‹ Littérature française, première annéeChapitre 23 sur 23 · L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Voici le portrait de Fénelon par un de ses contemporains:

"Doué d'une assez haute taille, il était bien fait, maigre et pâle; il avait le nez grand et bien tiré. Le feu et l'esprit sortaient de ses yeux comme un torrent. Sa physionomie était telle qu'on n'en voyait point qui lui ressemblât. Aussi ne pouvait-on l'oublier dès qu'une fois on l'avait vue.... Ses manières répondaient à sa physionomie. C'était une aisance qui en donnait aux autres, un air de bon goût dont il était redevable à l'usage du grand monde et de la meilleure compagnie, et qui se répandait comme de soi-même dans toutes ses conversations, et cela avec une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable; un ton de clarté et de précision pour se faire entendre même en traitant les matières les plus abstraites et les plus embarrassées. Avec cela il ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait; il se mettait à portée de chacun sans le faire sentir; il mettait à l'aise, et semblait enchanter de façon qu'on ne pouvait ni le quitter ni s'en défendre, ni ne pas soupirer après le moment de le retrouver."

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...Le désir d'obliger était, chez Fénelon, égal à son don de plaire, et il obligeait sans distinction de rang ou de fortune. Un homme pour lui était un homme.

Étant archevêque de Cambrai et en tournée dans son diocèse, il entra une fois dans une chaumière, et trouva la famille affligée par la perte d'une vache unique. Il donna les consolations qu'il put. S'étant remis en route, il trouva sur la lisière d'un bois la bête perdue et la ramena lui-même, malgré la nuit, aux paysans transportés de joie....

Au moment, où s'engagea le débat théologique entre lui et Bossuet, son palais de Cambrai, sa bibliothèque, ses papiers furent brûlés. "Il vaut mieux, dit il, que le feu ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre laboureur."

Un mot pareil atteste dans le coeur d'où il sort une grande puissance de sacrifice et une noblesse de sentiments qu'il est bien difficile d'acquérir.

"J'aime mieux, disait-il aussi, ma famille que moi-même; j'aime mieux ma patrie que ma famille, mais j'aime mieux l'humanité que ma patrie."

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Sa lettre sur les occupations de l'Académie, et quelques autres productions de ce genre, le placent au premier rang des critiques. Les bonnes observations, les jugements fins y abondent, ainsi que les traces d'une érudition aussi intelligente que variée. Rarement il se trompe en matière de goût....

Son Traité sur l'éducation des filles contient dans un petit nombre de pages une quantité de choses précieuses, observations, vérités et conseils. Les droits et les devoirs de l'enfant, de la jeune fille et de la femme y sont exposés avec autant de chaleur de sentiment que de pénétration d'esprit.... À la maison comme au corps il faut une âme, et l'âme de la maison c'est la femme. C'est d'elle plus encore que de l'homme que dépendent les joies domestiques et les moeurs de la société. Sa bonne éducation est donc de la plus haute importance.... Fénelon a rendu aux mères l'inestimable service de leur présenter dans un exposé simple et clair les obligations et les difficultés de leur tâche.... Quoique par rapport au droit des femmes il se soit accompli des évolutions que Fénelon n'avait pas prévues, et qu'il n'approuverait peut-être pas, quoique dans certaines parties son livre soit suranné, il n'en reste pas moins un des meilleurs qui ait été écrit sur ce sujet, et au fond il n'a rien perdu de sa valeur, de sa vérité et de son utilité....

Le plus populaire des livres de Fénelon est Télémaque. Il le composa pour enseigner d'une manière agréable au duc de Bourgogne quels sont les devoirs des rois, quelles fautes sont les plus fatales, quelles vertus les plus nécessaires dans le gouvernement des hommes. Il prit pour héros un jeune prince d'un caractère assez semblable à celui du duc de Bourgogne, le plaça sous la garde du sage Mentor, qui n'est qu'un prête-nom pour Fénelon lui-même, et, mêlant délicieusement l'histoire et la fiction, le fit passer à travers une série d'aventures intéressantes, de rencontres avec toute espèce d'hommes, racontées dans une langue élégante et imagée, et destinées à éclairer son esprit et à perfectionner son caractère. C'est un véritable cours de morale politique en action....

En théologie Fénelon se laissait facilement aller à des sentiments exagérés, à des raisonnements subtils, à la poursuite d'une perfection chimérique. Il y avait en lui quelque chose de téméraire, de spéculatif et de décevant. Louis XIV en jugeait ainsi. Un jour qu'il avait eu une conversation avec lui: "Je viens d'entretenir, dit-il, le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume."

Pourtant, comme directeur spirituel, il ne manque pas plus de bon sens que de piété. Ses conseils sont en général excellents, ses préceptes bons à mettre en pratique.

À un ami il écrit: "Soyons simples, humbles et sincèrement détachés avec les hommes; soyons recueillis, calmes et point raisonneurs avec Dieu."--"Soyez sociable, faites honneur à la vertu dans le monde."--"On a besoin d'être sans cesse la faucille en main pour retrancher le superflu des paroles et des occupations." Au duc de Bourgogne: "Pour votre piété si vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la rendre douce, simple, commode, sociable." Ailleurs il lui recommande "de chercher au dehors le bien public autant qu'il le pourra, et de retrancher les scrupules sur des choses qui paraissent des minuties."

À tous ces titres à l'estime des honnêtes gens Fénelon en ajoute un antre, celui d'avoir été en politique l'avocat de la justice et d'une sage liberté. Cet homme, qui honora l'église par ses vertus et le pays par ses oeuvres, a été celui qui a solennellement protesté contre le fameux "l'État, c'est moi" de Louis XIV, par ces paroles adressées au petit-fils du fier monarque: "Les rois sont faits pour les sujets, et non les sujets pour les rois."

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DE L'IMPORTANCE DE L'ÉDUCATION DES FILLES.

Une femme judicieuse, appliquée, et pleine de religion, est l'âme de toute une grande maison; elle y met l'ordre pour les biens temporels et pour le salut. Les hommes mêmes, qui ont toute l'autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident à l'exécuter.

Le monde n'est point un fantôme; c'est l'assemblage de toutes les familles; et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes, qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années?

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Enfin, il faut considérer, outre le bien que font les femmes quand elles sont bien élevées, le mal qu'elles causent dans le monde quand elles manquent d'une éducation qui leur inspire la vertu. Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères, et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.

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REMARQUES SUR PLUSIEURS DÉFAUTS DES FILLES.

Il faut aussi réprimer en elles les amitiés trop tendres, les petites jalousies, les compliments excessifs, les flatteries, les empressements: tout cela les gâte, et les accoutume à trouver que tout ce qui est grave et sérieux est trop sec et trop austère. Il faut même tâcher de faire de sorte qu'elles s'étudient à parler d'une manière courte et précise. Le bon esprit consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de mots, au lieu que la plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles. Elles prennent la facilité de parler et la vivacité d'imagination pour l'esprit; elles ne choisissent point entre leurs pensées; elles n'y mettent aucun ordre par rapport aux choses qu'elles ont à expliquer; elles sont passionnées sur presque tout ce qu'elles disent, et la passion fait parler beaucoup: cependant on ne peut espérer rien de fort bon d'une femme, si on ne la réduit à réfléchir de suite, à examiner ses pensées, à les expliquer d'une manière courte, et à savoir ensuite se taire.

Quand elles ont été assez malheureuses pour prendre l'habitude de déguiser leurs sentiments, le moyen de les désabuser est de les instruire solidement des maximes de la vraie prudence; comme on voit que le moyen de les dégoûter des fictions frivoles des romans est de leur donner le goût des histoires utiles et agréables. Si vous ne leur donnez une curiosité raisonnable, elles en auront une déréglée; et tout de même, si vous ne formez leur esprit à la vraie prudence, elles s'attacheront à la fausse, qui est la finesse.

Montrez-leur, par des exemples, comment on peut sans tromperie être discret, précautionné, appliqué aux moyens légitimes de réussir. Dites-leur: La principale prudence consiste à parler peu, à se défier bien plus de soi que des autres, mais point à faire des discours faux et des personnages brouillons. La droiture de conduite et la réputation de probité attirent plus de confiance et d'estime, et par conséquent à la longue plus d'avantages, même temporels, que les voies détournées. Combien cette probité judicieuse distingue-t-elle une personne, ne la rend-elle pas propre aux grandes choses!...

Quand on ne veut que ce qu'on doit vouloir, on le désire ouvertement, et on le cherche par des voies droites avec modération. Qu'y a-t-il de plus doux et de plus commode que d'être sincère, toujours tranquille, d'accord avec soi-même, n'ayant rien à craindre ni à inventer? au lieu qu'une personne dissimulée est toujours dans l'agitation, dans les remords, dans le danger, dans la déplorable nécessité de couvrir une finesse par cent autres.

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LA VANITÉ DE LA BEAUTÉ ET DES AJUSTEMENTS.

Mais ne craignez rien tant que la vanité dans les filles. Elles naissent avec un désir violent de plaire: les chemins qui conduisent les hommes à l'autorité et à la gloire leur étant fermés, elles tâchent de se dédommager par les agréments de l'esprit et du corps; de là vient leur conversation douce et insinuante; de là vient qu'elles aspirent tant à la beauté et à toutes les grâces extérieures, et qu'elles sont si passionnées pour les ajustements: une coiffe, un bout de ruban, une boucle de cheveux plus haut ou plus bas, le choix d'une couleur, ce sont pour elles autant d'affaires importantes.

Appliquez-vous donc à faire entendre aux filles combien l'honneur qui vient d'une bonne conduite et d'une vraie capacité est plus estimable que celui qu'on tire de ses cheveux ou de ses habits. La beauté, direz-vous, trompe encore plus la personne qui la possède que ceux qui en sont éblouis; elle trouble, elle enivre l'âme; on est plus sottement idolâtre de soi-même que les amants les plus passionnés ne le sont de la personne qu'ils aiment. Il n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une autre qui ne l'est pas. La beauté ne peut être que nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier avantageusement une fille: mais comment y servira-t-elle, si elle n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un esprit réglé, et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules: elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté.

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INSTRUCTIONS DES FEMMES SUR LEURS DEVOIRS.

La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études....

Quel discernement lui faut-il pour connaître le naturel et le génie de chacun de ses enfants, pour trouver la manière de se conduire avec eux la plus propre à découvrir leur humeur, leur pente, leur talent; à prévenir les passions naissantes, à leur persuader les bonnes maximes, et à guérir leurs erreurs! Mais n'a-t-elle pas besoin d'observer et de connaître à fond les gens qu'elle met auprès d'eux? Sans doute. Une mère de famille doit donc être pleinement instruite de la religion, et avoir un esprit mûr, ferme, appliqué, et expérimenté pour le gouvernement....

Accoutumez les filles à ne souffrir rien de sale ni de dérangé; qu'elles remarquent le moindre désordre dans une maison. Faites-leur même observer que rien ne contribue plus à l'économie et à la propreté que de tenir toujours chaque chose en sa place. Cette règle ne paraît presque rien; cependant elle irait loin, si elle était exactement gardée. Avez-vous besoin d'une chose? vous ne perdez jamais un moment à la chercher; il n'y a ni trouble, ni dispute, ni embarras, quand on en a besoin; vous mettez d'abord la main dessus, et, quand vous vous en êtes servi, vous la remettez sur-le-champ dans la place où vous l'avez prise. Ce bel ordre fait une des plus grandes parties de la propreté; c'est ce qui frappe le plus les yeux, que de voir cet arrangement si exact. D'ailleurs, la place qu'on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non-seulement pour la bonne grâce et le plaisir des yeux, mais encore pour sa conservation, elle s'y use moins qu'ailleurs; elle ne s'y gâte d'ordinaire par aucun accident; elle y est même entretenue proprement: car, par exemple, un vase ne sera ni poudreux, ni en danger de se briser, lorsqu'on le mettra dans sa place immédiatement après s'en être servi. L'esprit d'exactitude, qui fait ranger, fait aussi nettoyer. Joignez à ces avantages celui d'ôter, par cette habitude, aux domestiques l'esprit de paresse et de confusion. De plus, c'est beaucoup que de leur rendre le service prompt et facile, et de s'ôter à soi-même la tentation de s'impatienter souvent par les retardements qui viennent des choses dérangées qu'on a peine à trouver. Mais en même temps évitez l'excès de la politesse et de la propreté. La propreté, quand elle est modérée, est une vertu; mais, quand on y suit trop son goût, on la tourne en petitesse d'esprit. Le bon goût rejette la délicatesse excessive; il traite les petites choses de petites, et n'en est point blessé. Moquez-vous donc, devant les enfants, des colifichets dont certaines femmes sont si passionnées, et qui leur font faire insensiblement des dépenses si indiscrètes. Accoutumez-les à une propreté simple et facile à pratiquer: montrez-leur la meilleure manière de faire les choses; mais montrez-leur encore davantage à s'en passer. Dites-leur combien il y a de petitesse d'esprit et de bassesse à gronder pour un rideau mal plissé, pour une chaise trop haute ou trop basse.

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LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art très-sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les moeurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité; son empressement pour faire admirer son esprit me paraîtrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi, et non pour lui, qui veuille mon salut et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.

Je prends pour juges de cette question les païens mêmes. Platon ne permet, dans sa république, aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens; les Lacédémoniens excluaient de la leur tous les instruments trop composés qui pouvaient amollir les coeurs. L'harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreille n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs, elle est indigne d'une république bien policée; elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beaux arts doivent avoir le même but. L'éloquence doit, sans doute, entrer dans le même dessein; le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contre-poids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable.

Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps en général pour acquérir un fonds de connaissances, et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette préparation générale le mît en état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très-sensé, et qu'il ramenât tout au bon sens, qu'il fît de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner avec justice et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable, dont il tirerait les conséquences naturelles.

D'ordinaire, un déclamateur fleuri ne connaît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique, pour perfectionner les moeurs.

Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses: il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire; il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.

Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer: il pense, il sent, et la parole suit. "Il ne dépend point des paroles, dit Saint Augustin; mais les paroles dépendent de lui." Un homme qui a l'âme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent; ses moindres discours auront des traits originaux, que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots, il va droit à la vérité; il sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son premier point de vue; il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout: elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l'auditoire au point qui décide lui seul de tout.

Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour, en sorte que d'un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un: il se réduit à une seule proposition, mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit, d'un seul coup d'oeil, l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée: la proposition est le discours abrégé....

Un ouvrage n'a une véritable unité que quand on ne peut rien en ôter sans couper dans le vif.

Il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout.

Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière; il n'a qu'un goût imparfait et qu'un demi-génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. Quand l'ordre, la justice, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot: c'est ce qu'un déclamateur livré à son imagination et sans science ne peut discerner.

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LA BRUYÈRE. Né vers 1640; mort en 1696.

Ce qui constitue un trait de famille entre les grands écrivains du XVIIe siècle, c'est, sous les formes les plus variées, les tendances de leur esprit et l'identité du sujet qu'ils traitent. Ces tendances sont spiritualistes, et ce sujet est l'homme. Philosophes, poëtes, orateurs, historiens, tous ont le même but, la connaissance de l'homme, la vérité par rapport à sa nature, par rapport à son développement moral. Tous l'observent, l'étudient avec plus ou moins de puissance et de pénétration, de sagacité et de finesse.

Un des écrivains les plus remarquables par ces dernières qualités, et un des derniers venus, est Jean de la Bruyère.

On connaît peu de chose de sa vie. Il naquit à Dourdan, en Normandie, et était trésorier à Caen, quand Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire au duc Louis de Bourbon, petit-fils du prince de Condé. Il resta jusqu'à la fin de sa vie attaché à ce prince en qualité d'homme de lettres. La position était modeste, mais bonne pour un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres. Il en profita pour observer les hommes, et donna le fruit de ses méditations dans son livre des CARACTÈRES.

Quand il l'eut composé il montra le manuscrit à M. de Malézieux, qui lui dit: "Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis." Il les eut en effet, parce que le livre était excellent, et que les esprits malicieux se faisaient un plaisir de mettre des noms au bas de ses caractères et de ses portraits.

Ce livre atteste une grande connaissance de la nature humaine et du monde artificiel où elle s'agite. Il atteste surtout un art consommé d'écrivain. C'est un des plus agréables qu'on puisse lire, un livre plein de joyaux d'expression et de trésors d'expérience.

La Bruyère aurait pu en faire beaucoup d'argent. Il n'en retira que l'honneur et une occasion de faire un acte qui montre combien il était bon et désintéressé. Il venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés et s'amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche et dit à Michallet: "Voulez-vous imprimer ceci? Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais en cas de succès le produit sera pour ma petite amie." Le libraire entreprit l'édition. À peine l'eut-il mise en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui valut à sa fille deux ou trois cent mille francs de dot et, dans la suite, le mariage le plus avantageux.

La Bruyère était un homme d'infiniment d'esprit. Il n'avait pas ce qu'on appelle ordinairement du génie. Il voyait juste, mais il ne voyait que par pièces. Son coup d'oeil n'embrassait pas un ensemble vivant dans l'ordre intellectuel, comme l'homme vit dans l'ordre naturel. Son livre porte le titre de Caractères. À vrai dire il n'y a que des traits et des portraits. L'auteur n'avait ni le don d'invention, ni la faculté de généraliser qu'il faut pour créer des caractères. Il n'est pas de l'école d'où sont sortis les grands chefs-d'oeuvre de la littérature française. Il ne fait que du raccourci, mais il le fait en maître, avec éclat et vérité, et d'une manière frappante pour tout le monde.

Son art ne consiste pas dans la grandeur des conceptions, dans l'éloquence des passions, dans l'originalité des idées ou la puissance des sentiments, il est tout dans les détails, dans les mots. Sa morale, en menus morceaux et d'un tour pittoresque est à la portée des intelligences communes, tandis que la perfection de son style satisfait les juges difficiles. Aussi est-il le plus populaire de nos moralistes.

À l'époque où parut le livre des Caractères deux livres de ce genre comptaient de nombreux lecteurs et admirateurs, les Pensées de Pascal et les Maximes de La Rochefoucauld.

La nature humaine qui a fourni la matière de ces deux livres y est traitée à des points de vue et avec des intentions dissemblables. Éloquent et triste, Pascal l'envisage de haut, en philosophe religieux et solitaire; amer et brillant, La Rochefoucauld la contemple de travers, en homme du monde railleur et blasé. Moins sublime que l'un, plus généreux que l'autre, La Bruyère regarde les choses d'un oeil calme, et ne cherche pas à pénétrer les plis où la vue des autres ne peut le suivre.

Qui prend La Bruyère pour compagnon dans les explorations du moi n'en revient pas découragé ni dégoûté. La Bruyère n'a pas les ressentiments de La Rochefoucauld ni la mélancolie de Pascal. Il ne cherche pas uniquement le mauvais côté des choses, et, tout en montrant le revers de la médaille, il n'en montre pas seulement le revers. On retrouve dans l'homme, qu'il examine et décompose, l'image de Dieu et l'espérance du mieux. Rien d'excessif chez lui ni du côté du bien ni du côté du mal. Appliqué à constater de quel côté la nature et l'éducation font pencher la balance, il le fait avec une sincérité qui n'a rien de morose ni de sarcastique. Il n'aime pas les hommes, mais il ne les méprise pas non plus; il les supporte et voudrait les rendre meilleurs.

Sa morale, a dit M. Nisard, blâme, elle ne flétrit pas; elle conseille, elle ne prêche point. On n'est pas mécontent des autres jusqu'à prendre le rôle de Timon, ni de soi-même jusqu'à entrer dans un couvent.... La Bruyère est surtout un artiste de style. Il sait ce que vaut un mot bien placé, un tour heureux, une inversion ou une antithèse opportune; il sait qu'auprès de la plupart des hommes les pensées se recommandent moins par elles-mêmes que par la manière dont elles sont dites. Aussi est-il passé maître dans l'art de bien dire, de mettre en relief. Mais l'art suprême, qui consiste à cacher l'art, il ne le possède pas. On sent le travail, on sent l'effort d'avoir de l'esprit. Il n'a pas la simplicité et l'aisance des grands écrivains de son siècle, il n'a pas le don d'invention ni l'instinct du grand et du vrai qui les caractérise. Il a cherché la vérité pour plaire plutôt que pour elle-même, pour bien la vêtir que pour la faire connaître. Malgré cela le livre de La Bruyère est "un des plus substantiels que l'on ait, un livre qu'on peut toujours relire, sans jamais l'épuiser. Il y a du profit pour chacun de l'avoir soir et matin sur sa table de nuit. Peu à la fois et souvent; suivez la prescription, et vous vous en trouverez bien pour le régime de l'esprit."

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M. Taine termine ainsi un charmant article sur La Bruyère:

Si on essaie de se figurer La Bruyère on voit un homme capable de sentir et de souffrir, qui a senti et qui a souffert, attristé par l'expérience, résigné sans être calme, qui méritait beaucoup et s'est contenté de peu, dont l'âme aurait pu se prendre à quelque grande occupation et qui s'est rabattu sur l'art d'écrire, sans que la littérature ouvrît à sa passion et à ses idées une issue assez large, "Un homme, dit-il quelque part, né chrétien et français, se trouve contraint dans la satire: les grands sujets lui sont défendus. Il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style." Là est sa dernière tristesse et son dernier mot.

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DES OUVRAGES DE L'ESPRIT.

... Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature; celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas et qui aime en deça ou au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.

On se nourrit des anciens et des habiles modernes; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et, quand enfin l'on est auteur et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice....

Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible, et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.

Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule: s'il donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il y a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs éloges qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets, et agit pour une fin plus relevée: il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.

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CORNEILLE ET RACINE.

... S'il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre, et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi: Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres: celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit même imiter; il y a plus dans le second de ce qu'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et, par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes, des règles, des préceptes; et, dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral; Racine, plus naturel...

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DU MÉRITE PERSONNEL.

... Nous devons travailler à nous rendre dignes de quelque emploi: Se reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres....

Si j'osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait inégales, je dirais qu'un homme de coeur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur songe à couvrir: ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de hauts combles ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l'on dise de lui qu'il a bien fait.

La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau: elle lui donne de la force et du relief.

Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et, quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande prospérité.

S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu?

S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez....

...Celui-là est bon qui fait du bien aux autres: s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très-bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ses souffrances viendraient à croître; et s'il en meurt, sa vertu ne saurait aller plus loin: elle est héroïque, elle est parfaite.

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DES FEMMES.

...Quelques jeunes personnes ne connaissent point les avantages d'une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s'y abandonner. Elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation. Leur son de voix et leur démarche sont empruntés. Elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel: ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins....

Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.

Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce le plus délicieux: l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes....

Les femmes sont extrêmes: elles sont meilleures ou pires que les hommes....

Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre; une femme, au contraire, garde mieux son secret que celui d'autrui.

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DU COEUR.

Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.

Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.

Être avec des gens qu'on aime, cela suffit: rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.

L'on confie son secret dans l'amitié; mais il échappe dans l'amour.

L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis; l'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on souffre soi-même....

Regretter ce que l'on aime est un bien en comparaison de vivre avec ce que l'on hait.

Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables.

C'est assez pour soi d'un fidèle ami; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré: on ne peut en avoir trop pour le service des autres.

Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient un jour être nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l'amitié; ce n'est point une maxime morale, mais politique....

Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri....

Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres, il veut que la raison gouverne seule et toujours.

Rien ne coûte moins à la passion que de se mettre au-dessus de la raison: son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt.

L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par l'esprit.

Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance.... Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux: c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.

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DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION.

C'est le rôle d'un sot d'être importun: un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part....

L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien, content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire: ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence....

La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement....

La moquerie est souvent indigence d'esprit.

L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.

Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement; elles se gâtent par l'emphase: il faut dire noblement les plus petites; elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.

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DES BIENS DE LA FORTUNE.

...Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont les mieux pourvus.

Celui-là est riche qui reçoit plus qu'il ne consume; celui-là est pauvre dont la dépense excède la recette....

S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche c'est un homme qui est sage....

Ni les troubles, Zénobie,[59] qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence: vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent et qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable, et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune....

[Footnote 59: Zénobie, reine de Palmyre, remarquable par sa fortune et son faste, vaincue par l'empereur Aurélien, et emmenée captive à Rome.]

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DE LA COUR.

La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.

La cour est comme un édifice bâti de marbre; je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort polis.

Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat, qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve.

L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.

L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons: la première, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin qu'il en dise de nous.

Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir: vous êtes perdu.

C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce: le plus fort et le plus pénible est de donner; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire....

Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier: ce sera le même théâtre et les mêmes décorations; ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue, ou ce qui s'attriste et se désespère sur un refus, tout aura disparu de dessus la scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles; ils s'évanouiront à leur tour; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus; de nouveaux acteurs ont pris leur place: quel fond à faire sur un personnage de comédie.

Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite.

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DU SOUVERAIN OU DE LA RÉPUBLIQUE.

La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles: on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecour,[60] je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable; je plains cette mort prématurée, qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer: malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres; et, pour le faire plus ingénieusement, et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire: ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire, ou la plus solide réputation; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté....

[Footnote 60: Le chevalier de Soyecour, dont le frère avait été tué à la bataille de Fleurus, 1690, et qui mourut trois jours après lui des blessures qu'il avait reçues à cette même bataille.]

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DE L'HOMME.

...Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver, et qu'ils ménagent moins, que leur propre vie.

La mort n'arrive qu'une fois, et se fait sentir à tous les moments de la vie: il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir.

L'on craint la vieillesse, qu'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre.

Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.

Il n'y a pour l'homme que trois évènements, naître, vivre, et mourir: il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre....

Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi: un homme modeste ne parle point de soi....

Une grande âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie; et elle serait invulnérable, si elle ne souffrait par la compassion.

Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules, porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau: il lui reste encore un bras de libre; un nain serait écrasé de la moitié de sa charge: ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.

La plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable....

Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute, et d'avoir quelque chose à se reprocher.

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DES JUGEMENTS.

...Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort: ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de leur imagination.

Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos moeurs et de nos manières, que l'indignité et le mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.

Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer: la faire attendre, c'est injustice.

Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté. Comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs: ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de reste.

Il y a des créatures de Dieu, qu'on appelle des hommes qui ont une âme qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est réunie à scier du marbre: cela est bien simple, c'est bien peu de chose. Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles, et qui passent le jour à ne rien faire: c'est encore moins que de scier du marbre.

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DE LA MODE.

La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs: le manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l'épure, et la rend parfaite: qu'elle soit à la mode, qu'elle n'y soit plus, elle demeure vertu.

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DE QUELQUES USAGES.

Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.

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DES ESPRITS FORTS.

Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertain quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter, d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et, si j'ose dire, une portion comme esprit et comme immortelle....

Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point; cela me suffit, tout le raisonnement au monde m'est inutile; je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en ai reçu les principes trop aisément, dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté: mais il y a des esprits qui se défont de ces principes; c'est une grande question s'il s'en trouve de tels; et quand il serait ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.

Il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les grands biens, servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s'agit de choisir.

La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire; ils ne courent pas un autre risque: mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux; l'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu.

Il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n'être plus; j'ai donc commencé, et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi; si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce que c'est.

ÉCRIVAINS SECONDAIRES.

À côté ou au-dessous des dix écrivains hors ligne, dont le premier est Descartes et le dernier La Bruyère, il y en eut au XVIIe siècle qui, à un niveau moins élevé, ont brillé d'un vif éclat et acquis une renommée durable.

Quelques-uns d'entre eux ont eu une part de popularité à peine moindre que les plus populaires, et leurs oeuvres se recommandent à l'estime, parfois à l'amour et à l'admiration des lecteurs par des qualités éminentes d'originalité et de style.

En premier lieu il faut citer les LETTRES DE Mme. DE SÉVIGNÉ. La plupart sont écrites à sa fille, Mme. de Grignan, presque toutes sont des chefs-d'oeuvre de style, d'esprit ou de sentiment. Elles font connaître, mieux qu'aucun autre livre de ce temps, et d'une façon délicieuse, la vie, le ton, les manières de la société élégante du XVIIe siècle et de la cour de Louis XIV.

Mme. de Sévigné mérite une place à part parmi les femmes écrivains. Sans aucune prétention d'auteur elle a laissé trotter sa plume en écrivant ses Lettres, et a simplement atteint à la perfection du genre. D'autres noms d'écrivains éveillent l'idée de telle ou telle qualité; quand on dit Mme. de Sévigné on veut dire toutes les grâces de l'esprit, toutes les tendresses du coeur. On ne saurait se passer de lire au moins un recueil choisi de ses Lettres, pour peu qu'on se pique de savoir ou d'étudier la langue française.

Deux autres dames du grand monde ont ajouté l'illustration littéraire à celle de la naissance et de la fortune, Mme. DE LA FAYETTE par ses deux jolis romans de Zaïde et de la princesse de Clèves, et Mme. DE MAINTENON par le recueil de ses Lettres, imprimées après sa mort.

Mme. DE MOTTEVILLE publia des Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII. Elle a un air d'observatrice honnête et sincère, et l'art de conter avec simplicité et naturel.

LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD, qui occupa par sa naissance une brillante position sociale, occupe une belle position parmi les écrivains moralistes par son livre des Maximes. C'est un livre écrit d'un style ferme, concis et passionné, avec l'amertume d'un grand seigneur égoïste, sans illusion et sans confiance dans la nature humaine.

LE CARDINAL DE RETZ a laissé des Mémoires qui contiennent l'histoire de la Fronde. Il joua lui-même un rôle actif dans les évènements qu'il raconte, avec un certain air de grandeur, dans une langue piquante, impétueuse et originale, comme le fut sa conduite.

L'ABBÉ DE SAINT-RÉAL est un historien remarquable pour sa correction et pour l'intérêt dramatique qu'il sut donner à l'histoire. Son meilleur ouvrage est son Histoire de la Conjuration des Espagnols contre Venise.

Après les grands poëtes du siècle, il y a lieu de citer JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU, dont les poésies lyriques, psaumes, odes et cantates, se recommandent par l'élévation des sentiments et l'harmonie soutenue des vers; REGNARD, qui sut se faire applaudir, après Molière, par de spirituelles comédies, telles que le Joueur et le Légataire universel; Mme. DESHOULIÈRES à laquelle ses Idylles, aux douces émotions et d'une facture charmante, assurent un rang honorable dans la poésie pastorale.

Les sermons de BOURDALOUE et les sermons de MASSILLON sont, avec les oraisons funèbres de Bossuet, les plus belles productions de l'éloquence religieuse au XVIIe siècle. Chez Bourdaloue cette éloquence est austère, puissante, intellectuelle; chez Massillon elle est suave, harmonieuse, pathétique. Le plus grand succès de ce dernier est le Petit Carême, série de sermons prêchés devant Louis XV, âgé de neuf ans.

Port-Royal, dont la robuste influence se fit sentir sur l'éducation de la jeunesse en général, et sur deux des plus grands classiques français en particulier, produisit aussi quelques écrivains distingués. Les plus connus sont ARNAUD et NICOLE.

Arnaud était un travailleur infatigable. Son impétueuse activité l'empêcha de donner à ses oeuvres le soin qu'il aurait fallu. Il en produisit un nombre considérable. La plus importante est sa Logique ou l'Art de penser, livre vraiment classique, et un des plus utiles qu'il y ait pour le perfectionnement de la raison.

Nicole est un écrivain qui n'eut d'autre mobile que l'amour du prochain. Il écrivit des Essais de morale et un Traité des moyens de conserver la paix avec les hommes. Ne lui demandez point d'efforts d'art ou d'imagination, point d'éloquence, si ce n'est celle d'une honnête conviction. Il est simple et clair, insinuant sans artifice, tendre avec bon sens, et toujours dans les bornes d'une aimable et saine philosophie.

LIVRES À LIRE,

Et à recommander pour la formation d'une bibliothèque.

De toutes les substances qu'on trouve dans une pharmacie, disait un médecin, choisissez-en vingt avec discernement, et vous pourrez vous passer du reste. À plus forte raison, dirions-nous, de toutes les oeuvres d'une génération qui remplissent le catalogue d'un libraire, choisissez-en vingt avec discernement, et vous pourrez vous passer du reste. Une génération ne produit pas plus d'une vingtaine d'oeuvres d'un intérêt universel, et ce sont celles-ci seules qui méritent de paraître sur les rayons d'une bonne bibliothèque. Hormis les cas d'études spéciales, c'est la qualité qu'il faut chercher, pas la quantité ni la nouveauté. Peu de livres, mais les meilleurs; ceux-là qui se recommandent par ce qu'il y a de bon et de beau indépendamment des temps et des lieux, ceux qu'en trouve toujours du plaisir et du profit à lire et à relire.

Tels sont les livres suivants, appartenant au cycle littéraire que nous venons de parcourir:

Montaigne: Les Essais. Descartes: Discours de la Méthode. Corneille: Théâtre choisi. Pascal: Les Pensées. Molière: Théâtre complet. La Fontaine: Les Fables. Boileau: OEuvres poétiques. Racine: Théâtre complet. Bossuet: Oraisons funèbres. Connaissance de Dieu et de soi-même; Discours sur l'histoire universelle. Fénelon: Télémaque. Éducation des filles. Lettre sur les occupations de l'Académie. La Bruyère: Les Caractères. LA Rochefoucauld: Les Maximes. Mme. de Sévigné: Lettres choisies. Massillon: Le petit Carême.

Le charme de ces livres n'est pas seulement dans l'excellence du style, mais dans l'intérêt universel du sujet. La nature humaine y est peinte simplement, sincèrement, sans parti pris de l'amoindrir ni de l'enlaidir, sans intention malhonnête ni vaine curiosité. Le commerce en est salutaire: il développe le goût des lectures sérieuses, fortifie l'esprit, et est le meilleur préservatif contre tout ce qu'il y a d'artificiel, de faux et de corrompu en littérature.

FIN.

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