Chapitre 7
Le cri des corbeaux est tellement la base de tous les bruits de l’Inde, qu’on finit par n’y pas prendre garde. Déjà, je ne perçois pour ainsi dire plus, à mon réveil, leur aubade proche et affreuse, succédant à la clameur effacée du temple. Un grand arbre, devant ma terrasse, est chaque nuit un de leurs perchoirs d’élection, un grand arbre dont les fleurs roses, les grappes de fleurs roses, imitent en plus large celles de nos marronniers ; jusqu’à l’aube, ses branches restent courbées sous le poids des oiseaux noirs.
Ce matin, à l’heure invariable du soleil levant, dès que s’allume sous les feuillées, sous les dômes de plumes vertes, l’incendie des premiers rayons, je monte en voiture pour aller dans l’enceinte réservée, me présenter à la Maharanie (la Reine).
Le portique franchi, je revois d’abord les saintes piscines, où, comme chaque matin, les brahmes, à demi plongés dans l’eau, font leurs ablutions et leurs prières.
Dans cette ville murée, où je pénètre aujourd’hui beaucoup plus avant que la première fois, il n’y a pas seulement des habitations de princes, au fond de jardins, parmi des palmiers ; il y a aussi des rues bordées d’humbles maisonnettes en terre, mais habitées uniquement par des Indiens de haute caste. Et l’extrême matin est précisément l’heure charmante où les ménagères aux longs yeux font la toilette du sol, chacune devant sa demeure. Sur la terre rouge, bien battue et bien balayée, elles tracent avec de la poudre blanche de prodigieux dessins éphémères, que le moindre vent emportera, ou les pieds des passants, ou les pattes des chèvres, des chiens et des corbeaux. Elles font cela très vite, très vite, en s’aidant, pour se repérer, d’invisibles marques qu’elles ont placées d’avance ; gracieusement penchées, elles se hâtent de promener par terre l’espèce de petit sablier où leur poudre est contenue, et d’où s’échappe une traînée blanche, comme un ruban sans fin. Rosaces compliquées, figures géométriques naissent à miracle sous leurs doigts, et souvent, quand c’est achevé, elles plantent çà et là une fleur d’hibiscus, à chaque principal entre-croisement de leurs réseaux de lignes, ou bien un œillet d’Inde, un souci jaune d’or. Et la petite rue, ainsi parée d’un bout à l’autre, semble pour une heure recouverte d’un tapis capricieux.
Tout ce quartier a du reste un caractère d’antique élégance, de paix honnête et de naïve dignité.
Devant le portail du jardin de la Maharanie, toujours les mêmes corrects soldats à turban rouge, qui rendent les honneurs, qui présentent les armes, au son de leurs tambours et de leurs fifres. Et sur le perron descend le prince-époux, dont l’accueil est d’une courtoisie parfaitement distinguée ; comme le Maharajah, il a eu le bon goût de rester Indien, avec sa robe de velours vert, son turban de soie blanche, l’éclat de ses diamants, — ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’être un lettré et un érudit.
La Maharanie reçoit dans un salon du premier étage, qui est, hélas ! garni de meubles européens, mais où elle-même, en son costume national, semble une attachante personnification de l’Inde. Elle a le profil droit, les traits purs, les grands yeux magnifiques, toute la beauté de sa race. Suivant la tradition des Nayers, ses cheveux de jais noir sont d’abord disposés en bandeaux plats, puis réunis en une sorte de petite toque bien lisse qui retombe en avant et jette de l’ombre sur son front. Le lobe de chacune de ses oreilles, distendu à l’excès, supporte une énorme boucle de diamants et de rubis. Son corsage de velours laisse nus ses bras cerclés de pierres précieuses, et une pièce de soie lamée d’or, aux dessins exquis, la drape comme une statue. En ce pays où l’affinement s’étend jusqu’au bas peuple, on s’imagine ce qu’il peut devenir chez une noble dame, de vieille famille souveraine. Mais le charme de cette Maharanie est fait par-dessus tout de bienveillance, de douceur réservée et comme il faut.
Il est fait aussi de tristesse discrète, qui se devine derrière le sourire. Et je sais l’un des chagrins qui assombrissent la vie presque cloîtrée de la reine : Braihma ne lui a point donné de fille, ni de nièce qu’elle puisse adopter ; aussi sa dynastie va-t-elle fatalement s’éteindre, et il s’ensuivra sans doute de grands bouleversements dans ce Travancore, à peu près épargné jusqu’ici par les siècles en marche…
Nous causons de l’Europe, qui tient son imagination en éveil, et je vois qu’un de ses rêves eût été de connaître ce pays étrange et lointain, — aussi inaccessible pour elle que les contrées chimériques de la planète Mars ou de la Lune, car au Travancore, une Indienne de noble caste, et à plus forte raison une reine, ne pourrait entreprendre un tel voyage sans encourir une déchéance irrémédiable qui la mettrait au rang des parias.
Pendant les quelques jours qu’il me reste à passer ici j’aurai l’honneur de revoir quelquefois le Maharajah, mais plus jamais la gracieuse Maharanie, et, avant de me retirer, je cherche à graver dans mes yeux son image, qui ne semble pas appartenir à nos temps : seules, les vieilles miniatures de l’Inde m’avaient jusqu’ici laissé entrevoir de telles princesses.
Après avoir quitté la Maharanie, je vais, sans sortir de l’enceinte brahmanique, faire visite aux fils de l’une de ses sœurs, qui sont les héritiers présomptifs du trône, après lesquels finira la dynastie.
Ils portent le titre de premier prince et de second prince,et ils ont des habitations séparées, au milieu de jardins : jeunes hommes qui attachent à leur turban des aigrettes d’émeraude, qui chassent le tigre et suivent les rites de Brahma, mais qui se tiennent au courant des choses modernes, s’occupent de littérature ou de sciences physiques. L’un d’eux, après m’avoir conduit, sur ma demande, dans la sellerie où sont les harnais de ses éléphants, me montre de remarquables photographies qu’il a prises, développées lui-même, et qu’il a eu la fantaisie ensuite d’envoyer à une exposition européenne pour se faire médailler.
Ce soir, au déclin du soleil, j’ai voulu voir l’Océan Indien, qui, à une lieue environ de Trivandrum, déferle sur des bords déserts.
Dans une voiture du Maharajah, dont la livrée me servait de sauf-conduit, il m’a fallu d’abord traverser toute la ville murée, passer dans les petites rues paisibles que bordent les maisonnettes des brahmes, passer devant les murailles rougeâtres des palais et des jardins, et longer l’enceinte du grand temple, dont je ne m’étais jamais tant approché.
Et bientôt, la ville franchie, je me suis trouvé dans une solitude de sable, parmi des dunes où traînaient les lueurs frisantes d’un énorme soleil couleur de sang, près de s’abîmer à l’horizon. Quelques rares palmiers, échevelés et meurtris, s’inclinaient çà et là dans le même sens, ayant cédé, comme font les arbres de nos côtes, à l’effort continu du souffle marin. Tout ce sable amoncelé depuis les siècles des siècles, tout ce prodigieux émiettement de pierres, de madrépores, de coquilles, toute cette pulvérisation de myriades d’existences étaient comme pour annoncer le terrible voisinage. Et puis, la grande voix éternelle a commencé de se faire entendre. Et tout à coup, à un détour du chemin dans ces dunes, l’infini mouvant m’est apparu.
En d’autres régions du monde il semble que la vie des hommes se porte instinctivement vers la mer. Ils construisent leurs demeures tout au bord, leurs villes le plus près possible de ses eaux, jaloux qu’ils sont des moindres baies pour leurs navires, même des moindres coins de plage.
Ici, au contraire, on s’en écarte comme du vide et de la mort. Ici la mer n’est que l’infranchissable abîme, qui ne sert à rien et qui fait peur. La mer est à peu près inaccessible et on ne s’y aventure pas. Devant la ligne sans fin des brisants, sur la ligne sans fin des sables, je ne vois guère d’autre trace humaine qu’un vieux temple de granit, rude et trapu, aux colonnes frustes, à demi rongées par les embruns et par le sel ; il est là comme pour conjurer et apaiser ce néant dévorateur, qui emprisonne le Travancore et qui, assez calme ce soir, va dans quelque temps, dès que la mousson d’été commencera, devenir furieux pendant toute une saison.
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