II
Il nous est interdit de ramener la nature telle que nous la voyons, bornée, finie et imparfaite, à l’étendue intelligible, puisque cette étendue réside en Dieu même, et qu’ainsi la réduction de notre monde à l’étendue intelligible introduirait en Dieu le fini et l’imperfection. Mais, pour qui se placerait au point de vue de Dieu lui-même, n’y aurait-il pas lieu de penser que, toute discontinuité dans l’objet de son intelligence étant impossible, l’existence sensible, le contingent et le libre doivent, finalement, se résoudre, par une analyse qui nous dépasse, en nécessité mathématique.
Une telle induction serait en contradiction formelle avec les principes les plus avérés de la philosophie de Malebranche.
Certes, les rapports de grandeur, qui sont la matière des mathématiques, subsistent en Dieu même ; et en Dieu tout est un. Mais, si nous sommes assurés de parler convenablement de Dieu en affirmant son unité, nous ne pouvons prétendre, nous autres hommes, embrasser d’un regard toutes ses perfections. Nous devons les considérer isolément, si nous voulons nous les représenter, autant qu’il nous est possible, selon leur nature propre et dans leur infinité. Et nous devons affirmer de Dieu toutes les perfections qui sont dignes de lui, encore que nous ne puissions jamais parvenir à voir ces perfections dans leur pénétration mutuelle et dans leur unité essentielle.
Or en Dieu réside nécessairement l’ordre, et l’on pourrait presque dire que l’ordre, c’est Dieu même. Mais l’ordre contient, outre les rapports de grandeur, qui sont l’objet des mathématiques, les rapports de perfection proprement dite, qui sont la matière de la morale. Tel le rapport de valeur, en vertu duquel le bien de l’âme doit être préféré à celui du corps, la vie d’un homme à celle d’un animal. C’est là un genre de vérités qui ne se peut ramener à la vérité mathématique, et qui n’en a pas moins son fondement en Dieu.
Il y a plus. Comme il convient à notre faiblesse de considérer séparément des attributs qui, en Dieu, sont inséparables, ainsi nous comprendrons mieux la signification des vérités mathématiques et des vérités morales, en les comparant entre elles, quant au rôle qu’elles jouent respectivement dans notre vie. Or, en ce sens, Malebranche n’hésite pas à professer que la considération des vérités morales est plus nécessaire encore que celle des vérités mathématiques. Je ne me plais point, dit le Verbe divin à l’âme recueillie qui l’interroge, je ne me plais point aux questions qui ne vont pas à honorer la sagesse de mon Père. Comme je suis la vie des esprits, aussi bien que leur lumière, j’aime beaucoup mieux leur enseigner les vérités qui nourrissent l’âme, et qui, en même temps qu’elles éclairent l’esprit, pénètrent, agitent et animent le cœur. Quand je suis venu sur la terre pour instruire les hommes, je ne leur ai point appris la géométrie, l’astronomie, ni tout ce que les savants font gloire de savoir. La lumière que je répands volontiers, c’est une lumière qui échauffe la volonté et qui produit l’amour de Dieu. Je pénètre et j’éclaire tous les esprits. Mais que sert à un démon de savoir que deux et deux font quatre, ou de connaître le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre ? S’il en est plus savant, il n’en est pas plus sage.
Dans le développement de cette pensée, Malebranche en vient à limiter le contenu de la vérité proprement dite aux rapports de grandeur, et à réserver le mot « ordre » pour les rapports de perfection. Et il met l’ordre au-dessus de la vérité. Je ne suis pas seulement, dit le Verbe, la vérité éternelle, mais encore l’ordre immuable et nécessaire. Comme vérité, j’éclaire ceux qui me consultent pour devenir plus savants ; comme ordre, je règle ceux qui me suivent pour devenir plus parfaits. Or, tu dois beaucoup plus contempler la beauté de l’ordre que l’évidence de la vérité ; car, si la beauté de l’ordre te gagne le cœur, elle te rendra parfait. Mais, quoique l’évidence de la vérité éclaire l’esprit, elle ne te délivrera pas de tes misères. Veux-tu être semblable aux impies, qui me contemplent avec plaisir lorsque je les éclaire de la lumière de la vérité, et qui ont horreur de moi, lorsque je les reprends et que je les condamne par la manifestation de l’ordre ?
De telles exhortations ne sont pas rares chez Malebranche. Il serait tout à fait contraire à sa pensée de supposer que, par cette distinction, il se propose d’introduire en Dieu quelque principe irrationnel. Nul doute, au contraire, que ce qu’il appelle l’ordre ne soit, ici même, la vérité la plus haute, la chose intelligible par excellence. Si, pour notre raison, l’ordre de l’amour est moins évident que l’ordre de la géométrie, et paraît distinct de l’ordre de la vérité, c’est qu’en cette vie notre raison est tournée vers la matière, et sujette à l’erreur. Une raison plus puissante et plus droite apercevrait dans l’ordre moral la source de l’ordre géométrique.
Et si, maintenant, l’on se ressouvient que ce que Malebranche, sous les noms de causes occasionnelles, causes naturelles, lois naturelles, nature, distingue des déterminations mathématiques, repose, en dernière analyse, sur la puissance et la sagesse de Dieu, c’est-à-dire sur Dieu en tant qu’ordre, et non sur Dieu en tant que principe de l’étendue intelligible, on conclura que les relations contingentes qui existent entre les créatures, loin d’être moins intelligibles que les relations des essences mathématiques, relèvent directement du principe même de la raison et de l’intelligibilité.