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Chapitre 11 UN BANC SUR LEQUEL BOUDDHA S’EST ASSIS

Mon ami le Pandit m’emmène aujourd’hui faire une excursion à la campagne, pour voire un banc sur lequel Bouddha s’est assis. Et, chemin faisant, nous causerons d’ésotérisme, dans le silence champêtre.

Campagnes de Bénarès, campagnes solitaires, paisibles, pastorales, avec des champs d’orge et des champs de blé ; à part que les moissons, en février, sont déjà mûres, et que les arbres sont verts, on dirait un peu nos plaines de France. Des pâtres, en gardant leurs zébus, leurs chèvres, leurs buffles, jouent de la musette et du chalumeau. Aux coins des bois, il y a de très vieilles pierres sacrées, sur lesquelles en passant quelque pieux laboureur a jeté une guirlande d’œillets jaunes ; elles ont représenté jadis Ganesa ou Vichnou, dont elles conservent encore l’informe ressemblance. Des oiseaux, des oiseaux de belles couleurs, ceux-ci bleu turquoise, ceux-là vert émeraude avec une huppe rouge, viennent en confiance se poser tout près de nous, se laissent regarder, n’ayant aucune peur de l’homme, puisqu’il ne tue pas. Et, sur tout ce pays, des tranquillités religieuses semblent planer.

Çà et là gisent des amas de ruines et de tombeaux, qui sont enlacés de branches, de racines, et sur lesquels on a bâti d’humbles villages, utilisant, pour les chaumières d’aujourd’hui, les vieilles murailles des temples ou des nécropoles. Monastères de bonzes, construits au moment de l’expansion des doctrines de Bouddha, transformés en mosquées lorsque vint à passer le torrent de l’Islam, et puis abandonnés quand l’antique brahmanisme reprit possession du sol héréditaire ; sépultures de fakirs, de guerriers ou de derviches ; tout cela se confond à l’ombre bleue des manguiers ou des banians ; de grandes pierres, qui ont été plusieurs fois retournées au gré des fanatismes divers, portent sur une face le lotus de Bouddha, sur l’autre des versets du Coran. Et, au-dessus des tranquilles débris, les gens des chaumières actuelles exercent de petites industries, par des procédés surannés ; ils tissent des ceintures de soie, dont les fils, tendus parmi les herbes, traversent quelquefois tout un vieux cimetière ; ou bien ils colorent des mousselines, qu’ils mettent à sécher dans des recoins de soleil, parmi les lézards, sur quelque ancien pylône de temple.

C’est loin, ce lieu de pèlerinage où me conduit le vénérable Pandit.

En route, nous dépassons une charrette à zébus, remplie de petits enfants qu’emmène une espèce de vieux sorcier, et cela rappelle la voiture ou la hotte de croquemitaine. Au moins vingt bébés de cinq ou six ans, garçons et filles, tiennent là entassés ; on voit sortir leurs têtes de partout, d’entre les planches à claire-voie et de dessous la bâche qu’ils soulèvent. Ils sont parés de bijoux, de colliers, d’anneaux dans le nez, ils sont vêtus de robes de gala et coiffés de hauts bonnets à paillettes d’or ; leurs yeux, déjà grands, ont été amplement cerclés de noir — moins par coquetterie, me dit-on, que par prudence, pour neutraliser les sorts qui pourraient leur être jetés, à ces innocents, par les regards de quelque méchante vieille des chemins. Le croquemitaine débonnaire, qui conduit le lent attelage, a la barbe blanche, aussi longue qu’une barbe de fleuve, et son torse nu est couvert de poils blancs, comme une fourrure d’ours arctique. Où les mène-t-il, ces bébés ? A quelque fête enfantine, évidemment, pour qu’ils aient de tels airs d’importance joyeuse, et pour qu’on les ait ornés comme des idoles.

Maintenant nous sommes en pleine campagne, et il faut descendre de voiture, traverser à pied sous l’ardent soleil une petite lande stérile. Et enfin voici le but de notre course : c’est, au milieu d’un site pierreux, parmi des roches d’un gris sombre qui imitent des ruines, une sorte de cirque naturel, où des chèvres, en ce moment, paissent une herbe fine, au son du chalumeau de leur berger. Là, à l’ombre de grands arbres, qui de loin ressemblent à nos chênes, se trouve un très vieux banc de pierre noircie, sur lequel le Pandit et moi nous nous asseyons avec respect : le banc où Bouddha prit place, il y a plus de deux mille ans, pour prêcher son premier sermon. Maintenant que le bouddhisme, depuis des siècles, a disparu d’ici et de tous les pays d’alentour, pour s’étendre vers l’Orient extrême, les Indiens ne fréquentent plus cette région, très sacrée jadis. Mais le vieux banc de pierre, malgré son apparence délaissée, joue encore un grand rôle dans des milliers d’imaginations humaines ; on en rêve, de ce banc légendaire, dans d’incompréhensibles cervelles jaunes, écloses au fond de la Chine, ou des îles du Japon, ou des forêts du Siam ; et quelquefois des pèlerins de là-bas font à pied des centaines de lieues pour venir le baiser à genoux. Le Pandit et moi, nous y devisons de choses brahmaniques, au grand calme pastoral, dans la solitude charmante.

Et, non loin de ce banc si spécial, inspirateur d’antique et froide sagesse, s’élève une tour large comme une colline, en granit massif, qui fut très ouvragée en son temps, mais sur laquelle deux millénaires ont passé, usant les sculptures, installant du haut en bas les herbes et les broussailles sauvages : ce sont les restes du premier temple bouddhique, construit dans l’ancienne Bénarès. Sur les parois de l’énorme tour, à hauteur d’homme, presque toutes les saillies, toutes les pierres frustes sont dorées à l’or fin, et l’éclat en est étrange, imprévu dans cette vétusté extrême : des pèlerins chinois, annamites ou birmans, lorsqu’ils réalisent ce rêve de venir voir le banc et le temple, se font un devoir d’apporter, de leur patrie reculée, des feuilles d’or, et de les fixer là ; c’est leur hommage, — leur carte de visite, pourrait-on dire, — au vieux sanctuaire méconnu.

En rentrant à Bénarès, vers la fin de la journée, mon compagnon de promenade fait arrêter notre voiture devant la maison de campagne d’un de ses amis, noble brahmine comme lui, et savant en philosophie, en langue sanscrite. C’est pour m’y offrir des fruits et m’y faire boire de l’eau fraîche. (Lui-même, il va sans dire, se garderait bien de toucher à quoi que ce fût en ma présence impure.) La vieille demeure est exquise. Et aussi le jardin, qui a des allées bien droites, avec des bordures imitant nos buis, et des petits bassins à jet d’eau comme les plus surannés de nos jardins de France ; on y retrouve nos marguerites-reines, nos capucines, nos roses ; malgré certains arbres dépouillés par l’hiver, ces fleurs, cette atmosphère si chaude, ces feuilles jaunes, y donnent l’impression d’un été finissant, ou d’un automne ensoleillé, — on ne sait plus — d’un automne prématurément languide faute de pluie, et mélancolique dans un excès de lumière…

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