Chapitre 4
Sept heures du matin : l’heure des visites officielles et des réceptions princières. Quand ce soleil du Travancore, éternellement estival, lumineux et chaud, commence de pénétrer horizontalement sous le couvert des palmes, en longs rayons, qui éclaboussent d’or rose les tiges des cocotiers et des arékiers, je monte en voiture, pour aller au palais me présenter au Maharajah dont je suis l’hôte. Nous trottons d’abord sous la voûte de plumes vertes, et bientôt nous voici devant le portique monumental que j’avais cru franchir la nuit de mon arrivée ; il donne accès dans le quadrilatère muré qui forme une autre ville dans la ville, et où les gens de basse caste ne pénètrent jamais.
Ma voiture, cette fois, passe directement ce seuil, que garde un piquet de cavalerie sous les armes. Et le lieu révèle, dès l’entrée, son caractère sacré : nous longeons une immense piscine, où un millier de brahmes, dans l’eau jusqu’à la ceinture, font leurs prières et leurs ablutions du matin, suivant des rites vieux comme le monde : avec leurs chevelures ruisselantes, avec leurs torses mouillés qui luisent au soleil comme du bronze neuf, ils semblent des divinités des eaux ; — d’ailleurs si absorbés dans leur rêve que pas un ne tourne les yeux vers cet équipage qui les frôle et en l’honneur duquel les postes militaires jouent du fifre, battent du tambour.
L’enceinte réservée contient surtout des habitations de princes, des écoles, et le temple suprême qui domine toutes choses de ses quatre tours colossales, de ses quatre pyramides de dieux, érigées vers le ciel. Les façades, les murs extérieurs de ces palais sont plutôt mornes et quelconques ; au-dessus de leurs portes seulement, deux chimères toutes pareilles, dressant des têtes féroces, indiquent l’Inde — comme plus loin, vers l’Orient extrême, certains dragons indiquent la Chine. Et tout cela est d’une couleur ardente, saupoudré de sienne brûlée et de sanguine par la poussière des ans, qui en ce pays est rouge comme la terre des chemins.
Devant la porte du Maharajah, des cavaliers encore présentent les armes, des cavaliers superbes et corrects, en turban rouge, maniant avec une régularité toute moderne leurs fusils à répétition.
Et le Maharajah lui-même veut bien se montrer sur le seuil. J’avais craint l’apparition d’un prince en redingote occidentale ; mais non, il a eu le bon goût de rester Indien, en turban de soie blanche, en robe de velours, dont les boutons sont de larges diamants limpides.
La salle où je suis reçu d’abord est pavée de faïences ; du plafond retombent une quantité de girandoles en cristal. Au milieu, un trône d’argent ciselé ; tout autour des meubles noirs, des fauteuils noirs, de forme indienne, en ébène épaisse, sculptée, fouillée en dentelle ; il n’y a vraiment que l’Asie où l’on sache ajourer les précieux bois durs.
Je suis chargé de remettre à Sa Hautesse une décoration française, et, quand je me suis acquitté de ma mission facile, nous causons un peu des choses de cette Europe que le prince ne connaîtra jamais, étant tenu par les règles inéluctables de sa caste à ne point quitter le sol de l’Inde. Nous causons des choses littéraires surtout, car il est un affiné et un lettré. Ensuite il m’emmène dans une galerie haute, pour me montrer des ivoires merveilleux, des objets d’art dont il se plaît à faire collection. Et l’heure vient de me retirer.
Je m’en vais à travers la nuit verte des palmes, regrettant de n’avoir pu converser un peu plus profondément avec ce prince affable, dont l’âme doit être si différente de nos âmes. Nous nous reverrons pendant mon séjour ici ; mais j’ai compris, dès cette première rencontre, que le mystère de sa pensée intime demeurerait pour moi aussi impénétrable que le grand temple. Entre nous, il y a la différence essentielle des races, des hérédités, des religions. Et puis, nous ne parlons pas la même langue, et cette obligation de passer par une tierce personne est un obstacle, une sorte d’écran isolateur qui, malgré la bonne grâce de l’interprète, suffît à tout arrêter.
Dans deux ou trois jours, je serai présenté à la Maharanie (la Reine), qui habite un palais séparé, et qui n’est point l’épouse du Maharajah, mais sa tante maternelle. Les principales familles du Travancore appartiennent à une caste, infiniment ancienne et à peu près disparue du reste de l’Inde, où la transmission des noms, des titres et des fortunes se fait uniquement par les femmes, — qui ont en outre le droit de répudier à volonté leur mari. Dans la famille royale, la Maharanie est l’aînée des filles, le Maharajah est l’aîné des fils de la première princesse du sang. La reine actuelle, ni ses sœurs, n’ayant eu de descendance féminine, la dynastie est fatalement condamnée à bientôt s’éteindre. Et les enfants du Maharajah non seulement n’ont aucun droit à régner, mais ne portent même pas le titre de prince.
Les femmes de cette caste, appelée Nayer, ont presque toutes les traits d’une finesse rare. Elles se font des bandeaux à la Vierge, et, avec le reste de leurs cheveux, très noirs et très lisses, composent une espèce de galette ronde qui se porte au sommet de la tête, en avant et de côté, retombant un peu vers le front comme une petite toque cavalièrement posée, en contraste sur l’ensemble de leur personne qui demeure toujours grave et hiératique.
q