‹ Littérature française, première annéeChapitre 21 sur 23 · L'ÂNE VÊTU DE LA PEAU DU LION.

L'ÂNE VÊTU DE LA PEAU DU LION.

De la peau du lion l'âne s'étant vêtu, Était craint partout à la ronde; Et, bien qu'animal sans vertu, Il faisait trembler tout le monde. Un petit bout d'oreille, échappé par malheur, Découvrit la fourbe et l'erreur; Martin fit alors son office. Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice S'étonnaient de voir que Martin[26] Chassât les lions au moulin.

Force gens font du bruit en France Par qui cet apologue est rendu familier. Un équipage cavalier Fait les trois quarts de leur vaillance.

(Livre V, Fable 21.)

[Footnote 26: Martin, ou Martin-bâton, comme La Fontaine l'appelle dans la fable de l'Âne et le Petit Chien, le valet d'écurie.]

LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.

Le mulet d'un prélat se piquait de noblesse, Et ne parlait incessamment Que de sa mère la jument, Dont il contait mainte prouesse. Elle avait fait ceci, puis avait été là: Son fils prétendait pour cela, Qu'on le dût mettre dans l'histoire. Il eût cru s'abaisser servant un médecin. Étant devenu vieux, on le mit au moulin; Son père l'âne alors lui revint en mémoire. Quand le malheur ne serait bon Qu'à mettre un sot à la raison, Toujours serait-ce à juste cause Qu'on le dit bon à quelque chose.

(Livre VI, Fable 7.)

LE LIÈVRE ET LA TORTUE.

Rien ne sert de courir: il faut partir à point. Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but.--Sitôt! êtes-vous sage? Repartit l'animal léger: Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d'ellébore.[27] Sage ou non, je parie encore. Ainsi fut fait, et de tous deux On mit près du but les enjeux. Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire, Ni de quel juge l'on convint. Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire; J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint, Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes[28] Et leur fait arpenter les landes. Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, Pour dormir et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue Aller son train de sénateur. Elle part, elle s'évertue, Elle se hâte avec lenteur. Lui cependant méprise une telle victoire, Tient la gageure à peu de gloire, Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose: Il s'amuse à toute autre chose Qu'à la gageure[29]. À la fin, quand il vit Que l'autre touchait presque au bout de la carrière Il partit comme un trait; mais les élans qu'il fit Furent vains; la tortue arriva la première. Et bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse? Moi l'emporter! et que serait-ce Si vous portiez une maison!

(Livre VI, Fable 10.)

[Footnote 27: Périphrase poétique pour dire: Vous êtes folle. L'ellébore est une herbe à laquelle les anciens attribuaient la propriété de guérir la folie.]

[Footnote 28: Les calendes étaient une division du mois en usage chez les Romains. La locution n'est pas complète: il faudrait aux calendes grecques, c'est-à-dire à un temps qui n'arrivera jamais, car les Grecs n'avaient point de calendes dans leur calendrier.]

[Footnote 29: Prononcez gajure.]

LE CHEVAL ET L'ÂNE.

En ce monde il se faut l'un l'autre secourir. Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.

Un âne accompagnait un cheval peu courtois, Celui-ci ne portant que son simple harnois, Et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe. Il pria le cheval de l'aider quelque peu; Autrement il mourrait devant qu'être à la ville. La prière, dit-il, n'en est pas incivile; Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. Le cheval refusa, fit une pétarade, Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade Et reconnut qu'il avait tort; Du baudet en cette aventure On lui fit porter la voiture, Et la peau par-dessus encor.

(Livre VI, Fable 16.)

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.

Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, Faisait aux animaux la guerre. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés On n'en voyait point d'occupés À chercher le soutien d'une mourante vie; Nul mets n'excitait leur envie; Ni loup ni renard n'épiaient La douce et l'innocente proie; Les tourterelles se fuyaient; Plus d'amour, partant plus de joie. Le lion tint conseil et dit: Mes chers amis, Je crois que le ciel a permis Pour nos péchés cette infortune. Que le plus coupable de nous Se Sacrifie aux traits du céleste courroux; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On fait de pareils dévouements. Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence L'état de notre conscience. Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons. Que m'avaient-ils fait! Nulle offense; Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger. Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse. Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur; Et quant au berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire. Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances, Les moins pardonnables offenses. Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints. L'âne vint à son tour et dit: J'ai souvenance Qu'en un pré de moine passant La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. À ces mots on cria haro[30] sur le baudet. Un loup quelque peu clerc[31] prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal, Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable! Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

(Livre VII, Fable 1.)

[Footnote 30: Crier haro sur quelqu'un, se récrier contre ce qu'il dit ou fait, crier qu'on l'arrête, qu'on le saisisse.]

[Footnote 31: Clerc, du latin clericas; savant, comme l'étaient, à une certaine époque, seulement les membres du clergé.]

LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN.

Du palais d'un jeune lapin Dame belette, un beau matin, S'empara; c'est une rusée. Le maître était absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour, Parmi le thym et la rosée. Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours. La belette avait mis le nez à la fenêtre. Ô dieux hospitaliers! que vois-je ici paraître? Dit l'animal chassé du paternel logis. Holà! madame la belette, Que l'on déloge sans trompette, Ou je vais avertir tous les rats du pays. La dame au nez pointu répondit que la terre Était au premier occupant. C'était un beau sujet de guerre, Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant! Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi En a pour toujours fait l'octroi À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume, Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi. Jean lapin allégua la coutume et l'usage. Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis Rendu maître et seigneur; et qui, de père en fils, L'ont, de Pierre à Simon, puis à moi Jean transmis. Le premier occupant, est-ce une loi plus sage? Or bien, sans crier davantage, Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. C'était un chat vivant comme un dévot ermite, Un chat faisant la chattemite, Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, Arbitre expert sur tous les cas. Jean lapin pour juge l'agrée. Les voilà tous deux arrivés Devant Sa Majesté fourrée. Grippeminand leur dit: Mes enfants, approchez, Approchez, je suis sourd; les ans en sont la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vit les contestants, Grippeminand, le bon apôtre, Jetant des deux côtés la griffe en même temps, Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois Les petits souverains se rapportant aux rois.

(Livre VII, Fable 16.)

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