Chapitre 10 DÉSÉQUILIBREMENT
« Manas, âme : en sanscrit, un principe qui rayonne, qu se diffuse autour de nous, sans qu’il soit possible de lui assigner ces limites précises qui font une individualité distincte, irréductiblement et à jamais distincte… »
Ainsi parle mon initiatrice, dans le calme de la petite maison hantée par les oiseaux, tandis que je suis assis en face d’elle, sur la modeste banquette garnie de toile blanche.
Et toujours son enseignement, d’une façon obstinée, d’une façon à la fois inexorable et compatissante, tend à détruire dans mon esprit la notion de la personnalité. Les êtres que j’ai aimés, les miens, les autres quelconques et moi-même, tous : parcelles momentanément séparées d’un même ensemble, et plus tard, après que les âges seront révolus, parcelles appelées à revenir s’abîmer dans cet ensemble ineffable, pour l’éternité ! Quelle interprétation tristement claire de cette obscure, mais si douce promesse de l’Évangile : vous serez réunis un jour dans le sein de Dieu.
Illusion, l’individualité durable de ceux que nous aurons chéris ; choses d’un jour, leur sourire, l’expression de leur regard, tout ce qui nous les distinguait essentiellement des autres, tout ce qui nous semblait un reflet presque immatériel de leur âme, et que nous aurions souhaité impérissable et inchangeable comme cette âme elle-même. Jadis, attaché désespérément que j’étais à la conception chrétienne de la vie, j’avais dédaigné l’examen de cette doctrine qui révoltait toute mon humaine tendresse ; dernièrement, à Madras, je l’avais aussi repoussée, — il est vrai, sous sa forme bouddhique, plus froide et plus cruelle ; mais voici qu’aujourd’hui elle s’impose à moi d’heure en heure davantage, dans son intégrité première, telle que l’énoncèrent, au commencement des temps, nos grands ancêtres mystérieux, et, après des épouvantes que je ne puis ni ne veux traduire, j’entrevois que je me résignerai à la somme de consolation qu’elle peut donner encore.
Comme conséquence, le détachement préconisé par les Sages a commencé de poindre au fond de mon âme ; détachement des êtres, ou de leur mémoire terrestre s’ils ont quitté la terre. L’angoissante interrogation n’est plus associée au souvenir de ceux que j’ai perdus ; ils vivent sans doute, presque libérés déjà de leur moi tyrannique et illusoire, et j’accepte l’idée de ce revoir lointain, plutôt de cette fusionavec eux, qui ne sera pas au lendemain de la mort, mais peut-être après des siècles de siècles, — les durées, d’ailleurs, étant elles-mêmes illusoires au premier chef, et appréciables pour nous par rapport seulement avec la brièveté de notre incarnation présente…
Je sais que ce renoncement passera, et que peu à peu, échappé à cette sphère d’influence, je me reprendrai à la vie, mais jamais comme avant ; le germe nouveau qui a été déposé dans mon âme est destiné à l’envahir, et me ramènera vraisemblablement à Bénarès. Et combien ce qui fut jusqu’ici mon rôle en ce monde se révèle à moi pitoyable et vain : affolé que j’étais de formes et de couleurs, éperdument épris de vie terrestre, m’acharnant à fixer tout ce qui est éphémère, à retenir tout ce qui passe…
Je sors le soir de la maison des Sages, et le charme extérieur est toujours là qui m’attend pour me ressaisir.
Errant sans but dans Bénarès, j’arrive cette fois, et par hasard, au quartier des bayadères et des courtisanes. Au-dessus des mille petites échoppes où les marchands de mousselines pailletées, de mousselines dorées et peintes, viennent d’allumer leurs lampes, tous les étages supérieurs des maisons, d’un bout à l’autre de la rue, appartiennent aux créatures de caresses et de ténèbres ; elles commencent de se montrer, à leurs fenêtres, à leurs balcons, très barbarement parées pour la grande prostitution du soir ; derrière elles, on aperçoit leurs logis éclairés, avec une profusion enfantine de girandoles et de verroteries retombant des solives, et, sur les murs blanchis à la chaux, des images de Ganesâ, d’Anouman ou de la sanglante Kali. A leurs bras nus, à leurs oreilles, à leurs narines, brillent des anneaux et des pierreries ; des colliers de fleurs naturelles, aux parfums qui entêtent, descendent en plusieurs rangs sur leur gorge. Elles ont les mêmes yeux de velours, et sans doute aussi les mêmes chairs de bronze et d’ambre que ces inapprochables filles de Brahmes qui se dévoilent le matin au bord du Gange, et dont elles pourraient donner l’illusion dans l’étreinte…
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