Chapitre 9 AU HASARD DANS BÉNARÈS
En quittant la maison des Sages — où, dans le silence entrecoupé de chants d’oiseaux, de très nouvelles et terrifiantes notions d’éternité vous ont été données — on est comme en proie au vertige de l’infini, et chaque fois il faut un temps pour se reprendre aux petits mirages de cette terre.
La féerie orientale est bien toujours là qui vous guette, au sortir de l’humble demeure, mais elle a perdu de son pouvoir sur vous-même ; et, du reste, dans cette Bénarès, il s’y mêle on ne sait quoi de recueilli et de mystérieux ; c’est la même chose ici qu’autre part, dans l’Inde, et cependant cela diffère de tout…
Il y a bien, comme ailleurs, l’amusant dédale des petites rues indiennes, les maisons à fenêtres festonnées, à colonnettes, à peinturlures. Surtout il y a ces femmes qui passent, belles comme des Tanagra, sous des voiles légers ; dans l’ombre des rues étroites, un rayon de soleil quelquefois tombe sur leurs anneaux de métal, leurs bracelets, leurs colliers, sur leurs mousselines roses, ou jaunes, ou vertes à dessins d’argent ; alors, au milieu des vieux murs en grisaille, elles ont l’air de lumineuses Péris, et, si elles vous regardent, tout le leurre de la vie terrestre, tout l’appel de la chair est comme concentré dans la caresse invoulue de leurs yeux…
Mais il y aussi les fakirs en extase, que l’on rencontre accroupis aux carrefours, et qui soudainement vous rappellent la prière et la mort ; il y a partout des pierres saintes, des symboles informes dont personne ne sait plus l’âge ni le sens, et qu’il ne faut pas toucher, certaines castes ayant seules le droit d’y porter la main, d’y déposer des guirlandes de fleurs. Des divinités, emprisonnées derrière des grilles, habitent des trous sombres creusés dans l’épaisseur des murs ; des temples où l’on n’entre pas, dressent de tous côtés leurs pyramides de pierre. Les vaches sacrées, bêtes errantes des foules, circulent du matin au soir, étrangement inoffensives et douces, de préférence choisissant les marchés, les places où le grouillement humain est le plus compact, et il faut s’en écarter par respect. Les singes, tous les oiseaux du ciel, pigeons, corbeaux ou moineaux, s’ébattent effrontément parmi les hommes, entrent dans leurs demeures, viennent manger auprès d’eux, — et cela seul est pour donner l’impression de quelque chose d’anormal pour nous, d’une tolérance édénique inconnue à notre Occident.
On rencontre quantité de cortèges de noces, qui défilent au son de musiques gémissantes, précédés par des danseurs aux flancs chargés de grelots et de sonnettes, les mariés ayant le visage caché sous des franges en fleurs de jasmin naturel, qui descendent de leur coiffure dorée et leur font comme un voile. Mariages de tout petits quelquefois : l’époux paraissant avoir cinq ans, l’épouse deux ou trois, et le couple adorablement comique est assis avec gravité dans un même palanquin. Si le marié est plus viril, s’il a quinze ou seize ans, il passe à cheval ; mais toujours les franges de fleurs dissimulent ses traits derrière leur retombée blanche. — Ce peuple de Brahma est resté gentiment primitif, presque enfantin pour les choses de ce monde ; mais ses conceptions abstraites dépassent les nôtres, et dans le pur et supérieur domaine psychique, le plus humble brahmine, vêtu d’un pagne de toile, à quelles hauteurs n’est-il pas au-dessus de tel important imbécile de chez nous, qui cependant, avec dédain, lui soufflerait à la figure la fumée de son cigare…
Il règne à Bénarès une ambiance de méditation et de prière qui vous porte, comme disent les Sages de la petite maison du silence ; c’est vrai ce qu’ils affirment, que même après un court séjour on n’est déjà plus celui qu’on était à l’arrivée. Et pourtant nulle part la fantasmagorie de ce monde n’est plus charmeuse ; nulle part la forme n’est plus troublante, ni la chair plus tentatrice ; entre l’appel d’en bas et l’appel d’en haut, il y a une lutte qui déséquilibre.
Et les trompes sacrées sonnent dans tous les sanctuaires, les tam-tams énormes font leur bruit d’orage ; matin et soir, aux heures de Brahma, le fracas des musiques religieuses domine le croassement éternel des corbeaux, épandus en nuages autour des pyramides rouges.
La Dourga, la Kali, l’épouvantable déesse, a aussi son temple dans la ville sainte, un temple tout rouge sombre, couleur du sang dont elle est altérée et insatiable, un temple qui répand une fétidité de boucherie et où les dalles sont tachées sinistrement, car on y tue encore. Elle-même apparaît au fond, la Kali, toujours petite et informe, ainsi qu’il est d’usage de la représenter, et embusquée dans une niche ; sa figure noire, imprécise, à gros yeux comme celle d’un embryon humain, sort à moitié de son manteau de drap rouge. Dans son repaire, une intolérable odeur de singe s’ajoute à celle du sang croupi, et des yeux qui clignotent vous regardent venir, vous observent de tous les coins ; à peine est-on entré, que des petits êtres impudents vous sautent aux épaules, des petites mains alertes et froides vous tirent les cheveux ou se glissent dans vos manches… Une famille de singes était arrivée des bois, dans le temps, pour s’établir chez Kali, sans que personne ait osé la mettre dehors ; elle a pullulé dans le sanctuaire et le jardin, protégée par un religieux respect, et aujourd’hui chacun se fait un devoir d’apporter des graines pour les petits intrus, d’ailleurs sans grande malice, qui sont devenus les despotes du lieu.
Au centre de tout, il y a le Temple d’Or, qui est comme le cœur de Bénarès, son cœur jalousement caché, au plus inextricable entre-croisement des ruelles sombres. C’est un petit temple ; on ne le voit presque de nulle part, tant il est enveloppé, et ses dômes, fabuleux, tout en or fin, ne sont guère familiers qu’aux rêveurs des terrasses voisines, ou bien aux oiseaux du ciel qui les regardent en planant. Le dédale se complique et se resserre, lorsqu’on s’en approche, et les symboles se multiplient. Des ruines, des immondices ; des dieux partout dans des espèces de guérites ; des guirlandes de fleurs jaunes qui pourrissent par terre : sur des socles, des agates arrondies comme des œufs ou taillées en Lingam, pierres que l’on n’ose pas frôler tant elles sont saintes. Dans les échoppes, on vend des petites idoles de bronze ou de marbre, particulièrement vénérables rien que parce qu’elles viennent d’ici. Et des fakirs aux traits de spectre, aux yeux de fou, tout barbouillés de cendre, la figure marquée de signes secrets, accroupis devant quelque petit feu de bois sec, dans la pénombre de ces rues, vous bénissent au passage, d’un lent geste décharné.
Une sorte de place très enclose, très surplombée de murailles et de ruines, sert de cour, de péristyle pourrait-on dire, au Temple d’Or, sans cependant l’aborder de front, car il faut se replonger dans une ruelle obscure et serrée pour en trouver la porte. Déjà extrêmement sainte, cette place est toujours peuplée de fakirs, et un étranger doit se garder ici de toucher quoi que ce soit, sous peine de sacrilège. Des niches, creusées çà et là dans l’épaisseur des murs, et fermées par des battants de bronze ajouré, contiennent des rangées de ces précieuses agates polies qui symbolisent le mystère de l’engendrement et de la mort. Des cages aux épais barreaux de métal, comme pour de grands fauves, sont remplies de divinités au visage féroce, et, dans l’ombre des recoins, se tiennent, entourés de chiffons et de guirlandes jaunes, d’horribles Ganesa tout crassés, tout usés par les pieux attouchements des fidèles. Les colliers de fleurs fanées jonchent le sol, se mêlent à l’épaisse poussière des ans, et on piétine la fiente de ces vaches sacrées, qui, après avoir erré tout le jour dans les foules, rentrent quand le soir tombe. Le lieu est aussi un rendez-vous pour les pèlerins qui viennent au sanctuaire ; pieux ermites des solitudes d’alentour, purs yoghis au beau visage d’inspiré et à la robe couleur d’aurore, tous gens couverts de chapelets et de coquilles, y stationnent à l’abri d’un kiosque de granit, élevé à leur usage dans les temps anciens. Et autour d’eux s’asseyent les habitués de la place, les fakirs mendiants, les fakirs épileptiques, les squelettes terreux au regard de fièvre, les lépreux qui, pour avoir l’aumône, vous tendent des mains toutes rongées, n’ayant plus de doigts… Ces êtres par trop immobiles, ces masques figés sous une couche de cendre ou de poudre jaune et dont la vie s’est concentrée dans les prunelles, ce sont eux surtout qui répandent aux abords de ce temple la vague horreur dont on ne se défend pas ; quand une fois on est passé dans le champ du regard de certains Vieux fakirs, aux cheveux déroutants noués en haut chignon de femme, on se sent poursuivi, on n’oublie plus.
Aucun profane ne saurait pénétrer dans le Temple d’Or. Mais, en face de la porte, il est permis de monter dans une antique maison de prêtres, qui n’en est séparée que par une ruelle étroite ; là, chaque matin et chaque soir, on fait au Dieu de la Mort une funèbre musique, accompagnée par des tam-tams géants, et le balcon où s’installent les sonneurs de trompe est un des rares points où l’on ait vue, et de tout près, sur les folles richesses des dômes. Il y en a trois. L’un, en marbre noir, représente un amas de dieux groupés en pyramide. Les deux autres sont entièrement en or, en épaisses plaques d’or repoussées et ciselées ; ils en donnent d’ailleurs parfaitement l’impression extraordinaire : aucune dorure, aucun artifice n’arriverait à cet éclat inimitable de l’or épais et sans alliage, que les siècles n’ont pas su ternir. Et des familles de perruches, que l’on ne dérange jamais, bien entendu, ont bâti leurs nids dans le creux des orfèvreries ; parmi les fleurs d’or et les feuillages d’or, on les voit circuler comme chez elles, nombreuses, empressées, — et vertes, plus vertes que nature, semble t-il, sur ces fonds sans prix.
Presque toutes les rues viennent aboutir au Gange, et là, elles s’élargissent, elles s’éclairent ; là, c’est tout à coup la magnificence, les palais, la lumière à flots. Pour le Gange, on a fait, d’un bout à l’autre de la ville, ces escaliers pompeux qui permettent de descendre en tout temps jusqu’aux eaux saintes, même aux périodes de sécheresse où elles sont si basses, comme en ce moment, et découvrent les ruines ensevelies dans leur lit profond. Et, à tous les étages des marches, on a construit ces petites guérites de granit, comme des chapelles, où sont reproduits les différents dieux des temples, mais en réduction et avec des formes très massives, pour résister à l’effort des eaux qui chaque année, à la saison des pluies, les submergent longuement.
Ce fleuve, c’est toute la raison d’être, toute la vie de Bénarès. Du fond des palais ou des jungles, de partout, on vient pour mourir sur ces bords sacrés ; des vieillards, des malades s’y font apporter de loin, accompagnés de leur famille, qui, après leur mort ne s’en va plus. Et ainsi la ville, qui a déjà trois cent mille âmes, se peuple chaque année davantage ; elle est, pour tous ceux qui sentent approcher leur fin, l’objectif, le lieu ardemment rêvé…
Oh ! mourir à Bénarès ! Mourir au bord du Gange, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée !…
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