I
Malebranche pose en principe que connaître le monde matériel, c’est en expliquer toutes les parties et tous les phénomènes par les seules lois de la mécanique, c’est-à-dire par la seule idée mathématique de l’étendue. Que suit-il de l’application de cette maxime ?
Une première conséquence, c’est que l’existence de ces formes particulières de l’étendue que nous appelons les corps est absolument indémontrable. Les mathématiques n’admettent que l’universel. Malebranche reconnaît, déclare, démontre que l’existence des corps est indémontrable. Mais il affirme, non moins catégoriquement, que les corps existent. Nous en sommes assurés, dit-il, par la révélation.
En parlant ainsi, il limite visiblement la portée de la raison comme faculté de voir les choses dans leurs archétypes mathématiques. Et l’on pourrait se demander si, en dehors de la connaissance rationnelle, il n’admet pas l’existence d’une connaissance proprement mystique. Mais il s’agit de savoir quelle idée il se fait au juste de Dieu et de ses révélations.
Or c’est une maxime essentielle de la philosophie de Malebranche, que Dieu, en tout ce qu’il fait, suit les voies les plus simples, agissant par là en conformité avec la raison. Nous devons donc croire, en vertu de notre raison même, que l’existence des corps, dont la révélation nous informe, n’est pas une création absolument nouvelle, mais se rattache de quelque manière, à la nature des essences, si bien que, dans l’étude des phénomènes sensibles les plus particuliers, il reste légitime et nécessaire de poursuivre des explications mécaniques.
Une seconde conséquence de la conception mathématique de l’univers, c’est l’impossibilité de concevoir un rapport d’influence entre les mouvements des corps et les sentiments qui, dans notre âme, correspondent à ces mouvements.
D’une manière générale, une créature ne peut agir dans une mesure quelconque, sur une autre créature. En effet, les accidents, chez les êtres réels, ne sont pas séparables des substances ; et modifier la substance, c’est créer ou anéantir. Or, à Dieu seul il appartient de créer ou d’anéantir. Toute puissance, donc, qu’elle s’exerce sur les substances ou sur les accidents, appartient exclusivement à Dieu.
Comme, d’ailleurs, l’étendue et le sentiment sont choses entièrement différentes, toute tentative d’expliquer les phénomènes de l’un par les phénomènes de l’autre est frappée de stérilité. L’étendue et le sentiment coexistent, d’une manière purement contingente ; et, s’il y a correspondance entre les modifications de l’un et les modifications de l’autre, ce ne peut être qu’en vertu d’un libre décret de Dieu. Les modifications des substances spirituelle et corporelle ne peuvent être causes véritables les unes des autres ; le seul nom qui convienne au rôle qu’elles remplissent est celui des causes occasionnelles.
Malebranche, par cette théorie, paraît limiter une fois de plus la portée de son intellectualisme. Que sont ces causes qui ne sont point causes, sinon le déguisement d’un continuel miracle ? Voici deux horloges sans communication entre elles, qui, néanmoins, sont toujours d’accord. C’est, apparemment, qu’un génie invisible en pousse continuellement les aiguilles.
Ainsi a-t-on souvent interprété, notamment en Allemagne, la théorie des causes occasionnelles. Mais il semble qu’en l’entendant de la sorte on en ait méconnu la signification. Que voudrait dire le mot « cause », appliqué à un phénomène qui serait sans lien aucun avec celui que l’on appelle son effet ? Si Malebranche entendait s’en tenir au système que l’on dénomme occasionalisme, pourquoi ne s’est-il pas contenté du terme « occasion » ?
Il y a, en réalité, deux parties dans sa doctrine, l’une négative, l’autre positive. Nulle chose créée ne peut être cause, au sens plein du mot, au sens de puissance créatrice, parce que la création est le privilège de Dieu. Mais on peut concevoir une cause, sinon créatrice, du moins déterminante, c’est-à-dire provoquant, en fait, d’une façon constante, l’apparition d’un certain phénomène ; et c’est là, précisément, le genre de causalité que Malebranche attribue aux créatures.
D’une part, nos sentiments sont absolument irréductibles à nos perceptions intellectuelles, tout de même que l’existence des corps est absolument irréductible à leur essence. Doctrine capitale, dans la pensée de Malebranche, car elle découvre l’erreur de Spinoza, qui, plaçant au sein même de Dieu le fini avec l’infini, ou anéantit le fini, ou ruine la perfection divine.
D’autre part, en même temps que, par sa puissance, distincte de son entendement, Dieu créa des choses finies, il établit entre elles des rapports précis et constants, grâce auxquels tout se passe comme si tel phénomène avait la propriété d’engendrer, de causer véritablement tel autre phénomène.
Si donc il n’existe pas de Nature, telle que se la figuraient les païens, pour qui c’était une divinité douée de puissance effective, il existe véritablement des causes naturelles, des lois naturelles et générales, introduisant l’ordre dans la portion de l’être qui échappe à la géométrie.
Des causes conçues comme simples antécédents constants, non comme puissances génératrices et créatrices : telle est la thèse de Malebranche. On ne saurait la confondre avec celle du miracle continuel et de la volonté arbitraire.
En ce sens, nos sensations, bien qu’elles ne nous instruisent, à aucun degré, de la nature intrinsèque des êtres, nous fournissent néanmoins de véritables connaissances. Car elles nous informent des choses qui sont utiles à la conservation de notre vie. Dieu, en effet, c’est-à-dire l’ordre, veut que les lois de l’union de l’âme et du corps soient très simples, partant très générales ; et ainsi l’avertissement que nous donnent nos sens touchant le caractère utile ou nuisible des objets à notre égard, est assez sûr pour que nous n’ayons besoin qu’exceptionnellement de le rectifier ou d’y suppléer par l’usage de notre raison. D’une manière générale, les jugements naturels que nous formons d’après la dictée de nos sens représentent fidèlement les lois de la nature.
L’expérience est, ainsi, pour la connaissance des choses matérielles, une source légitime et nécessaire d’information ; et la science physique n’est autre chose que l’effort de l’intelligence pour accorder la certitude de l’expérience avec l’évidence de la raison.
Ce n’est pas tout. La raison elle-même va au-devant de l’expérience, et démontre la réalité et la valeur de ces lois qui, dans la nature, limitent à des effets particuliers l’universel mécanisme mathématique. On a cru à tort, selon Malebranche, que l’emploi des principes mécaniques en physique excluait les causes finales. Si le monde se conserve par la seule action mécanique de ses parties les unes sur les autres, c’est qu’il a été construit par un architecte qui prévoyait la série infinie des effets de toute cause donnée. Le Créateur a employé les voies les plus simples et les plus sûres pour parvenir à son but. Il a, en outre, dans les êtres vivants, tellement ajusté l’infinité de parties dont ils se composent, qu’ils puissent, indéfiniment, produire des êtres semblables à eux. Si donc la nature n’est pas, elle-même, puissance et sagesse, elle témoigne de l’union de la sagesse et de la puissance avec l’entendement géométrique dans le principe créateur qui la fait être et se conserver.
La considération des lois naturelles ainsi établies par Dieu dans le monde des choses contingentes est particulièrement indispensable en matière morale. Si Dieu n’avait pas créé de telles lois, notre responsabilité, dans les actes que nous accomplissons, se limiterait à ces actes mêmes : les suites ne nous concerneraient pas. Mais Dieu a si bien lié, dans la nature, les effets aux causes, que vouloir la cause, c’est vouloir l’effet. Quelle n’est pas, dès lors, la malignité de l’homme qui accomplit une action dont les suites doivent être détestables ! Cet homme, abusant des lois par lesquelles Dieu s’est lié, oblige Dieu à réaliser une œuvre d’iniquité. Rien n’est plus sacré que la puissance, rien n’est plus divin. C’est donc un véritable sacrilège que d’employer la puissance à produire le mal. C’est asservir la majesté divine à la méchanceté humaine. Forfait monstrueux, possible toutefois, grâce à la liaison des causes et des effets que Dieu a établie dans la nature.
Enfin il importe de remarquer que le libre arbitre de l’homme, dans la philosophie de Malebranche, est, par excellence, chose irréductible au mécanisme, et que, néanmoins, il est à la fois très réel et intelligible dans une certaine mesure.
Rien ne serait plus contraire à la pensée de Malebranche que de réduire le libre arbitre humain à n’être qu’une illusion, puisque, dans un tel système, Dieu serait lui-même l’auteur des pires actions commises par les hommes. Inexplicable par l’idée de l’étendue intelligible, le libre arbitre n’en est pas moins un être véritable. Il consiste dans la faculté d’obéir ou de résister à l’inclination naturelle vers le bien qui est le fond de notre volonté. Et nous n’usons pas moins de notre libre arbitre en obéissant qu’en désobéissant, puisque nous avons la faculté de désobéir.
Si le libre arbitre est à la fois réel et irréductible au mécanisme, s’ensuit-il qu’il soit inintelligible ? On ne saurait, selon Malebranche, l’assimiler au hasard ou au caprice. Il ne se détermine pas sans raison, et la raison à laquelle il adhère est la considération du bien lui-même. Mais, la nature offrant à l’homme des biens particuliers, l’homme a cette puissance, au lieu de ne rechercher ces biens secondaires que dans leur rapport au bien universel, d’y arrêter sa volonté, et de les considérer comme des biens absolus et des fins en soi. Il peut, dans son amour, substituer la créature au Créateur. Mais c’est parce qu’il est capable d’aimer Dieu qu’il peut mettre à sa place des idoles. Et ainsi, jusque dans l’usage coupable que l’homme fait de son libre arbitre, son action conserve un rapport à l’ordre et à l’intelligence ; tandis que, par un juste emploi de ce même libre arbitre, il se fait, en vérité, le collaborateur de Dieu.
Il est donc certain, en ce qui concerne la connaissance de la nature et de l’homme, que l’intellectualisme de Malebranche n’est pas borné à cette vue claire et distincte des choses que l’on obtient en les contemplant dans leurs modèles mathématiques : il admet une intelligence relative du contingent en tant que contingent, il s’élargit avec l’être lui-même, de manière à apercevoir l’infinie puissance divine, sans toutefois laisser de place au hasard ou à l’ἀνάγκη, dont l’existence serait la négation du Dieu vivant.