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Chapitre 3

Vers la fin de cette première nuit passée à Trivandrum, un terrible tapage se fait sur mon toit : galopade suivie de bataille, où je crois reconnaître en demi-sommeil — avec une vague inquiétude en songeant que mon logis est tout ouvert — des bonds et des rauquements de félins qui seraient d’assez grande taille. Cependant le calme nocturne, la sonorité des charpentes de bois avaient exagéré le bruit, et ce n’étaient que des chats-tigres du voisinage : tout le jour ils dorment sur les arbres des jardins, et la nuit ils s’ébattent en chasse, envahissant effrontément le domaine des hommes.

L’extrême matin, à Trivandrum, est une heure d’indicible tristesse. On entend d’abord, tout au commencement, une grande clameur humaine qui s’élève avant jour, qui monte lamentable et farouche dans la première pâleur de l’aube ; d’où je suis, cela paraît un peu lointain, cela vient de là bas, de l’enceinte sacrée de Brahma ; c’est un cri d’ensemble poussé par des milliers d’hommes, et on dirait le gémissement de l’humanité même, de l’humanité retrouvant au réveil ses peines, avec l’écrasante idée de la mort. Les oiseaux ensuite se mettent à saluer le retour du soleil, mais leur aubade n’a point la légèreté charmante de celles qui se chantent chez nous, dans nos vergers, au printemps ; ici le gazouillement des tout petits est couvert par la grosse voix moqueuse des perroquets, surtout par la voix funèbre des corbeaux. D’abord un ou deux croassements isolés, comme en signal, et puis cent, et puis mille, un concert affreux, pour glorifier la mort et la pourriture… Les corbeaux, partout les corbeaux, l’Inde en est infestée ; et jusqu’ici, au Travancore, sur cette terre de paix et d’enchantement, leurs cris, dès que le jour vient poindre, emplissent la voûte des palmes, pour glacer la joie de tout ce qui vit et s’éveille sous la feuillée splendide. Ils disent : nous sommes là, nous, qui guettons la décomposition de toute chair, et notre pâture est certaine, et nous mangerons tout…

Ensuite ils se dispersent et ils se taisent. Et de nouveau s’élève la clameur lointaine des hommes ; elle est puissante et profonde ; on sent qu’ils sont légions, ces brahmes, assemblés dans le grand sanctuaire, à crier vers leur Dieu. Et puis, c’est un bruit confus de tambourins, de cymbales et de conques sacrées, arrivant de différents points de cette forêt de palmes qu’est Trivandrum : la première adoration du jour dans les petits temples secondaires épars sous bois.

Le soleil enfin apparaît, et on en reçoit tout de suite les rayons dans ces demeures entièrement ouvertes où des colonnades, des stores légers vous séparaient seuls des choses de la nuit. Voici la lumière, la lumière admirable, l’heure exquise où s’évanouissent toutes ces tristesses de l’aube. Et je descends dans le jardin, qui forme au milieu de la forêt de palmes une sorte de clairière, avec des pelouses, des arbres couverts de fleurs roses ; on y trouve un grand luxe de fougères, de plantes d’humidité chaude, et toutes les variétés de ces invraisemblables feuillages de l’Inde, qui sont teintés, comme des fleurs, de rouge sombre, de violet ou de carmin pâle, avec des zébrures blanches comme sur le dos des reptiles, ou des yeux comme sur les ailes des papillons.

Sept heures du matin, quand un peu de fraîcheur nocturne persiste encore sous le dôme vert des avenues, c’est à Trivandrum l’heure des visites, des cérémonies, contrairement à ce qui se passe chez nous. Et je suis avisé que demain à cette heure-là je pénétrerai dans l’enceinte brahmanique pour être présenté au Prince.

A l’approche de midi, malgré tant de palmiers et tant d’ombre, la vie s’arrête sous le soleil vertical ; partout somnolence et torpeur ; les éternels corbeaux eux-mêmes se taisent, posés à terre, sous l’abri des feuillages.

Certain chemin que je vois, de ma véranda, se perdre dans la nuit verte, va devenir désert jusqu’à ce soir. Quelques derniers passants encore, qui rentrent dans leurs maisons de chaume ; Indiens ou Indiennes pareillement vêtus du pagne écarlate, le torse d’un brun ardent à reflets de cuivre, ils vont pieds nus sans faire de bruit : personnages rougeâtres sur la terre couleur de sanguine, et tous ces rouges s’avivent par contraste avec le vert éclatant des palmes. Parfois aussi le sol de ce chemin tremble sous des pas lourds et cependant presque silencieux ; ce sont des éléphants du Maharajah qui reviennent, songeurs, de quelques travaux rustiques et regagnent les écuries du palais pour y dormir. Ensuite on n’entend plus rien. Et alors les petits écureuils sauteurs, habitants des arbres, les seuls qui soient agités d’une perpétuelle frénésie de mouvement, entrent dans ma chambre, enhardis par le silence.

Le soir, quand recommence l’activité humaine, je sors de ma retraite, dans une voiture du Maharajah où la vitesse des chevaux procure une illusion de fraîcheur.

Mes alentours sont la partie nouvelle de Trivandrum. Les arbres n’y règnent plus en maîtres ; on y a dégagé des pelouses et percé de belles avenues sablées. Il s’y trouve, disséminés au milieu de jardins, tous les monuments nécessaires à la vie modernisée d’une capitale : ministères, hospices, banques et écoles. Ces choses eussent moins détonné si on les avait construites en style un peu indien ; mais, à notre époque, il faut prendre son parti de rencontrer les mêmes erreurs de goût dans presque tous les pays du monde. Il s’y trouve aussi des églises et des chapelles, protestantes, latines ou syriaques, ces dernières plus anciennes, avec des façades naïves. Ce n’était cependant point pour voir tout cela que j’étais venu au Travancore, et je commence à comprendre combien il est difficile d’entrer en contact avec l’Inde brahmanique, l’Inde profonde, même ici, où je la sens si près de moi, toujours vivante et immuable, me troublant de son mystère…

En dehors de ces nouveaux quartiers, les palmes étendent leur voûte souveraine sur tout l’immense Trivandrum des Indiens de basse caste ; maisonnettes de roseaux, vieux petits temples de granit et de chaume, à demi cachés parmi les hauts cocotiers éternels : là, c’est le pays de l’ombre, et les avenues semblent d’étroits couloirs dans la nuit verte.

Une seule véritable rue, celle par où j’étais arrivé au clair des étoiles et qui mène à la porte de l’enceinte sacrée. C’est la rue des marchands, le lieu où se concentrent tout le mouvement et tout le bruit de cette ville plutôt silencieuse. A cette heure du soir, elle est pleine de monde ; il faut ralentir l’allure des chevaux ; — et on dirait un peuple de dieux, tant sont beaux les visages, tant sont nobles les attitudes, profonds et insondables les regards.

Cette foule est une mêlée de torses et de bras taillés dans le bronze, d’une perfection et d’une grâce de bas-relief antique.

Brahmes affinés et superbes, dédaigneux des costumes et des parures, vont moins vêtus encore que les hommes de moyenne caste ou que les parias. Autour des reins, un pagne en toile d’un blanc neutre, et, passée en bandoulière sur leur poitrine nue, rien que la petite cordelette de lin, signe extérieur de la caste, que le prêtre a nouée là au moment de la naissance et que l’on ne quitte jamais plus, la cordelette sacrée avec laquelle on vit et on meurt. Sur leur front, entre leurs graves yeux noirs, est inscrit le monogramme de leur Dieu, le sceau que l’on doit repeindre pieusement chaque jour après l’ablution matinale : un disque rouge et trois raies blanches pour les sectateurs de Siva ; pour ceux de Vichnou, une sorte de trident blanc et rouge, qui part d’entre les sourcils, les pointes remontant jusqu’aux cheveux, et qui rend pour nous l’expression des figures plus étrangement énigmatique.

Peu ou point de femmes, bien qu’au premier abord ces longues chevelures si noires, épandues sur les épaules ou relevées par un nœud à l’antique, en donnent partout l’illusion. Et encore celles qui se montrent sont-elles de caste vile et de traits plutôt vulgaires, comme les porteuses des chemins. Dans l’enceinte réservée sans doute, habitent les épouses et les filles de ces brahmes qui le soir circulent par milliers.

Toutes ces maisons qui, la nuit dernière, m’étaient apparues dans leur sommeil, closes sous de tranquilles rayonnements bleuâtres, forment à cette heure un bazar très animé, où l’on vend des fruits, des graines, des étoffes légères imprimées de vieux dessins en couleurs, et quantité d’objets de cuivre jaune, aussi étincelants que des bijoux d’or : lampes à plusieurs branches, sveltes et montées sur des pieds très hauts comme celles de Pompéi ; plateaux et vases de forme religieuse, dieux et déesses debout sur des éléphants.

Mon guide me montre ensuite des fabriques, fondées par le souverain actuel, où l’on tourne des poteries d’un beau style ancien ; d’autres où l’on tisse des tapis de haute laine, en copiant les coloris du Radjpoutan et du Cachemyr ; enfin des ateliers où de patients ciseleurs fouillent l’ivoire des éléphants de la forêt proche, pour en faire de fines petites divinités brahmaniques, ou bien des manches de chasse mouche et de parasol.

Mais je n’étais point venu au Travancore pour voir tout cela. Seules m’intéresseraient les choses encore si intensément indiennes qui se passent derrière l’enceinte des palais et dans le grand temple interdit…

Il y a aussi à Trivandrum un jardin zoologique, soigné comme ceux de nos capitales d’Europe, avec parcs à gazelles et bassins à crocodiles : un des rares endroits où l’on puisse sortir de l’ombre et de l’étouffement des palmes, pour voir un peu au loin, dominer des perspectives de jungles et de forêts. On y a créé des pelouses, le long desquelles s’alignent d’incomparables plantes et de larges fleurs exotiques. C’est un coin arrangé, artificiel, où l’on se promène en toute sécurité, parce que la végétation y est soigneusement émondée et parce que les bêtes — tigres ou serpents qui s’ébattent en liberté à quatre ou cinq lieues plus loin dans la grande brousse — sont en cage ici. Le soir, à cette heure courte et charmante où le soleil ne tue plus et où la nuit brusque n’est pas encore tombée, il vient en ce jardin une musique, pour jouer dans un kiosque ; elle est composée d’Indiens qui exécutent avec précision des airs d’Europe. Dans les allées bien sablées, les rares auditeurs sont quelques personnages aux nudités sveltes ; un ou deux bébés de race blanche (tout ce qu’en contient Trivandrum), bien pâlots sur les bras de leurs nourrices indiennes ; et quelques petits enfants du pays, fils de princes, qui, hélas ! ne portent plus leur costume national, mais sont déguisés en de bizarres poupées d’Occident, poupées trop jolies malgré leur teint cuivré, et avec de trop grands yeux en velours noir. Comme ce jardin est sur une hauteur, on aperçoit un peu au loin l’Océan Indien ; mais un océan qui est sans navires, qui, au lieu de représenter comme en d’autres pays la voie de communication avec le monde extérieur, n’est dans ces parages qu’un néant inutile et hostile, vous séparant davantage du reste de la terre, puisqu’il n’y a point de port sur toute cette côte, ni même de barques, ni de pêcheurs, rien qu’une ceinture de brisants infranchissables. Et cette apparition de mer lointaine ajoute plus de mélancolie encore, plus de tristesse d’exil à l’heure élégante de Trivandrum, quand la musique joue au déclin de la journée pour quelques pauvres bébés solitaires.

Maintenant le soleil se couche là-dessus, se couche très vite : splendeur d’un instant, feu de Bengale rose, dirait-on, sur la terre couleur de sanguine, et feu de Bengale vert sur les arbres, sur l’inextricable fouillis de ramures éployé jusqu’aux limites de la vue ! Et puis la nuit tombe, sans crépuscule, hâtive, presque soudaine, à son heure invariable que n’influencent pas comme chez nous les saisons. On y voit encore au jardin, qu’il fait déjà noir partout alentour dans les allées touffues, sous les palmes. Alors une clameur monte du grand sanctuaire de Brahma tandis que, de tous les autres temples épars, s’échappe, comme le matin, le bruit des cymbales et des conques sacrées. Et les milliers de lampes, à huile de cocotier, s’allument sous bois, traçant leurs lignes de petits feux rouges dans l’obscurité des chemins.

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