’autre, enfin, fit trente pas en arrière, entra à reculons dans une cour, et nous passâmes, frôlés par sa trompe.

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