‹ L’Intellectualisme de MalebrancheChapitre 3 sur 3 · III

III

Quand on prend pour accordé que tout intellectualisme véritable, et en particulier l’intellectualisme de Malebranche, consiste à ne tenir pour intelligibles que les manières d’être réductibles à des déterminations mathématiques, on est amené à une conclusion étrange. Malebranche, après avoir célébré avec enthousiasme l’intelligence, après nous avoir montré l’homme admis à voir, en Dieu même, les raisons intelligibles des choses, en serait arrivé successivement à rejeter du domaine de l’intelligibilité les existences corporelles, les rapports entre les corps et les esprits, les relations mutuelles des phénomènes de la nature en général, les principes de la morale, la puissance et la sagesse divine, les conditions suprêmes de la perfection. Ce système, qui s’annonce comme essentiellement intellectualiste, aboutirait à distinguer radicalement, dans les choses, l’essence et l’existence, et à réserver l’intelligibilité pour la première, tandis que la seconde relèverait uniquement de la croyance et de la révélation. Ainsi en juge, par exemple, Kuno Fischer, qui réduit Malebranche au rôle de chaînon intermédiaire entre Descartes et Spinoza, parce qu’il ne voit dans tout ce qui se rattache à la théorie des causes occasionnelles autre chose que des résidus, que Malebranche n’a pas su ou n’a pas osé réduire aux principes de l’intellectualisme.

Mais cette interprétation de la doctrine de Malebranche est infidèle. Malebranche ne saurait admettre que l’intelligence laisse en dehors d’elle une partie quelconque de l’être, à plus forte raison, la partie la plus relevée. En réalité il conçoit l’intelligence comme comportant des degrés ; et, tandis qu’il tient l’existence du contingent, les rapports entre l’âme et le corps, les principes du monde moral et religieux pour absolument indémontrables au regard de l’entendement mathématique, il voit ces mêmes réalités conformes à une plus haute sagesse, intelligibles pour une intelligence supérieure. La religion même est, selon lui, la plus parfaite des évidences rationnelles, pour une raison infiniment parfaite.

Le système de Malebranche pose donc devant nous un grave problème.

Étant donnée l’impossibilité de réduire à l’intelligible mathématique une partie considérable des choses que nous tenons pour des réalités, telles que l’existence du monde matériel et les vérités morales et religieuses, deux partis sont possibles : ou tenter de démontrer que ces éléments réfractaires ne possèdent aucune réalité effective, et ne sont que des fantômes de notre imagination ; ou se demander si l’intelligence mathématique est bien toute l’intelligence, si l’intelligence ne comporterait pas des modes de penser et de comprendre, analogues, mais supérieurs à la démonstration mathématique.

De cette alternative, Malebranche adopte le second terme. Il y est conduit par le souci des vérités religieuses et des conditions de la vie naturelle, lequel, chez lui, va de pair avec le culte de la science. Céda-t-il, en raisonnant ainsi, à des mobiles étrangers à la philosophie et à la raison ?

Savons-nous, d’avance, jusqu’où va la raison ? En pouvons-nous, a priori, déterminer, dénombrer, délimiter les catégories ? Sommes-nous en mesure de constituer une juste théorie de la raison, de sa nature et de sa portée, en considérant simplement cette faculté en elle-même, et en faisant abstraction du travail qu’elle accomplit, dans son commerce avec les réalités, avec la vie, pour saisir ces objets et pour les comprendre ?

Descartes ne tenait pas la raison humaine pour une chose toute faite en nous, dont nous n’aurions qu’à nous servir comme d’un outil. Il prescrivait à l’homme, comme tâche essentielle, de cultiver sa raison, c’est-à-dire de la développer, de la rendre souple, large, droite et ferme, de telle sorte qu’elle puisse juger sainement tous les objets, quels qu’ils soient, qui s’offrent à elle. Et il ajoutait que, pour cultiver sa raison, il est nécessaire de nourrir son esprit des connaissances que nous fournissent et les sciences et l’expérience de la vie. Malebranche ajoute la religion, comme la forme par excellence de la vie morale. En cela il a suivi la méthode de Descartes jusqu’au bout. Il s’est proposé, comme Pascal, d’égaler son esprit aux choses, et non de mesurer les choses à la capacité de son esprit.

Émile Boutroux.

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