XV.
Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.
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MOLIÈRE. Né à Paris en 1622, mort en 1673.
Corneille avait renouvelé la scène tragique. La scène comique, à laquelle il avait donné le Menteur, attendait le génie qui continuât et accomplît les réformes indiquées. Ce génie se rencontra dans un homme à jamais célèbre sous le nom de Molière. Molière n'était pas son vrai nom. Il le prit quand il se fit acteur, cette profession dans les préjugés de l'époque n'étant pas considérée comme honorable. Son nom de famille était Jean Baptiste Poquelin. Son père était valet de chambre tapissier du roi. Il aurait bien voulu que son fils lui succédât dans cette charge. Mais celui-ci avait une autre vocation. Son goût et son talent l'appelaient au théâtre. Il y alla, et conquit la première place parmi les auteurs comiques du monde.
La première comédie qui l'éleva incontestablement au dessus de tous ses émules est la comédie des PRÉCIEUSES RIDICULES. Elle fut suivie de toute une série de chefs-d'oeuvre en prose et en vers. Les plus remarquables en prose sont: L'AVARE, le BOURGEOIS GENTILHOMME, le MALADE IMAGINAIRE; en vers, le MISANTHROPE, TARTUFE et les FEMMES SAVANTES.
En passant en revue les moeurs, les modes, les goûts et les travers de son siècle, Molière dut nécessairement blesser beaucoup de vanités. Il eut des ennemis et des envieux, et peut-être eût-il succombé à leurs intrigues sans la protection de Louis XIV. Ce roi fut pour lui un bienfaiteur et un ami. L'estime du public aussi le consola, ainsi que l'amitié des La Fontaine et des Boileau. On voudrait pouvoir y ajouter le bonheur domestique. Mais il ne le connut pas. Il avait épousé une jeune comédienne dont les grâces le séduisirent et qui le rendit parfaitement malheureux.
Quoique bien moins admirable comme acteur que comme auteur, il jouait ordinairement quelque rôle important de ses pièces. Le soir de la quatrième représentation du Malade imaginaire il joua quoique gravement indisposé. Les médecins lui avaient prescrit le repos: il avait craint de priver quelques pauvres pères de famille de leur salaire en ne jouant pas. L'effort qu'il fit lui coûta la vie. Dans la cérémonie de la réception, au dernier acte, il fut pris d'une convulsion, et, transporté chez lui, il mourut le soir même entre les bras de deux soeurs de charité.
La sépulture ecclésiastique lui fut refusée, attendu qu'excommunié en sa qualité de comédien il n'avait pas reçu les sacrements avant sa mort.
L'Académie aussi avait partagé un sot préjugé, et lui avait fermé ses portes. Elle voulut, un siècle après, réparer ce tort et rendre hommage à sa mémoire. Son buste fut placé dans la salle des séances avec cette inscription:
"Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre."
Les oeuvres qu'il laissa à la France sont au nombre des monuments les plus beaux de l'esprit et de l'art français. On y trouve, réunis d'une manière extraordinaire, l'observation philosophique, la connaissance du coeur humain, la verve comique et l'art d'écrire.
Personne ne possède plus de bon sens, plus de vérité, plus de gaieté que lui. Il est permis de préférer tel autre des illustres écrivains, ses contemporains, mais beaucoup de juges sont de l'avis de Boileau, à qui Louis XIV demandait un jour quel était le plus bel esprit de son siècle, et qui répondit, "Sire, c'est Molière."
Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le portrait suivant:
"Molière n'était ni trop gras, ni trop maigre, il avait la taille plus grande que petite, le port noble; il marchait gravement, avait l'air sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l'égard de son caractère il était doux, complaisant, généreux; il aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels."
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Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais, et Walter Scott, Molière est, avec Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice... Shakespeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible, Macbeth, le roi Lear, Ophélie! Mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caractères.... Molière et Shakespeare sont de la race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune Shakespeare, le poëte des pleurs et de l'effroi, développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de silence.
Saint-Beuve.
Boileau l'a caractérisé par un mot profond; il l'appelait "le Contemplateur." Quand Molière composait ses pièces, le contemplateur observait et contenait l'homme....
Aucun poëte, dans notre pays, n'a eu plus d'imagination, de sensibilité et de raison, ni dans une proportion plus parfaite. Chez les autres l'une ou l'autre de ces facultés a dominé, et tel s'est attiré des critiques pour s'être laissé trop aller à la tendresse, tel autre parce que la raison y paraît trop en forme, ou parce que l'imagination n'y est pas assez réglée. Molière met tous les goûts d'accord. Ni ceux qui se plaisent à la tendresse ne trouvent qu'il en a manqué où il en fallait, ni ceux auxquels il faut beaucoup de matière pour contenter leur imagination ne le trouvent timide ou stérile dans ses plans; ni ceux qui veulent de la raison partout, même en amour, ne le surprennent un moment hors du naturel et du vrai....
Les changements que la langue a reçus ou subis dans les ouvrages d'esprit ont profité à Molière. On fait des vocabulaires de sa langue; on institue des prix pour le meilleur éloge de son style. Ce qui en a vieilli revient à la mode; ce qui en est parfait n'a pas cessé de le paraître. Les novateurs le vantent pour son archaïsme et pour la rudesse naïve de quelques tours. Les gens de goût y reconnaissent l'expression la plus parfaite de l'esprit de société dans notre pays. C'est dans cette langue que s'exprime tout homme ému par quelque intérêt sérieux; c'est ainsi que la parlent, au moment où ils ne sont que des hommes, les écrivains même qui la violent dans leurs livres.
Nisard.
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LES FEMMES SAVANTES.
Comédie en cinq Actes. (1672.)
Personnages.
Chrysale, bon bourgeois. Philaminte, femme de Chrysale. Armande, } Henriette,} leurs filles. Ariste, frère de Chrysale. Bélise, soeur de Chrysale. Clitandre, amant d'Henriette. Trissotin, bel esprit. Vadius, savant. Martine, servante de cuisine. Lépine, laquais. Julien, valet de Vadius. Un notaire.
La scène est à Paris, dans la maison de Chrysale.
ACTE PREMIER.
[Armande fait l'étonnée et la dégoûtée de ce que sa soeur Henriette songe à se marier. Elle élève ses désirs plus haut que les vulgaires soins du ménage, et engage sa soeur à prendre aussi le goût des plus nobles plaisirs de l'esprit.]
Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie, Mariez-vous, ma soeur, à la philosophie.
[Ce qui surprend Armande plus que tout, c'est qu'Henriette songe à Clitandre pour mari, Clitandre, qui a hautement soupiré pour elle et qui est sa conquête.
Pendant que l'entretien continue à son sujet Clitandre arrive, et Henriette le prie d'expliquer son coeur et de dire à qui il l'a voué. Clitandre répond qu'il avait d'abord été séduit par les attraits d'Armande, mais que, n'ayant trouvé chez elle rien de ce qu'il cherchait, il avait reporté ses voeux sur Henriette, qui a bien voulu ne pas les dédaigner; il ne reste plus qu'à obtenir le consentement des parents. C'est là une chose à laquelle il va travailler, sans retard, de tous ses soins.
Restée seule avec Clitandre, Henriette lui donne quelques avis sur les démarches à faire.]
... Le plus sûr est de gagner ma mère, Mon père est d'une humeur à consentir à tout; Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout. Il a reçu du ciel certaine bonté d'âme Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme; C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu.
[Clitandre ne peut pas facilement déguiser ses sentiments. Les femmes docteurs, comme la mère et la tante d'Henriette, ne sont point de son goût.]
Je consens qu'une femme ait des clartés sur tout; Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante; Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, Elle sache ignorer les choses qu'elle sait: De son étude enfin je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.
[Il respecte la mère d'Henriette, mais il ne peut approuver ses travers d'esprit; il ne peut surtout pas supporter ce Monsieur Trissotin, un benêt, un pédant qu'elle admire, estime et met au rang des grands et beaux esprits. Il comprend cependant que, dans la maison où s'attache son coeur, il importe qu'il gagne la faveur de tout le monde, et--]
Pour n'avoir personne à sa flamme contraire Jusqu'au chien du logis qu'il s'efforce de plaire.
[Comme Bélise, la tante d'Henriette arrive, il se propose de lui déclarer le mystère de son coeur et de gagner sa faveur.
Cette vieille folle, aussi coquette que ridicule, l'interrompt comme si c'était à elle que s'adresse l'amour de Clitandre; en vain il lui jure que c'est pour Henriette qu'il brûle, elle prétend devoir entendre autre chose sous ce nom, et le laisse pestant contre les visions de la folle vieille fille.]
ACTE SECOND.
[Ariste quittant Clitandre lui promet d'appuyer sa demande et de lui porter la réponse au plus tôt.
Son frère Chrysale arrivant, il commence à lui parler de Clitandre que Chrysale tient pour homme d'honneur. Il connut d'ailleurs son père, fort bon gentilhomme, en compagnie de qui il eut mainte aventure galante à Rome, alors qu'ils n'avaient que vingt-huit ans.]
Ariste. Clitandre vous demande Henriette pour femme.
[Chrysale y consent de bon coeur. Ariste pense qu'ils devraient aller parler à la femme de son frère pour la rendre favorable à ce projet. Chrysale se fait fort d'obtenir son consentement.
Cependant Martine, la cuisinière, vient annoncer à Chrysale qu'on lui donne son congé! Comme il est content d'elle, il lui dit de demeurer; mais sa femme Philaminte apercevant Martine,]
Quoi! je vous vois, maraude; Vite sortez, friponne, allons, quittez ces lieux, Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
[Et quoi qu'il veuille, quoi qu'il fasse, Chrysale est obligé de dire: Ainsi soit-il! Mais au moins veut-il savoir quel crime impardonnable elle a commis pour quoi on la chasse.
A-t-elle été négligente, infidèle, voleuse?
Ah, c'est bien pis que tout cela; elle a manqué de parler Vaugelas.
Le péché semble petit à Chrysale, mais n'importe; il faut que Martine se retire. Quand elle est partie, Chrysale prétend ne pas voir ce qu'il y a de commun entre Vaugelas et la cuisine.]
Je vis de bonne soupe et non de beau langage, Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage, Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, En cuisine peut-être auraient été des sots.
[Ce langage blesse les oreilles de sa femme et de sa soeur. Chrysale s'échauffe, et, n'osant s'attaquer directement à la première, il donne de la manière suivante cours à sa colère:]
C'est à vous que je parle, ma soeur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite; Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, Et laisser la science aux docteurs de la ville, M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans Cette longue lunette à faire peur aux gens, Et cent brimborions dont l'aspect importune, Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie Doit être son étude et sa philosophie. Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés, Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez, Quand la capacité de son esprit se hausse À connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien. Leurs ménages étaient tout leur docte entretien, Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs. Elles veulent écrire, et devenir auteurs. Nulle science n'est pour elles trop profonde, Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde; Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir; On y sait comme vont lune, étoile polaire, Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire, Et dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin, On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. Mes gens à la science aspirent pour vous plaire; Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire. Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison. L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire; L'autre rêve à des vers quand je demande à boire; Enfin je vois par eux votre exemple suivi, Et j'ai des serviteurs et ne suis point servi. Une pauvre servante au moins m'était restée, Qui de ce mauvais air n'était pas infectée, Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, À cause qu'elle manque à parler Vaugelas![21] Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-là me blesse.
[Footnote 21: Parler Vaugelas. D'après les règles du grammairien Vaugelas.]
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[Celle-ci s'en va après lui avoir fait honte de pareils sentiments et d'un tel langage.
Seul avec sa femme, il aborde la question du mariage. Mais, avant qu'il ait eu le temps de nommer le prétendant qu'il s'est chargé de faire agréer, Philaminte lui dit qu'elle a déjà fait choix du futur mari de Henriette.]
La contestation est ici superflue, Et de tout point chez moi l'affaire est résolue.
[Devant cette attitude déterminée de sa femme il n'ose pas insister, et quand Ariste, impatient, vient demander le résultat de l'entretien il n'a pas grand'chose à dire. Ariste se moque de lui, lui reproche sa faiblesse, l'exhorte à être homme une fois et à ne pas laisser immoler sa fille aux folles visions qui tiennent sa famille.
Chrysale le lui promet: il montrera enfin un coeur plus fort, il parlera et sera le maître.]
C'est souffrir trop longtemps, Et je m'en vais être homme à la barbe des gens.
ACTE TROISIÈME.
[Philaminte, Armande et Bélise, docte comité, sont réunies pour entendre M. Trissotin lire des vers de sa composition.
Elles préludent à la lecture par le plus joli galimatias de fades compliments qui se puisse imaginer.
Henriette voudrait se retirer. Elle (Henriette)]
Sait peu les beautés de tout ce qu'on écrit, Et ce n'est pas son fait que les choses d'esprit.
[La mère insiste pour qu'elle reste.]
Philaminte. Aussi bien ai-je à vous dire ensuite Un secret dont il faut que vous soyez instruite.
Trissotin. Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer, Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.
Henriette. Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie.....
Bélise. Ah! songeons à l'enfant nouveau-né je vous prie.
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Philaminte. Servez-nous promptement votre aimable repas.
Trissotin. Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose Un plat seul de huit vers me semble peu de chose; Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, Le ragoût d'un sonnet qui, chez une princesse, A passé pour avoir quelque délicatesse; Il est de sel attique assaisonné partout, Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.
Armande. Ah! je n'en doute point.
Philaminte. Donnons vite audience:
Bélise (interrompant Trissotin chaque fois qu'il se dispose à lire). Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance. J'aime la poésie avec entêtement, Et surtout quand les vers sont tournés galamment.
Philaminte. Si nous parlons toujours il ne pourra rien dire.
Trissotin. Soit ...
Bélise à Henriette. Silence, ma nièce.
Armande. Ah! laissez le donc lire.
Trissotin. Sonnet à la princesse Uranie sur la fièvre. Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
Bélise. Ah! le joli début.
Armande. Qu'il a le tour galant!
Philaminte. Lui seul des vers aisés possède le talent.
Armande. À prudence endormie il faut rendre les armes.
Bélise. Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.
Philaminte. J'aime superbement et magnifiquement! Ces deux adverbes joints font admirablement.
Bélise. Prêtons l'oreille au reste.
Trissotin. Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
Armande. Prudence endormie!
Bélise. Loger son ennemie!
Philaminte. Superbement et magnifiquement!
Trissotin. Faites-la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement, Où cette ingrate insolemment Attaque votre belle vie.
Bélise. Ah! tout doux! laissez-moi de grâce respirer.
Armande. Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer.
Philaminte. On se sent, à ces vers, jusques au fond de l'âme Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.
Armande. Faites-la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement. Que riche appartement est là joliment dit! Et que la métaphore est mise avec esprit!
Philaminte. Faites-la sortir quoi qu'on die. Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable. C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.
Armande. De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux.
Bélise. Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux.
Armande. Je voudrais l'avoir fait.
Bélise. Il vaut toute une pièce!
Philaminte. Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse?
Armande et Bélise. Oh! oh!
Philaminte. Faites-la sortir quoi qu'on die. Que de la fièvre on prenne ici les intérêts, N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets, Faites-la sortir quoi qu'on die, Quoi qu'on die, quoi qu'on die. Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble. Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j'entends là-dessous un million de mots.
Bélise. Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros.
Philaminte à Trissotin. Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, Avez-vous compris, vous, toute son énergie? Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit? Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit?
Trissotin. Hai! hai!
Armande. J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête, Cette ingrate de fièvre injuste, malhonnête, Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.
Philaminte. Enfin les quatrains sont admirables tous deux, Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.
Armande. Ah! s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.
Trissotin. Faites-la sortir quoi qu'on die.
Philaminte, Armande, et Bélise. Quoi qu'on die!
Trissotin. De votre riche appartement.
Philaminte, Armande, et Bélise. Riche appartement!
Trissotin. Où cette ingrate insolemment.
Philaminte, Armande, et Bélise. Cette ingrate de fièvre!
Trissotin. Attaque votre belle vie.
Philaminte, Armande et Bélise. Votre belle vie. Ah!
Trissotin. Quoi, sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang.
Philaminte, Armande, et Bélise. Ah!
Trissotin. Et nuit et jour vous fait outrage! Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage Noyez-la de vos propres mains.
Philaminte. On n'en peut plus.
Bélise. On pâme.
Armande. On se meurt de plaisir.
Philaminte. De mille doux frissons vous vous sentez saisir.
Armande. Si vous la conduisez aux bains.
Bélise. Sans la marchander davantage.
Philaminte. Noyez-la de vos propres mains. De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.
Armande. Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.
Bélise. Partout on s'y promène avec ravissement.
Philaminte. On n'y saurait marcher que sur de belles choses.
Armande. Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
Trissotin. Le sonnet donc vous semble ...
Philaminte. Admirable, nouveau, Et personne jamais n'a rien fait de si beau.
Bélise à Henriette. Quoi! sans émotion pendant cette lecture!
Henriette. Chaqu'un fait ici-bas la figure qu'il peut, Ma tante; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut.
Trissotin. Peut-être que mes vers importunent madame.
Henriette. Point. Je n'écoute pas.
Philaminte. Ah! voyons l'épigramme.
Trissotin. Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses amies.
Philaminte. Ses titres ont toujours quelque chose de rare.
Armande. À cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.
Trissotin. L'amour si chèrement m'a vendu son lien.
Philaminte, Armande, et Bélise. Ah!
Trissotin. Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien, Et quand tu vois ce beau carrosse Où tant d'or se relève en bosse Qu'il étonne tout le pays, Et fait pompeusement triompher ma Laïs, Ne dis plus qu'il est amarante, Dis plutôt qu'il est de ma rente.
Armande. Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout.
Philaminte. On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût.
Bélise. Ne dis plus qu'il est amarante, Dis plutôt qu'il est de ma rente. Voilà qui se décline, ma rente, de ma rente, à ma rente.
Philaminte. Je ne sais, du moment que je vous ai connu, Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; Mais j'admire partout vos vers et votre prose.
Trissotin à Philaminte. Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose, À notre tour aussi nous pourrions admirer.
[Elle n'a rien fait en vers, dit-elle, mais elle travaille à un plan d'académie féminine dont elle pourra bientôt lui montrer une partie. Puis la conversation continue sur le mérite des femmes, sur le tort qu'on leur fait du côté de l'intelligence, sur leur droit et leurs aptitudes aux hautes sciences, sur les remuements à faire dans la langue, etc., le tout assaisonné de traits charmants et de bonne plaisanterie. Lépine vient annoncer qu'un homme est là, qui désire parler à M. Trissotin. Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux.]
Trissotin. C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance De lui donner l'honneur de votre connaissance.
[Sur le consentement de Philaminte il est introduit.]
Scène V.
Trissotin (présentant Vadius). Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir. En vous le produisant je ne crains point le blâme D'avoir admis chez vous un profane, madame. Il peut tenir son coin parmi les beaux esprits.
Philaminte. La main qui le présente en dit assez le prix.
Trissotin. Il a des vieux auteurs la pleine intelligence, Et sait du grec, madame, autant qu'homme de France.
Philaminte à Bélise. Du grec! ô ciel! du grec! Il sait du grec, ma soeur.
Bélise à Armande. Ah! ma nièce, du grec!
Armande. Du grec! quelle douceur!
Philaminte. Quoi! monsieur sait du grec? Ah! permettez, de grâce, Que, pour l'amour du grec, monsieur, on vous embrasse.
(Vadius embrasse aussi Bélise et Armande.)
Henriette (à Vadius, qui veut aussi l'embrasser) Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.
(Ils s'asseyent.)
Philaminte. J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.
Vadius. Je crains d'être fâcheux par l'ardeur qui m'engage À vous rendre aujourd'hui, madame, mon hommage, Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien.
Philaminte. Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.
Trissotin. Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose, Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.
Vadius. Le défaut des auteurs, dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations, D'être au Palais, au cours, aux ruelles, aux tables, De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens, Qui, des premiers venus saisissant les oreilles, En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement, Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment Qui, par un dogme exprès, défend à tous les sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits vers pour de jeunes amants Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
Trissotin. Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
Vadius. Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.
Trissotin. Vous avez le tour libre et le beau choix des mots.
Vadius. On voit partout chez vous l'ithos et le pathos.
Trissotin. Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
Vadius. Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
Trissotin. Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?
Vadius. Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?
Trissotin. Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?
Vadius. Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?
Trissotin. Aux ballades surtout vous êtes admirable.
Vadius. Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
Trissotin. Si la France pouvait connaître votre prix.
Vadius. Si le siècle rendait justice aux beaux esprits.
Trissotin. En carrosse doré vous iriez par les rues.
Vadius. On verrait le public vous dresser des statues.
(À Trissotin.) Hom! C'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en ...
Trissotin à Vadius. Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?
Vadius. Oui; hier il me fut lu dans une compagnie.
Trissotin. Vous en savez l'auteur?
Vadius. Non, mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.
Trissotin. Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
Vadius. Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable, Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.
Trissotin. Je sais que là-dessus je n'en suis pas du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.
Vadius. Me préserve le ciel d'en faire de semblables!
Trissotin. Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur, Et ma grande raison c'est que j'en suis l'auteur.
Vadius. Vous?
Trissotin. Moi.
Vadius. Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
Trissotin. C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
Vadius. Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
Trissotin. La ballade, à mon goût, est une chose fade. Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.
Vadius. La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
Trissotin. Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
Vadius. Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
Trissotin. Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
Vadius. Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.
Trissotin. Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
(Ils se lèvent tous.)
Vadius. Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
Trissotin. Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
Vadius. Allez, rimeur de balle,[22] opprobre du métier.
[Footnote 22: Rimeur de balle, sans talent. Balle, gros paquet de marchandises.]
Trissotin. Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
Vadius. Allez, cuistre ...
[Vadius sorti, Trissotin s'excuse. Ce n'est point par amour-propre qu'il s'est emporté, c'est le jugement de ces dames qu'il défend dans le sonnet que Vadius a l'audace d'attaquer.
Philaminte propose de parler d'une autre affaire. Henriette va entendre quelque chose qui l'intéresse au plus haut point. Il ne s'agit de rien moins que d'un mari, et ce mari en qui Philaminte a mis son espoir pour donner à sa fille de l'esprit, le désir des sciences, ce mari que son choix lui destine, c'est M. Trissotin. Henriette se récrie, et prie M. Trissotin de rengaîner son ravissement. Un mariage proposé n'est pas un mariage fait.
Quand les deux soeurs sont seules, Armande, raillant, félicite sa soeur qui l'engage de prendre cet illustre époux, puisqu'elle trouve le choix si beau. Ce n'est pas à sa mère seule qu'elle doit obéissance, mais aussi à son père qui vient dans ce moment même lui présenter Clitandre comme époux.]
ACTE QUATRIÈME.
[Armande fait à sa mère son rapport sur la conduite de sa soeur. Philaminte se promet de la ramener à la raison et de frustrer l'amour de Clitandre dont les procédés ne lui ont jamais plu.]
Il sait que, Dieu merci, je me mêle d'écrire, Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire.
[Clitandre entrant doucement, sans être vu, entend Armande dire toute espèce de méchancetés, alors s'adressant à elle,]
Hé! doucement de grâce, un peu de charité, Madame, ou tout au moins un peu d'honnêteté. Quel mal vous ai-je fait?
[Elle prétend qu'il a été perfide, infidèle, qu'après lui avoir offert son coeur il est allé le donner à une autre. Elle lui reproche sa conduite comme un crime; mais comme elle y a donné lieu par des procédés incompris, elle est prête à faire amende honorable et à consentir à ce qu'il attend d'elle.
Il n'est plus temps. Henriette a reçu sa foi et il espère que Philaminte reviendra de ses préventions à son égard et de son engouement pour Trissotin.
Trissotin arrive en ce moment, et il s'engage entre les deux rivaux une conversation parsemée de traits piquants à l'adresse des pédants et des faux savants, tels que]
Je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes; Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants, Que de me voir savant comme certaines gens.
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Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
[L'entretien est interrompu par l'arrivée du valet de Vadius, qui remet à Philaminte un billet de la part de son maître. Celui-ci, pour se venger de Trissotin, cherche à faire manquer son mariage par certaines insinuations. Mais Philaminte, de plus en plus obstinée, répond en désignant Trissotin:]
Dès ce soir à monsieur je marierai ma fille.
[Et elle invite Clitandre à assister à la signature du contrat.
Clitandre fait part à Chrysale de la détermination de sa femme; mais Chrysale, toujours fort quand sa femme n'y est pas, lui jure qu'il n'en sera rien, qu'Henriette aura le mari que lui, maître dans sa maison, lui donnera, et Henriette promet bien de tout faire pour assurer le succès de leur amour, d'entrer dans un couvent plutôt que d'épouser Trissotin.]
ACTE CINQUIÈME.
[Henriette demande à Trissotin de renoncer à un mariage auquel son coeur s'oppose. Elle sait combien M. Trissotin a de talent et de mérite, mais ce n'est pas toujours cela qui décide de la conquête d'un coeur.]
Cette amoureuse ardeur qui dans les coeurs s'excite N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite; Le caprice y prend part, et, quand quelqu'un nous plaît, Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. Si l'on aimait, monsieur, par choix et par sagesse, Vous auriez tout mon coeur et toute ma tendresse, Mais on voit que l'amour se gouverne autrement.
[Elle aime Clitandre, et quand une femme aime,]
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... On risque un peu plus qu'on ne pense, À vouloir sur son coeur user de violence.
[Le téméraire pourrait avoir à s'en repentir. Trissotin est sans appréhension là-dessus; il trouvera peut-être l'art de se faire aimer. D'ailleurs quels que soient les accidents]
À tous événements le sage est préparé.
[Au moment où il sort Chrysale entre, bien décidé, dit-il à Henriette, à ne pas céder à sa femme].
Et pour la mieux braver voilà, malgré ses dents, Martine que j'amène et rétablis céans.
[Henriette l'encourage dans ses résolutions et le supplie de ne pas en changer, d'être ferme. Philaminte arrive avec le notaire. Elle est peu agréablement surprise de revoir Martine. Sur la demande de Chrysale on procède au contrat. Mais il y a tout de suite complication, qui empêche de passer outre. Deux époux sont présents, Trissotin et Clitandre, l'un du choix de Philaminte, l'autre de celui de Chrysale. Martine, dont la langue n'est pas rouillée, vient au secours de son maître. Malgré cela la victoire allait rester à Philaminte, Chrysale allait céder, quand arrive Ariste avec deux fâcheuses nouvelles pour Chrysale et Philaminte, perte d'un grand procès, et perte de leurs fonds placés entre les mains de deux individus qui viennent de faire banqueroute.
Philaminte supporte le coup en philosophe.]
Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste, Et perdant toute chose à soi même il se reste.
[Mais ce coup ébranle fort les velléités matrimoniales de Trissotin. Il demande qu'on ne presse pas cette affaire, et, réflexion faite, il renonce à un coeur qui ne veut pas de lui.
Ce langage ouvre les yeux de Philaminte, qui ne s'oppose plus au mariage d'Henriette avec Clitandre. Mais celle-ci a des scrupules de délicatesse; ses parents viennent de perdre toute leur fortune, sa position n'est plus la même vis-à-vis de Clitandre, et elle aime mieux renoncer à lui que de le mettre de compte à demi dans leurs adversités.]
Si ce n'est que cela, dit Ariste, Laissez vous donc lier par des chaînes si belles. Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles, Et c'est un stratagème, un surprenant secours Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours, Pour détromper ma soeur, et lui faire connaître Ce que son philosophe à l'essai pouvait être.
[Après cela il ne reste plus qu'à faire le contrat de mariage. Chrysale, pour le coup pouvant parler en maître, en donne l'ordre au notaire que Philaminte avait amené à l'intention de Trissotin.]
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VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE MOLIÈRE.
À force de sagesse on peut être blâmable.
La parfaite raison fuit toute extrémité.
La raison n'est pas ce qui règle l'amour.
Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte.
... Un amant, dont l'ardeur est extrême, Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.
... On peut, je crois, louer et blâmer tout, Et chacun a raison suivant l'âge ou le goût.
Jamais par la force on n'entra dans un coeur.
La solitude effraie une âme de vingt ans. (Le Misanthrope.)
Contre la médisance il n'est point de rempart.
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!
En attrapant du temps à tout on remédie.
On n'exécute pas tout ce qu'on se propose, Et le chemin est long du projet à la chose.
L'amour-propre engage à se tromper soi-même.
La vertu dans le monde est toujours poursuivie. Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. (Tartufe.)
Il est riche en vertus, cela vaut des trésors.
Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. Les femmes savantes.
Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense. (Amphitryon--Prologue.)
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LA FONTAINE. Né à Château-Thierry en 1621, mort en 1695.
Des grands écrivains du XVIIe siècle il n'en est point de plus populaire que La Fontaine. Ses FABLES se trouvent en plus de mains qu'aucun autre livre. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les âges, et toutes les conditions. Dans la jeunesse on les apprend comme exercices de mémoire, on les lit comme modèles de style; dans un âge plus avancé on les relit avec un esprit capable d'en mieux saisir le sens et goûter les beautés; dans la vieillesse on y revient chercher, sinon des conseils tardifs, du moins le plaisir d'une triste revue ou d'une confirmation délicieuse des diverses expériences de la vie.
L'auteur y déploie un des talents les plus souples, les plus variés, les plus riches qu'il y ait. Ce talent ne s'affirma qu'assez tard. Il avait plus de quarante ans. Il s'était déjà exercé dans différents genres de poésie. Son Élégie aux nymphes de Vaux est un chef-d'oeuvre de sentiment et de style. Il la composa à l'occasion de la chute du surintendant Fouquet,[23] son protecteur et ami. Il s'était aussi déjà fait connaître par des contes à la façon de Boccace et de l'Arioste. Mais ni ses petits poëmes ni ses contes n'auraient immortalisé son nom. La lecture d'Ésope et de Phèdre le mit en humeur de composer des fables. Ce fut une révélation. Il avait rencontré sa vraie veine, et celle-ci se trouva être d'une richesse telle qu'il éclipsa du même coup ses devanciers et ses futurs imitateurs.
[Footnote 23: Fouquet, surintendant des finances, n'administra ni avec habileté ni avec économie. Ses ennemis en profitèrent pour amener sa chute. Après avoir joui de la faveur du roi il tomba en disgrâce, et fut traité avec une extrême rigueur. Son château et son parc de Vaux avaient coûté des sommes fabuleuses.]
D'un caractère insouciant et léger, il ne prit jamais au sérieux certains devoirs de la vie. L'esprit d'ordre, le bon sens pratique, qui règle la dépense et les relations de famille et de société, lui manquait tout-à-fait. Il était comme un grand enfant, qui avait besoin de quelqu'un qui veillât sur lui. Pour son bonheur deux femmes remplirent cette bonne oeuvre, Madame de la Sablière, et après elle, Mme. d'Hervart.
L'influence de la première et une maladie grave qu'il fit tournèrent à la fin ses idées vers la religion. Il mourut chrétiennement. Son esprit n'avait pas perdu ses agréments, comme le prouvent les fables qu'il composa pour le jeune duc de Bourgogne, dont Fénelon faisait l'éducation et dont La Fontaine éprouva, à ses derniers moments, les généreuses attentions. Il laissa, à côté de beaucoup de faiblesses, le souvenir de tant de bonté et de qualités aimables, qu'on ne peut s'empêcher de penser avec sa garde-malade que Dieu n'aura pas eu le courage d'être bien sévère avec le "bonhomme."
La Fontaine fit de ses fables de petits poëmes dramatiques auxquels la mise en scène, les caractères et les situations ne manquent pas plus que la morale. Il les appelle lui-même:
Une ample comédie à cent actes divers.
Et tel est en effet leur caractère. Tout ce qui rend la scène charmante s'y trouve en raccourci, acteurs, dialogues, passions, péripéties: il y a de plus le récit, la description, la réflexion personnelle et le sentiment de la nature. Ce dernier trait est caractéristique. Les autres grands poëtes de l'époque sont les peintres de l'homme, de la société. La Fontaine seul a compris et aimé en artiste la campagne, les champs, les bois et leurs habitants. L'art chez lui ne fait point tort au naturel. Il réunit de la façon la plus heureuse l'exactitude, l'imagination et la raison.
Son plus grand charme est dans le style. À vrai dire c'est moins un style qu'une mosaïque de styles, où toutes les nuances se trouvent, depuis le familier jusqu'au sublime.
Cela frappait déjà ses contemporains. Mme. de Sévigné le faisait remarquer à ses amis--"Lisez les fables de La Fontaine, disait-elle, c'est un livre unique." D'après un critique distingué il n'y a de plus populaire que le livre de la religion. Celui qui n'a que deux ouvrages dans sa maison a les Fables de la Fontaine.
C'est un curieux caractère que celui de La Fontaine, surtout si l'on compare ses façons aux moeurs régulières, réfléchies et sérieuses des gens d'alors. Ce naturel est gaulois.... c'est-à-dire, médiocrement digne, exempt de grandes passions, et enclin au plaisir.... Il était poëte. Je crois que, de tous les Français, c'est lui qui le plus véritablement l'a été. Plus que personne il en a les deux grands traits, la faculté d'oublier le monde réel, et celui de vivre dans le monde idéal; le don de ne pas voir les choses positives, et celui de suivre intérieurement ses beaux songes.... Il a l'air d'un enfant distrait, qui se heurte aux hommes. On l'appelle "le bon homme." En conversation il ne sait pas de quoi on parle autour de lui, "rêve à tout autre chose, sans pouvoir dire à quoi il rêve."... Sa sincérité est naïve.... Il est crédule jusqu'au bout, et de son propre aveu toujours le même "enfant à barbe grise, qui fut dupe et le sera toujours." Il ne sait ni se conduire ni se contraindre, il se laisse aller; c'est la pure nature.
Mme. de La Sablière disait "qu'il ne mentait jamais en prose." Ajoutez qu'en vers, non plus, il ne ment jamais. Il avoue ingénument ses fautes, son désordre.... Il pense tout haut, il vit à coeur ouvert devant les contemporains, devant ses lecteurs. Tout ce que l'éducation et la réflexion impriment en nous a glissé sur lui. Il est resté primitif; pendant que les autres se polissaient et se querellaient, il a rêvé....
La Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous convient, "toujours divers, toujours nouveau," long, puis court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes redoublées, entrecroisées, reculées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson.... Diversité c'est sa devise. Il s'est comparé lui-même "à l'abeille, au papillon," qui va de fleur en fleur et ne se pose qu'un instant au bord des roses poétiques.... Il n'écrit pas au hasard, avec les inégalités de la verve. Il revient sur ses premiers pas, et se corrige patiemment. On a retrouvé un de ses premiers jets (Le Renard, les Mouches et le Hérisson), et l'on a vu que la fable achevée n'a gardé que deux vers de la fable ébauchée. Il avouait lui-même qu'il "fabriquait ses vers à force de temps." Il n'atteignait l'air naturel que par le travail assidu.... Il a l'air distrait, et voit tout, peint tout, jusqu'aux sentiments les plus secrets et les plus particuliers. Rois et nobles, courtisans et bourgeois, il y a dans ses fables une galerie de portraits qui, comme ceux de Saint-Simon, et mieux que ceux de La Bruyère, montrent en abrégé tout le siècle.... Il a tiré de ce siècle toutes les idées qu'il en pouvait prendre, et il y a tout feuilleté, les livres et les hommes. Il y a pris quelque chose de plus précieux, le ton, c'est-à-dire l'élégance et la politesse.... Même en ses polissonneries il se préservait de tout mot grossier, il gardait le style de la bonne compagnie. Il avait le goût, la correction, la grâce.... On dit qu'il était gauche quand il parlait avec la bouche; à tout le moins, quand il parle avec sa plume, il est le plus aimable des hommes du monde et le plus fin des courtisans.
Taine.
FABLES DE LA FONTAINE.
LA MORT ET LE BÛCHERON.
Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, Sous le faix d'un fagot aussi bien que des ans, Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos; Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée[24] Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, Lui demande ce qu'il faut faire. C'est, dit-il, afin de m'aider À recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir, Mais ne bougeons d'où nous sommes; Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.
(Livre I, Fable 16. Édition Charpentier.)
[Footnote 24: "Corvée," forced labor.]
LE CHÊNE ET LE ROSEAU.
Le chêne un jour dit au roseau: Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent, qui d'aventure Fait rider la face de l'eau, Vous oblige à baisser la tête; Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir; Je vous défendrais de l'orage: Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste. Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci: Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici, Contre leurs coups épouvantables, Résisté sans courber le dos; Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants, Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon, le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
(Livre I, Fable 22.)
LE LION ET LE RAT.
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde; On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde. Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il était, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un aurait-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire? Cependant il avint qu'au sortir des forêts, Ce lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.
(Livre II, Fable 11.)
LE RENARD ET LE BOUC.
Capitaine renard allait de compagnie Avec son ami bouc des plus haut encornés; Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez; L'autre était passé maître en fait de tromperie. Le soif les obligea de descendre en un puits; Là chacun d'eux se désaltère, Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère? Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi; Mets-les contre le mur; le long de ton échine Je grimperai premièrement; Puis, sur tes cornes m'élevant, À l'aide de cette machine De ce lieu-ci je sortirai, Après quoi je t'en tirerai, Par ma barbe, dit l'autre, il est bon, et je loue Les gens bien sensés comme toi. Je n'aurais jamais, quant à moi, Trouvé ce secret, je l'avoue. Le renard sort du puits, laisse son compagnon, Et vous lui fait un beau sermon Pour l'exhorter à patience. Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton, Tu n'aurais pas à la légère Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors, Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts; Car pour moi j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. En toute chose il faut considérer la fin.
(Livre III, Fable 5.)
LE CHAMEAU ET LES BÂTONS FLOTTANTS.
Le premier qui vit un chameau S'enfuit à cet objet nouveau; Le second s'approcha; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier. Ce qui nous paraissait terrible et singulier S'apprivoise avec notre vue, Quand ce vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet, On avait mis des gens au guet Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, Ne purent s'empêcher de dire Que c'était un puissant navire. Quelques moments après l'objet devint brûlot, Et puis nacelle, et puis ballot, Enfin bâtons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup, de par le monde, À qui ceci conviendrait bien; De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
(Livre IV, Fable 9.)
LE RENARD ET LE BUSTE.
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre. Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que parce qu'il en voit; Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens; et, quand il s'aperçoit Que leur fait n'est que bonne mine, Il leur applique un mot qu'un buste de héros Lui fit dire fort à propos. C'était un buste creux et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture, "Belle tête," dit-il, "mais de cervelle point." Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point?
(Livre IV, Fable 14.)
PAROLE DE SOCRATE.
Socrate un jour faisant bâtir, Chacun censurait son ouvrage: L'un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d'un tel personnage. L'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis Que les appartements en étaient trop petits. Quelle maison pour lui! l'on y tournait à peine. "Plût au ciel que de vrais amis, Telle qu'elle est," dit-il, "elle pût être pleine!" Le bon Socrate avait raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose; Rien n'est plus commun que ce nom, Rien n'est plus rare que la chose.
(Livre IV, Fable 17.)
L'ALOUETTE ET SES PETITS AVEC LE MAÎTRE D'UN CHAMP. Ne t'attends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe.
Voici comme Ésope le mit En crédit: Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde, Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. À toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature, et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore À la hâte: le tout alla du mieux qu'il put. Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle. Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien; selon ce qu'il dira, Chacun de nous décampera. Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée. L'un commence: Il a dit que, l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider. S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite; Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter; Cependant soyez gais, voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir aussi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. L'épouvante est au nid plus forte que jamais. --Il a dit ses parents, mère! c'est à cette heure.... --Non, mes enfants, dormez en paix; Ne bougeons de notre demeure. L'alouette eut raison, car personne ne vint. Pour la troisième fois le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille; C'est là notre plus court; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette, C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants. Et les petits en même temps Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette.
(Livre IV, Fable 22.)
LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.
Travaillez, prenez de la peine; C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur sentant sa fin prochaine Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage Que nous ont laissé nos parents; Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage Vous le fera trouver; vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût[25] Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. Le père mort, les fils vous retournent le champ Deçà, delà, partout; si bien qu'au bout de l'an Il en rapporta davantage. D'argent point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer, avant sa mort, Que le travail est un trésor.
(Livre V, Fable 9.)
[Footnote 25: Dès qu'on aura fait l'oût, dès qu'on aura fait la moisson, au mois d'août.]
LA POULE AUX OEUFS D'OR.
L'avarice perd tout en voulant tout gagner. Je ne veux, pour le témoigner, Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, Pondait tous les jours un oeuf d'or. Il crut que dans son corps elle avait un trésor; Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable À celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien, S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. Belle leçon pour les gens chiches. Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus, Pour vouloir trop tôt être riches!
(Livre V, Fable 13.)
LE SERPENT ET LA LIME.
On conte qu'un serpent voisin d'un horloger (C'était pour l'horloger un mauvais voisinage) Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N'y rencontra pour tout potage Qu'une lime d'acier, qu'il se mit à ronger. Cette lime lui dit sans se mettre en colère: Pauvre ignorant! eh, que prétends-tu faire? Tu te prends à plus dur que toi, Petit serpent à tête folle; Plutôt que d'emporter de moi Seulement le quart d'une obole, Tu te romprais toutes les dents. Je ne crains que celles du temps.
Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n'étant bons à rien, cherchez surtout à mordre; Vous vous tourmentez vainement. Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages Sur tant de beaux ouvrages? Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.
(Livre V, Fable 16.)