Chapitre 6
Trois mille brahmes sont en ce moment les hôtes du Maharajah et habitent l’enclos réservé, encombrent les saintes piscines. Ils sont venus des pays d’alentour, des forêts où ils vivent de fruits et de graines, suprêmement dédaigneux des choses de ce monde, nuit et jour absorbés dans leur rêve mystique. Ils se sont assemblés pour une solennité religieuse qui dure cinquante jours et se renouvelle tous les six ans. Ils font de longues prières expiatoires, pour du sang qui a été versé jadis, sur le sol d’une contrée proche, pendant une guerre de conquête. De cela, il y a des années sans nombre, mais c’est égal, ce sang exige encore de grands cris de supplication, exige des musiques religieuses et le beuglement continu de ces conques sacrées qui sont inscrites sur les armes de Trivandrum. Les idoles de Pandavas, hautes de trente pieds, aux têtes nimbées de rayons, aux figures d’épouvante, aux yeux féroces abaissés vers les hommes, ont été, pour la circonstance, tirées de l’ombre des sanctuaires secrets ; à grand effort de muscles et de câbles tendus, on les a roulées dehors, à l’air libre, au soleil, dans les cours du temple, pour être vues, et pour inspirer l’effroi aux simples — pendant que les initiés implorent du fond de l’âme le grand Brahma invisible et ineffable. En ces jours, toute une vie de rites millénaires, de supplications ardentes, de terreurs ou d’extases, palpite intensément derrière les murs de l’enceinte brahmanique. J’en entends la rumeur éloignée, qui m’obsède et m’attire ; mais j’en suis exclu absolument, sans que la bonne grâce du Maharajah y puisse rien, ni aucune autre influence humaine.
En même temps, dans tout l’immense bois de palmiers qui recouvre la ville, la fête des initiés a sa répercussion chez les croyants des moyennes et basses castes, exclus comme moi de la communion des brahmes. Là aussi, partout, dès que l’aube commence de blanchir, ou dès que le soleil se couche, on se lamente et on supplie.
On supplie dans tous les cimetières, au pied de tous les arbres sacrés sous lesquels des guerriers ont été ensevelis. Dans tous les chemins ombreux du bois, à tous les carrefours où se dressent des pierres tombales, les pieuses petites lampes s’allument sitôt la nuit venue, et il y a des musiques, des offrandes, des fleurs. Les moindres temples ou simples autels, consacrés aux divinités inférieures des arbres, brillent de mille petites flammèches tremblotantes. Là, je suis admis, et, sous l’enlacement des palmes qui font subitement l’obscurité si noire, je m’en vais errer, au hasard des musiques entendues, au hasard des lumières qui m’attirent.
Voici d’abord un pauvre temple très humble, très vieux, aux colonnes de granit fruste, infime au pied des arbres qui s’élancent pour se perdre au-dessus de lui dans le noir. Il est enguirlandé de fleurs et d’ornements en roseaux tressés. Des lampes minuscules, à huile de cocotier, partout accrochées, y jettent d’innombrables lueurs de lucioles. Au fond, dans le recul de deux ou trois petites salles, apparaît le dieu, accroupi, horrible, à haute coiffure, à bras multiples, à visage vert de perroquet ; de jeunes chevreaux blancs, qui sont sacrés et familiers du sanctuaire, se promènent alentour. Les adorateurs, demi-nus, avec des colliers de fleurs, se pressent devant la porte. Et le bruit des tambourins, des cornemuses, est couvert par le beuglement lugubre et continu des conques sacrées.
On m’accueille par des sourires de bienvenue, et on s’écarte pour me faire place, après m’avoir passé au cou des colliers en fleurs de jasmin très odorantes, dont le parfum, dans la chaleur lourde de la nuit, entête comme une fumée de cassolette.
Ailleurs, c’est à un carrefour de bois, sous un monstrueux figuier de cent ans. Autour d’une estrade en granit, qui supporte là d’antiques stèles funéraires, des hommes assemblés délirent au son des musiques. Il y a aussi des lumières, des guirlandes de roses et de jasmins, des offrandes de fruits et de graines. Une sorte de prêtre, d’officiant, homme des basses castes au visage tout noir, récite avec exaltation des phrases rituelles, entrecoupées par le fracas des tam-tams. Derrière l’arbre, dans l’ombre, presque invisibles, se tiennent les femmes, qui, de minute en minute, jettent ensemble un long cri. Et des enfants attisent par terre un feu d’herbe, dans la flamme duquel on vient, de temps à autre, passer les tam-tams, pour les maintenir secs et sonores. Cependant, de plus en plus, l’officiant s’exalte ; bientôt le voici possédé d’un Esprit terrible ; en hurlant il veut se briser la tête contre les arbres, contre les pierres, et alors une chaîne de bras nus se forme autour de lui pour le maintenir, jusqu’au moment où il s’affaisse épuisé, immobile, avec un râle…
Et ce Dieu, pour nous si lointain, qu’on adore sous les palmes, à grand bruit de tambours et de musiques sauvages, n’est qu’une autre forme de celui des Brahmes mystérieux, qui adorent en esprit dans le secret du grand sanctuaire.
Et il n’est aussi qu’une autre forme du nôtre… Car il n’y a point de « faux dieux », et elle est peut-être enfantine la vanité des sages qui prétendent posséder le vrai, savoir de quel nom il se nomme. D’ailleurs Brahma, Jehovah ou Allah, le dieu unique, ou multiple si l’on veut, au fond de l’incommensurable et de l’inaccessible, nous dépasse tellement, qu’un peu plus ou un peu moins d’erreur importe à peine dans nos conceptions de lui. Et sans doute écoute-t-il aussi bien la prière des humbles, non évolués, qui vont dans la forêt, au pied d’un pauvre fétiche à figure verte, hurler leur angoisse de vivre et de mourir…
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