‹ Littérature française, première annéeChapitre 22 sur 23 · L'AVANTAGE DE LA SCIENCE.

L'AVANTAGE DE LA SCIENCE.

Entre deux bourgeois d'une ville S'émut jadis un différend: L'un était pauvre, mais habile; L'autre riche, mais ignorant. Celui-ci sur son concurrent Voulait emporter l'avantage; Prétendait que tout homme sage Était tenu de l'honorer. C'était tout homme sot: car pourquoi révérer Des biens dépourvus de mérite? La raison m'en semble petite. Mon ami, disait-il souvent Au savant, Vous vous croyez considérable; Mais, dites-moi, tenez-vous table? Que sert à vos pareils de lire incessamment? Ils sont toujours logés à la troisième chambre, Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. La république a bien affaire De gens qui ne dépensent rien. Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe, Et celle qui la porte, et vous qui dédiez À messieurs les gens de finance De méchants livres bien payés. Ces mots remplis d'impertinence Eurent le sort qu'ils méritaient: L'homme lettré se tut; il avait trop à dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une satire Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient; L'un et l'autre quitta[32] la ville. L'ignorant resta sans asile: Il reçut partout des mépris; L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle. Ceci décida leur querelle. Laissez dire les sots; le savoir a son prix.

(Livre VIII, Fable 19.)

[Footnote 32: La grammaire demande le verbe au pluriel avec l'un et l'autre--l'un et l'autre quittèrent.]

LES DEUX PIGEONS.

Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre: L'un deux, s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays. L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire? Voulez-vous quitter votre frère? L'absence est le plus grand des maux; Non pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux, Les dangers, les soins du voyage, Changent un peu votre courage. Encor si la saison s'avançait davantage! Attendez les zéphyrs; qui vous presse? Un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut; Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte et le reste? Ce discours ébranla le coeur De notre imprudent voyageur; Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite; Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frère; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême. Je dirai: J'étais là; telle chose m'avint; Vous y croirez être vous-même. À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne: et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie. Il y vole, il est pris; ce blé couvrait d'un las Les menteurs et traîtres appâts. Le lacs était usé, si bien que de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin; Quelque plume y périt, et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé, Semblait un forçat échappé. Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit auprès d'une masure, Crut pour ce coup que ses malheurs Finiraient par cette aventure; Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et d'un coup tua plus d'à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité, Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte et demi-boiteuse, Droit au logis s'en retourna; Que bien, que mal elle arriva Sans autre aventure fâcheuse.

(Livre IX, Fable 2.)

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES.

Un octogénaire plantait. Passe encore de bâtir; mais planter à cet âge! Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage; Assurément il radotait. Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. À quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées; Quittez le long espoir et les vastes pensées; Tout cela ne convient qu'à nous. Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage; Eh bien, défendez vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui; J'en puis jouir demain et quelques jours encore; Je puis enfin compter l'aurore Plus d'une fois sur vos tombeaux. Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant à l'Amérique[33]; L'autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république, Par un coup imprévu vit ses jours emportés; Le troisième tomba d'un arbre Que lui-même il voulut enter; Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter.

(Livre XI, Fable 8.)

[Footnote 33: Aujourd'hui l'on dirait en Amérique.]

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VERS DÉTACHÉS, SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE LA FONTAINE.

Mauvaise graine est tôt venue. (L'Hirondelle et les petits Oiseaux.)

La louange chatouille et gagne les esprits. (Simonide préservé par les Dieux.)

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette. Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre. (La Lice et sa compagne.)

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. (Le Lion et le Rat.)

Où la guêpe a passé le moucheron demeure. (Le Corbeau voulant imiter l'Aigle.)

Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. (La chatte métamorphosée en femme.)

En toute chose il faut considérer la fin. (Le Renard et le Bouc.)

Amour, amour! quand tu nous tiens On peut bien dire: Adieu prudence! (Le Lion Amoureux.)

Un sou quand il est assuré Vaut mieux que cinq en espérance. (Le Berger et la Mer.)

Hélas! que sert la bonne chère Quand on n'a pas la liberté. (Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf.)

Deux sûretés valent mieux qu'une, Et le trop en cela ne fut jamais perdu. (Le Loup, la Chèvre, et le Chevreau.)

Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose. Rien n'est plus commun que le nom, Rien n'est plus rare que la chose. (Parole de Socrate.)

Toute puissance est faible à moins que d'être unie. (Le Vieillard et ses Enfants.)

Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. (Le Bûcheron et Mercure.)

L'avarice perd tout en voulant tout gagner. (La Poule aux OEufs d'or.)

Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens. (Le Lion s'en allant en Guerre.)

Il ne faut jamais Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre. (L'Ours et les deux Compagnons.)

Plus fait douceur que violence. (Phébus et Borée.)

Rien ne sert de courir, il faut partir à point. (Le Lièvre et la Tortue.)

Aide toi, le ciel t'aidera. (Le Chartier embourbé.)

On hasarde de perdre en voulant trop gagner. (Le Héron.)

Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. (Les deux Coqs.)

La mort ne surprend point le sage; Il est toujours prêt à partir. (La Mort et le Mourant.)

Il est bon de parler, et meilleur de se taire. (L'Ours et l'Amateur des Jardins.)

Le sage est ménager du temps et des paroles. (Démocrite et les Abdéritains.)

Rien de trop est un point Dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point (Rien de trop.)

La dispute est d'un grand secours, Sans elle on dormirait toujours. (Le Chat et le Renard.)

S'il fallait condamner Tous les ingrats qui sont au monde, À qui pourrait-on pardonner? (L'Homme et la Couleuvre.)

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. (Les deux Aventuriers et le Talisman.)

Il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser. (Les Sapins.)

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. (Le Paysan du Danube.)

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. (Philémon et Baucis.)

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BOILEAU. Né à Paris en 1636, mort en 1711.

Le XVIIe siècle est éminemment un siècle d'ordre, d'autorité et de discipline. Comme Louis XIV représente ces principes en politique, Boileau en est le représentant dans la littérature. Il y a eu des écrivains plus grands que lui, il n'y en a pas eu de plus utile. Les guerres du XVIe siècle n'avaient pas été favorables au bon ton et au bon goût; l'Italie et l'Espagne avaient tour à tour exercé une influence fâcheuse. Si quelques génies, Descartes, Pascal, Molière, avaient échappé à cette influence et étaient restés sains et vrais en dépit de la mode, la France était loin d'être guérie des mauvais effets des traditions étrangères. Il fallait une réaction délibérée. Il fallait arborer l'étendard du génie national, proclamer les principes de l'art français, et établir pour sa sauve-garde les règles de la raison et du bon goût.

C'est ce que fit Nicolas Boileau, surnommé Despréaux.[34]

[Footnote 34: Le surnom de Despréaux vient, dit-on, d'un petit pré situé au bout du jardin de la maison de campagne où son père venait passer le temps des vacances.]

Il a la gloire d'avoir plus que personne travaillé à l'éducation de l'esprit en France, d'avoir éclairé le public, de l'avoir aidé à goûter les vrais chefs-d'oeuvre, à les apprécier et à en profiter.

Il composa d'abord des SATIRES, dans lesquelles il fit une guerre implacable aux mauvais écrivains; il écrivit ensuite des ÉPÎTRES, pleines d'esprit, de belles pensées et de beaux vers, et L'ART POÉTIQUE, qui lui fit donner le surnom de législateur du Parnasse français. Si l'on y ajoute le poëme héroï-comique du LUTRIN,[35] on a fait l'énumération à peu près complète de ses ouvrages.

[Footnote 35: Lutrin, pupitre d'église où l'on place les livres de chant.]

Le roi, qui avait beaucoup de goût pour lui, le nomma son historiographe, et lui accorda une pension de deux mille livres. Grâce à cette libéralité, il s'acheta une petite maison à Auteuil.

Une fois installé là, il ne sortit plus guère de sa retraite, et n'y recevait que des amis.

Quand Racine, à qui il avait été lié de l'affection la plus tendre fut mort, il ne remit plus les pieds à Versailles. Sa tristesse augmenta; la société lui paraissait en décadence, la France menacée de ruine, et il vit sans regret venir la mort qui l'enleva à l'âge de soixante-quinze ans.

L'effet de ses oeuvres fut immense; il se fait encore sentir aujourd'hui. Ce qui les caractérise, c'est le culte de la raison et l'amour du vrai. On pourrait leur donner pour épigraphe ces deux vers de son Art poétique:

Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

S'il n'a guère le don d'invention et l'imagination, il ne lui manque aucune des autres qualités qui font l'écrivain et le critique distingué.

Il avait le sentiment de ce qui est contraire au génie national, et il l'exprima avec une force qui entraîne la conviction. Il s'est appelé lui-même un "critique achevé," mais il n'a été ni renfrogné ni difficile à vivre. Son caractère était aussi élevé que son talent. Il était naturellement bon, et aimait à faire le bien.

L'avocat Patru[36] est réduit par les circonstances à vendre sa bibliothèque. Boileau l'achète, et sous le prétexte de manquer de place chez lui, il prie délicatement le propriétaire de la garder jusqu'à ce qu'il puisse lui-même la loger, ce qui voulait dire de la garder indéfiniment.

[Footnote 36: Patru, avocat et littérateur, membre de l'Académie française, vécut et mourut pauvre, laissant, outre la réputation d'un excellent critique et d'un parfait honnête homme, des plaidoyers, des remarques sur la langue française et des lettres.]

Quand à la suite d'une cabale de cour Corneille est privé de sa pension, Boileau court chez le roi et lui dit:

"Sire, je viens résigner la pension que votre majesté a bien voulu me faire; il m'est impossible de la toucher tant qu'un aussi grand homme que M. Corneille restera privé de la sienne."

Aussi ce poète, homme de bien, qui n'avait d'ennemis que parmi les mauvais écrivains, reçut-il jusqu'à la fin les témoignages de l'estime universelle. Une foule nombreuse accompagna son cortège funèbre. Une pauvre femme le voyant dit: "Il a bien des amis pour un homme qui a dit du mal de tout le monde." Quelle justification et quel éloge pour un poète satirique!

L'art d'écrire était pour Boileau le premier des arts. Il prêche le respect de la pensée. Ce respect impose le choix de l'expression. Aussi prenait-il grande peine de toujours chercher la meilleure; mais il n'est pas regratteur de mots, enfileur de rimes sonores. Non, il écrit dans un but d'utilité; il est sincère, substantiel, et son vers "bien ou mal dit toujours quelque chose."

Dès l'âge de quinze ans un sot livre lui inspirait de la haine. L'esprit d'affectation lui était encore plus odieux que la sottise. Il était ennemi de tout ce qui n'était pas dans le vrai. Le vrai était sa passion, son culte.

"Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable."

Le vrai en littérature est ce qui est conforme à la raison, au bon sens, à certaines conditions de lieu, de temps et de genre, sans lesquelles il n'y a pas d'oeuvre d'art. Ceux qui y manquent sont les objets de sa critique impitoyable, de sa fine raillerie. Il se moque d'eux, il se moque "des riens galants, du grand fin, du fin des choses" après lequel couraient les poëtes.

Libre et franc, il donne à chaque chose son nom. Il appelle "chat un chat, et Rolet[37] un fripon;" mais sa liberté est celle d'un honnête homme. Il est scrupuleux observateur des convenances. Les convenances sont une partie du vrai. Le licencieux est à la fois faux et de mauvais goût, deux raisons pour le condamner et le bannir.

[Footnote 37: Rolet était procureur au parlement de Paris.]

S'il a été sévère pour les autres, il l'est tout d'abord pour lui-même. La vanité ne l'aveugle pas. Il se connaissait bien, et estimait que la connaissance de soi est la condition de toute sagesse et de tout succès.

Dans la dixième épître il a tracé de lui le portrait suivant:

"Ce censeur qu'on a peint si noir et si terrible Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité, Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité, Fit, sans être malin, ses plus grandes malices, ... enfin sa candeur seule a fait tous ses vices. ... Harcelé par les plus vils rimeurs, Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs moeurs, Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage, Assez faible de corps, assez doux de visage, Ni petit, ni trop grand, très peu voluptueux, Ami de la vertu plutôt que vertueux."

Ce portrait recommande l'original à l'estime de tous les honnêtes gens.

Sa position à la cour lui imposait quelquefois le langage d'un courtisan, mais ordinairement son franc parler ne s'arrêtait pas devant la crainte de déplaire. Il savait très bien dire la vérité aux gens les moins habitués à l'entendre, comme le jour où Louis XIV voulut avoir son avis sur quelques vers qu'il avait eu la fantaisie de faire: "Sire, votre majesté a voulu faire de méchants vers, répondit Boileau, et elle y a parfaitement réussi."

On lui a reproché de n'avoir eu ni faculté d'invention, ni imagination, ni sensibilité.

En effet il n'a point composé de poëme qui le place parmi les grands génies créateurs; il ne produit pas les effets éblouissants d'une riche fantaisie; il ne touche guère. Pourtant à ceux qui lui contestent le don d'invention et l'imagination on peut dire: Lisez les quatre premiers chants du Lutrin, lisez tant de beaux vers où les tours les plus heureux et les plus charmantes images embellissent des sujets qui ne paraissent nullement susceptibles d'être embellis. À ceux qui doutent de son coeur on peut dire: S'il n'a pas eu le pouvoir de produire de fortes émotions, prenez-vous en aux genres qu'il a cultivés, et accordez du moins qu'à défaut de cette sensibilité qui se communique avec puissance, il avait celle qui s'attendrit et s'exalte en présence de ce qui est touchant et digne d'admiration.

Non, il n'a pas manqué de coeur, le poëte qui a dit:

"Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez."

et encore:

"Que votre âme et vos moeurs peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images."

et encore:

"Le vers se sent toujours des bassesses du coeur."

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ÉPÎTRE V.

À Monsieur Guilleragues, Secrétaire du Cabinet.

LA CONNAISSANCE DE SOI-MÊME.

Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire, Guilleragues, qui sais et parler et te taire, Apprends-moi si je dois ou me taire ou parler. Faut-il dans la satire encor me signaler, Et, dans ce champ fécond en plaisantes malices, Faire encore aux auteurs redouter mes caprices? Jadis, non sans tumulte on m'y vit éclater, Quand mon esprit plus jeune, et prompt à s'irriter, Aspirait moins au nom de discret et de sage, Que mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage. Maintenant, que le temps a mûri mes désirs, Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs, Bientôt s'en va frapper à son neuvième lustre,[38] J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre. Que d'une égale ardeur mille auteurs animés Aiguisent contre moi leurs traits envenimés; Que tout, jusqu'à Pinchêne,[39] et m'insulte et m'accable: Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable; Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés. Ainsi que mes beaux jours, mes chagrins sont passés. Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première, Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière. Ainsi donc, philosophe à la raison soumis, Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis; C'est l'erreur que je fuis; c'est la vertu que j'aime. Je songe à me connaître, et me cherche en moi-même.

[Footnote 38: Lustre, lustrum, espace de 5 ans chez les Romains. Le neuvième lustre commence avec la 41me année.]

[Footnote 39: Pinchêne neveu de Voiture, auteur d'un recueil de fades poésies.]

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... sur cette mer qu'ici-bas nous courons Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons, À régler mes désirs, à prévenir l'orage, Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage, C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous; Mais ce repos heureux se doit chercher en nous. Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne, Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne, En vain monte à cheval pour tromper son ennui; Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.

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L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile: La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile; L'argent en honnête homme érige un scélérat; L'argent seul au palais peut faire un magistrat. Qu'importé qu'en tous lieux on me traite d'infâme? Dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme; Dans mon coffre tout plein de rares qualités J'ai cent mille vertus en louis bien comptés.[40] Est-il quelque talent que l'argent ne me donne? C'est ainsi qu'en son coeur ce financier raisonne. Mais pour moi, que l'éclat ne saurait décevoir, Qui mets au rang des biens l'esprit et le savoir, J'estime autant Patru, même dans l'indigence, Qu'un commis engraissé des malheurs de la France. Non que je sois du goût de ce sage insensé[41] Qui, d'un argent commode esclave embarrassé, Jeta tout dans la mer pour crier: Je suis libre! De la droite raison je sens mieux l'équilibre; Mais je tiens qu'ici-bas, sans faire tant d'apprêts, La vertu se contente et vit à peu de frais.

[Footnote 40: Louis d'or, valant 20 francs la pièce.]

[Footnote 41: Ce sage insensé était le philosophe Aristippe.]

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ÉPÎTRE VI.

À Monsieur de Lamoignon, Avocat Général.

LES PLAISIRS DES CHAMPS.

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines. La Seine au pied des monts, que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, Qui, partageant son cours en diverses manières, D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés, Et de noyers souvent du passant insultés. Le village au-dessus forme un amphithéâtre. Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que pour jamais foulant vos prés délicieux, Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!

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Cependant tout décroît; et moi-même, à qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.

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C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici, dans un vallon bornant tous mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs; Tantôt un livre en main, errant dans les prairies, J'occupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. Quelquefois aux appas[42] d'un hameçon perfide J'amorce en badinant le poisson, trop avide; Ou d'un plomb qui suit l'oeil, et part avec l'éclair, Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. Une table, au retour, propre et non magnifique, Nous présente un repas agréable et rustique; Là, sans s'assujettir aux dogmes du Broussain,[43] Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain: La maison le fournit, la fermière l'ordonne, Et mieux que Bergerat[44] l'appétit l'assaisonne. Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage Tout l'été, loin de toi, demeurant au village, J'y passe obstinément les ardeurs du Lion,[45] Et montre pour Paris si peu de passion. C'est à toi, Lamoignon, que le rang, la naissance, Le mérite éclatant et la haute éloquence Appellent dans Paris aux sublimes emplois, Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois. Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie; Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie; Que l'oppresseur ne montre un front audacieux, Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux. Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile, Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile, Il me faut du repos, des prés et des forêts. Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais, Attendre que septembre ait ramené l'automne, Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.[46] Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits Le vendangeur ravi de ployer sous le faix, Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville, T'ira joindre à Paris pour s'enfuir à Bâville.[47] Là dans le seul loisir, que Thémis t'a laissé, Tu me verras souvent, à te suivre empressé, Pour monter à cheval rappelant mon audace, Apprenti cavalier galoper sur ta trace. Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux Où Polycrène[48] épand ses libérales eaux, Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude, Discourir des vertus dont tu fais ton étude; Chercher quels sont les biens véritables ou faux; Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts; Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide, Ou la vaste science ou la vertu solide. C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher. Heureux si les fâcheux prompts à nous y chercher N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse! Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce, Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir, Quelquefois de fâcheux[49] arrivent trois volées[50] Qui du parc à l'instant assiègent les allées. Alors, sauve qui peut; et quatre fois heureux Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux!

[Footnote 42: Aujourd'hui on écrirait appâts, et il serait plus conforme à l'usage de dire à l'appât.]

[Footnote 43: Le comte de Broussain était un des gastronomes les plus connus de l'époque.]

[Footnote 44: Bergerat, fameux traiteur.]

[Footnote 45: Les ardeurs du Lion, la saison des grandes chaleurs. Le soleil entre dans le signe du zodiaque, le Lion, au mois de Juillet.]

[Footnote 46: Figure poétique pour dire "quand l'été aura fait place à l'automne."]

[Footnote 47: Bâville, maison de campagne de M. de Lamoignon près de Paris.]

[Footnote 48: Polycrène, fontaine près de Bâville, nommée ainsi par M. de Lamoignon à cause de l'abondance de ses eaux.]

[Footnote 49: Fâcheux, pris substantivement, désigne des gens importuns, qui font tout mal à propos et déplaisent même en cherchant à être agréables.]

[Footnote 50: Volées, compagnies arrivant tumultueusement et en grand nombre, comme des bandes d'oiseaux.]

ART POÉTIQUE.

Chant Premier.

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Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime! L'un l'autre vainement ils semblent se haïr, La rime est une esclave et ne doit qu'obéir. Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, L'esprit à la trouver aisément s'habitue; Au joug de la raison sans peine elle fléchit, Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit; Mais lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle, Et pour la rattraper le sens court après elle. Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. La plupart, emportés d'une fougue insensée, Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée; Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux, S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux. Évitons ces excès; laissons à l'Italie De tous ces faux brillants l'éclatante folie. Tout doit tendre au bon sens; mais pour y parvenir Le chemin est glissant et pénible à tenir; Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie. La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.

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Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire: Un vers était trop faible, et vous le rendez dur; J'évite d'être long, et je deviens obscur; L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue; L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue. Voulez-vous du public mériter les amours? Sans cesse en écrivant variez vos discours. Un style trop égal, et toujours uniforme, En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme. On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer, Qui toujours sur un ton semblent psalmodier. Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère! Son livre, aimé du ciel et chéri des lecteurs, Est souvent chez Barbin[51] entouré d'acheteurs. Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse: Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

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Soyez simple avec art, Sublime sans orgueil, agréable sans fard. N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire. Ayez pour la cadence une oreille sévère: Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche, en marque le repos. Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. Il est un heureux choix de mots harmonieux. Fuyez des mauvais sons le concours odieux; Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée.

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Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées: Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure L'expression la suit, ou moins nette ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément. Surtout qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d'un son mélodieux Si le terme est impropre, ou le tour vicieux. Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,[52] Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme,[53] Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folle vitesse; Un style si rapide et qui court en rimant Marque moins trop d'esprit que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse et le repolissez; Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

[Footnote 51: Barbin, libraire du Palais.]

[Footnote 52: Barbarisme, faute de langue qui consiste, soit à se servir de mots forgés, soit à donner aux mots un sens différent de celui qu'ils ont reçu de l'usage, soit à violer quelque règle fondamentale de la grammaire.]

[Footnote 53: Solécisme, faute grossière contre la syntaxe; du nom de Soles, endroit où l'on parlait mal le Grec.]

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VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE BOILEAU.

J'appelle chat un chat, et Rolet un fripon.

...Le seul art en vogue est l'art de bien voler. (Sat. I.)

Passer tranquillement, sans souci, sans affaire, La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.

Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire. (Sat. II.)

Aimez-vous la muscade? On en a mis partout. (Sat. III.)

En ce monde il n'est point de parfaite sagesse. Tous les hommes sont fous; et malgré tous les soins Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.

Chacun veut en sagesse ériger sa folie.

Le plus sage est celui qui ne pense point l'être.

Souvent de tous nos maux la raison est le pire. (Sat. IV.)

Paris est pour le riche un pays de Cocagne.[54] (Sat. VI.)

[Footnote 54: Pays de Cocagne, pays favorisé de la nature, où l'on a toutes les jouissances qu'on peut désirer.]

Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. (Sat. VII.)

L'or même à la laideur donne un teint de beauté, Mais tout devient affreux avec la pauvreté. (Sat. VIII.)

Ceux qui sont morts sont morts. (Sat. IX.)

L'honneur est comme une île escarpée et sans bords; On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors. (Sat. X.)

Jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas.

...Jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste. (Sat. XI.)

...Quelques vains lauriers que promette la guerre On peut être héros sans ravager la terre.

Un Auguste aisément peut faire des Virgiles. (Ép. I.)

Qui vit content de rien possède toute chose.

Hâtons-nous: le temps fuit, et nous traîne avec soi Le moment où je parle est déjà loin de moi. (Ép. III.)

Un fou, rempli d'erreurs que le trouble accompagne, Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne, En vain monte à cheval pour tromper son ennui; Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.

L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile. La vertu sans l'argent est un meuble inutile.

La vertu se contente, et vit à peu de frais. (Ép. V.)

Le mérite en repos s'endort dans la paresse. (Ép. VI.)

Tout éloge imposteur blesse une âme sincère. (Ép. IX.)

Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.

La simplicité plaît sans étude et sans art.

L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté.

L'esprit lasse aisément si le coeur n'est sincère. (Ép. IX.)

...Le travail aux hommes nécessaire Fait leur félicité plutôt que leur misère.

Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.

Aimez donc la raison: que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Sans la langue ... l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse et le repolissez, Ajoutez quelquefois et souvent effacez.

L'ignorance toujours est prête à s'admirer.

Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. (Art Poétique, Ch. I.)

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.

Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.

La montagne en travail enfante une souris.

Le temps qui change tout change aussi nos humeurs. Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses moeurs.

Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter; Jamais de la nature il ne faut s'écarter. (Ch. III.)

Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.

...Dans l'art dangereux de rimer et d'écrire Il n'est point de degrés du médiocre au pire.

Que votre âme et vos moeurs, peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.

Le vers se sent toujours des bassesses du coeur. (Ch. IV.)

Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots?

...Souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé, ne valut jamais rien. (Le Lutrin, Ch. I.)

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RACINE. Né à la Ferté-Milon en 1639; mort en 1699.

Jean Racine naquit l'année même que Corneille faisait paraître Horace et Cinna.

Orphelin de père et de mère dès l'âge de trois ans, il passa sous la tutelle de son aïeul paternel, et à sa mort sous celle de sa veuve. Il commença ses études au collège de Beauvais et les termina à Port Royal des Champs. Ce fut là, dans le commerce des hommes pieux et savants, qu'on appelait les solitaires de Port Royal, Lemaître, Sacy, Lancelot Nicole, qu'il puisa le goût des bonnes lettres et les principes religieux qui ne l'abandonnèrent jamais.

Il lui arriva, dans le cours de ses études, un incident qui prouve son ardeur au travail et sa probité d'écolier. Il lisait le roman grec de Théagène et Chariclée. Lancelot, son professeur, n'approuvant pas ce genre de lecture, lui prit le livre et le jeta au feu. Un second exemplaire eut bientôt le même sort. Il s'en procure un troisième, l'apprend par coeur, et le portant ensuite à son maître lui dit: Vous pouvez encore brûler celui-ci.

Racine débuta, en poésie, par deux odes, la Nymphe de la Seine et la Renommée aux Muses. La première sur le mariage du roi lui valut une belle gratification de Colbert, l'autre fut l'occasion de sa liaison avec Boileau, qui devint dès lors son censeur et son meilleur ami.

Un peu avant cette époque il connut Molière qui lui donna le plan de la tragédie des Frères ennemis, et, quoique pauvre lui-même, une somme de cent louis pour l'aider à travailler librement. Cette tragédie et celle d'Alexandre qu'il produisit ensuite font pressentir un grand talent, mais c'est dans ANDROMAQUE que Racine se révéla complètement en 1667.

Le succès immense de cette pièce démentit Corneille, qui avait dit que Racine avait du talent pour la poésie, mais pas pour la tragédie.

Il avait non seulement du talent pour la tragédie, il en avait, et du meilleur, pour la comédie, comme le prouve sa comédie des PLAIDEURS, où il se montre digne émule de Molière par la plaisanterie et la verve comique.

En dix années il donna successivement LES PLAIDEURS, BRITANNICUS, BÉRÉNICE, BAJAZET, MITHRIDATE, IPHIGÉNIE ET PHÈDRE. Ce sont des oeuvres admirables, dans lesquelles se manifestent à la fois la fécondité et la perfectibilité de son génie, mais elles ne reçurent pas toujours l'accueil qu'elles méritaient. Ses ennemis s'acharnèrent à monter le public contre lui, et Phèdre, qui est une des plus puissantes créations du poëte, échoua contre leur jalousie et leurs cabales.

Racine en eut tant de chagrin qu'il renonça au théâtre à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire dans la plénitude de ses forces et de son talent. Ce n'est qu'au bout de douze ans que, sur la demande de Mme. de Maintenon, il composa ESTHER ET ATHALIE. Cette dernière pièce, qui est son chef-d'oeuvre, et celui de la scène française, ne fut malheureusement pas comprise. Cela le découragea ou le dégoûta complètement, et il ne donna plus rien au théâtre les dix dernières années de sa vie.

Racine se distingue de son illustre contemporain Corneille par la conception des caractères, par les moyens dramatiques et par le style.

Corneille avait subordonné l'action à un but d'influence morale; sa grande âme conçoit et enfante des héros. Il fait plus beau et plus grand que nature. Racine reste dans les limites de la vie ordinaire. À l'homme tel qu'il pourrait être, il substitue l'homme tel qu'il est réellement. Il est moins sublime, mais plus touchant et plus vrai.

En étudiant le monde il vit plus de victimes de la passion que de vainqueurs. Il accepta ce fait, et donna à son théâtre un but moins noble peut-être que celui de peindre le triomphe de la vertu, mais tout aussi utile et plus émouvant, la peinture de la passion.

Il a surtout réussi à la faire voir dans les caractères de femmes. Il n'y en a pas de plus beaux au théâtre que les siens. Les passions qu'il a peintes sont celles qui sont les plus habituelles au sexe, l'amour, la tendresse maternelle, l'ambition. L'amour passionnée éclate dans Hermione, Roxane, Phèdre; l'amour innocent dans Iphigénie, Junie, Bérénice, Monime; l'amour maternel dans Andromaque, Clytemnestre; l'ambition dans Agrippine, Athalie.

Les pièces où l'on trouve ces types de femmes se succédèrent en marquant un progrès continu. Leur auteur eut une bonne fortune rare dans l'histoire des lettres, celle de n'avoir pas de déclin. Andromaque, Britannicus, Mithridate, Iphigénie, Phèdre sont des étapes régulières d'un génie qui tend à l'excellence, et qui y atteint dans Athalie.

Mais c'est surtout par le style que Racine est admirable. Boileau se vantait de lui avoir enseigné à faire difficilement des vers faciles, et Voltaire disait qu'au bas de chaque page on peut mettre beau, admirable, sublime.

Il est certain qu'on pourrait le placer au bas d'un plus grand nombre de pages de Racine que d'aucun autre poëte.

On a blâmé Racine d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV; c'est là justement son mérite. Tout théâtre représente les moeurs contemporaines. Les héros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens de son temps. Quand Shakespeare a voulu peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des hommes du XVIe siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de Childe Harold. Au fond un artiste ne copie que ce qu'il voit, et ne peut copier autre chose; le lointain et la perspective historique ne lui servent que pour ajouter la poésie à la vérité.

H. Taine.

Quand vous voudrez bien comprendre Racine, ouvrez tout simplement les yeux, et, sans y chercher d'autre mystère, promenez autour de vous vos regards. Bérénice habite la mansarde, hier encore joyeuse, aujourd'hui désolée, d'où Titus est parti, muni de son diplôme, pour aller faire un beau mariage; Hermione est là, derrière cette porte, sur le même palier que vous, méditant comment elle rompra l'union de Pyrrhus avec Andromaque; et quant à Roxane, ce rassemblement, ce tumulte, ces clameurs sous vos fenêtres, c'est elle que l'on arrête pour avoir, au tournant de la rue, frappé le Bajazet qui la trompait avec l'Athalide d'en face. Partout du sang et partout des larmes, puisque la tragédie en demande; la terreur et la pitié, puisque c'est la règle et la condition du genre; mais partout aussi la vie, l'humanité, la réalité....

C'est de la tragédie de Racine que date l'apparition de l'amour dans la littérature moderne, ou, plus exactement encore, dans cette même littérature, c'est de la tragédie de Racine que date l'empire de la femme. Cherchez longtemps et cherchez bien, vous ne trouverez pas un seul poëte avant lui, qui n'ait étrangement subordonné dans son oeuvre le rôle social de la femme.... Même dans Shakspere l'individualité de la femme ne commence à poindre qu'autant que les circonstances l'ont obligée, comme Goneril ou comme lady Macbeth, à revêtir un caractère et jouer un rôle d'homme.... C'est dans l'oeuvre de Racine que la femme,--Andromaque, Hermione, Agrippine, Bérénice, Roxane, Monime, Phèdre,--apparaît pour la première fois comme une personne maîtresse d'elle-même, dans la pleine indépendance de ses sentiments, et responsable de ses actes.... Toute une large part de notre poésie moderne, presque tout le théâtre, enfin tout le roman procèdent de Racine. C'est un initiateur, un inventeur, et un initiateur dont l'influence n'a pas été contenue dans les bornes de sa propre patrie, mais s'est véritablement exercée sur la littérature moderne tout entière.... Les critiques qui ont fait à Racine l'honneur de s'occuper de lui n'ont point compris ce qu'il y a de puissance et de force tragiques dans la façon dont il a conçu et représenté les passions de l'amour.... Le XVIIIe siècle ne l'a pas soupçonné.... même de nos jours les esprits les plus libres, les plus indépendants, les plus hardis ne l'ont pas vu.... Bien loin d'avoir été le peintre des moeurs de cour et cet imitateur des convenances mondaines qu'on prétend, Racine a enfoncé si avant dans la peinture de ce que les passions de l'amour ont de plus tragique et de plus sanglant qu'il en a non seulement effarouché, mais littéralement révolté la délicatesse aristocratique de son siècle.... Ce siècle poli ne pardonna pas à Racine la vérité, la franchise, l'audace de ses peintures.... Shakespare, dans un autre siècle, dans d'autres conditions, a pu faire autrement, et faisant autrement atteindre à d'autres effets; mais, dans quelqu'une que ce soit de ses tragédies romaines, Coriolan ou Jules César, il n'a fait plus vrai que Britannicus, ni dans son Othello plus naturel que Bajazet.... Racine a merveilleusement connu les exigences propres de l'art dramatique, et ce ne sont pas Andromaque ou Phèdre qui sont, comme on l'a dit, des tragédies de cabinet, mais, au contraire, les objections que l'on fait valoir contre elles, qui sont, si je puis dire, des objections de cabinet.

F. Brunetière.

Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre de Racine. Cela semble peu, mais ce peu, je me demande s'il s'est rencontré une autre fois. Joignez le style si exact, si souple, si hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable.... On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel....

J. Lemaître.

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ESTHER.

Tragédie tirée de l'Écriture Sainte (1669).

Personnages.

Assuérus, roi de Perse. Esther, reine de Perse. Mardochée, oncle d' Esther. Aman, favori d'Assuérus. Zarès, femme d'Aman. Hydaspe, officier du palais intérieur d'Assuérus. Asaph, autre officier d'Assuérus. Élise, confidente d'Esther. Thamar, Israélite de la suite d'Esther. Gardes du roi Assuérus. Choeur de jeunes filles israélites. La scène est à Suse, dans le palais d'Assuérus.

ACTE PREMIER.

(Le théâtre représente l'appartement d'Esther.)

Scène I.

[Esther raconte à son amie Élise comment elle est devenue reine de Perse.

Après que le roi Assuérus eut répudié l'altière Vasthi, on chercha, dans ses nombreux États, une femme qui la remplaçât; le sceptre devait être le prix de la beauté.]

On m'élevait alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée: Tu sais combien je dois à ses heureux secours. La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours, Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère. Du triste état des Juifs jour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité; Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter l'espérance. À ses desseins secrets, tremblante, j'obéis: Je vins; mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages: L'une d'un sang fameux vantait les avantages; L'autre, pour se parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntait le secours; Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice, De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice. Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus. Devant ce fier monarque, Élise, je parus. Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes; Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le roi parut frappé: Il m'observa longtemps dans un sombre silence; Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute agissait sur son coeur. Enfin, avec des yeux où régnait la douceur: Soyez reine, dit-il; et, dès ce moment même, De sa main sur mon front posa son diadème. Pour mieux faire éclater sa joie et son amour, Il combla de présents tous les grands de sa cour; Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces, Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes. Hélas! durant ces jours de joie et de festins, Quelle était en secret ma honte et mes chagrins! Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise, La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées!

[Le roi ne sait pas encore qu'elle est fille d'Israël, Mardochée]

Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.'

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Son amitié pour moi le rend ingénieux, Absent je le consulte, et ses réponses sages Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages: Un père a moins de soin du salut de son fils. Déjà même, déjà, par ses secrets avis, J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques Que formaient contre lui deux ingrats domestiques. Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées. Dans un lieu séparé de profanes témoins, Je mets à les former mon étude et mes soins; Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier. Mais à tous les Persans je cache leurs familles. Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles, Compagnes autrefois de ma captivité, De l'antique Jacob jeune postérité.

Scène II.

Une Israélite, chantant derrière le théâtre. Ma soeur, quelle voix nous appelle?

Une autre. J'en reconnais les agréables sons: C'est la reine.

Toutes deux. Courons, mes soeurs, obéissons. La reine nous appelle: Allons, rangeons nous auprès d'elle.

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Esther. Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques, Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs De la triste Sion célèbrent les malheurs.

Une Israélite chante seule. Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire? Tout l'univers admirait ta splendeur: Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur Il ne nous reste plus que la triste mémoire. Sion, jusques au ciel élevée autrefois, Jusqu'aux enfers maintenant abaissée, Puissé-je demeurer sans voix, Si dans mes chants ta douleur retracée Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée!

Tout le choeur. Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées! Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

Une Israélite seule. Quand verrai-je, ô Sion, relever tes remparts, Et de tes tours les magnifiques faîtes? Quand verrai-je de toutes parts Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?

Tout le choeur. Ô rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées! Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

Scène III.

Esther. Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous? Que vois-je? Mardochée! Ô mon père, est-ce vous? Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée, A donc conduit vos pas, et caché votre entrée? Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux, Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux? Que nous annoncez-vous?

Mardochée. Ô reine infortunée! Ô d'un peuple innocent barbare destinée! Lisez, lisez l'arrêt détestable, cruel... Nous sommes tous perdus! et c'est fait d'Israël!

Esther. Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glace.

Mardochée. On doit de tous les Juifs exterminer la race. Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés; Les glaives, les couteaux sont déjà préparés; Toute la nation à la fois est proscrite. Aman, l'impie Aman, race d'Amalécite, A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit; Et le roi, trop crédule, a signé cet édit. Prévenu contre nous par cette bouche impure, Il nous croit en horreur à toute la nature. Ses ordres sont donnés; et, dans tous ses États, Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats. Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage? Le fer ne connaîtra ni le sexe ni l'âge; Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours, Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.

Esther. Ô Dieu, qui vois former des desseins si funestes, As-tu donc de Jacob abandonné les restes?

Une des plus jeunes Israélites. Ciel, qui nous défendra, si tu ne nous défends?

Mardochée. Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants. En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères; Il faut les secourir; mais les heures sont chères. Le temps vole, et bientôt amènera le jour Où le nom des Hébreux doit périr sans retour. Toute pleine du feu de tant de saints prophètes, Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.

Esther. Hélas! ignorez-vous quelles sévères lois Aux timides mortels cachent ici les rois? Au fond de leur palais leur majesté terrible Affecte à leurs sujets de se rendre invisible; Et la mort est le prix de tout audacieux Qui, sans être appelé, se présente à leurs yeux, Si le roi, dans l'instant, pour sauver le coupable, Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable. Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal, Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal. Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise, Je suis à cette loi, comme une autre, soumise: Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler, Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

Mardochée. Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! Que dis-je? Votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue? N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas? Songez-y bien: ce dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains: Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer: Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas. S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus faible main qui soit dans l'univers; Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être et toute votre race.

Esther. Allez: que tous les Juifs dans Suse répandus, À prier avec vous jour et nuit assidus, Me prêtent de leurs voeux le secours salutaire, Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère. Déjà la sombre nuit a commencé son tour: Demain quand le soleil rallumera le jour, Contente de périr, s'il faut que je périsse, J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. Qu'on s'éloigne un moment.

(Le choeur se retire vers le fond du théâtre.)

[Dans la quatrième scène Esther adresse à Dieu une belle prière. Elle implore sa miséricorde et sa protection, et lui demande d'accompagner ses pas devant le roi dont elle va affronter la présence:]

... accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas; Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise: Les orages, les vents, les cieux te sont soumis: Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

[La cinquième et dernière scène est remplie par le choeur qui chante ses plaintes et sa confiance en Dieu.]

Une Israélite seule. Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes; À nos sanglots donnons un libre cours; Levons les yeux vers les saintes montagnes D'où l'innocence attend tout son secours. Ô mortelles alarmes! Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux: Il ne fut jamais sous les cieux Un si juste sujet de larmes.

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Quel carnage de toutes parts! On égorge à la fois les enfants, les vieillards, Et la soeur et le frère, Et la fille et la mère, Le fils dans les bras de son père! Que de corps entassés! Que de membres épars, Privés de sépulture! Grand Dieu! tes saints sont la pâture Des tigres et des léopards.

Une des plus jeunes Israélites. Hélas! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d'éclore: Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu'une aurore. Hélas! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

Une autre. Des offenses d'autrui malheureuses victimes, Que nous servent, hélas! ces regrets superflus? Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus, Et nous portons la peine de leurs crimes.

Tout le choeur. Le dieu que nous servons est le dieu des combats: Non, non, il ne souffrira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.

Une Israélite, seule. Hé quoi! dirait l'impiété, Où donc est-il ce dieu si redouté Dont Israël nous vantait la puissance?

Une autre. Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux, Frémissez, peuples de la terre, Ce dieu jaloux, ce dieu victorieux Est le seul qui commande aux cieux: Ni les éclairs ni le tonnerre N'obéissent point à vos dieux.

Une autre. Il renverse l'audacieux.

Une autre. Il prend l'humble sous sa défense.

Tout le choeur. Le dieu que nous servons est le dieu des combats: Non, non, il ne souffrira pas Qu'on égorge ainsi l'innocence.

Deux Israélites. Ô Dieu, que la gloire couronne, Dieu, que la lumière environne, Qui voles sur l'aile des vents, Et dont le trône est porté par les anges!

Deux autres des plus jeunes. Dieu qui veux bien que de simples enfants Avec eux chantent tes louanges!

Tout le choeur. Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.

Une Israélite, seule. Arme-toi, viens nous défendre. Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; Que les méchants apprennent aujourd'hui A craindre ta colère: Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui.

Tout le choeur. Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.

ACTE DEUXIÈME.

(Le théâtre représente la chambre où est le trône d'Assuérus.)

[Hydaspe, officier du palais d'Assuérus, informe Aman que le roi a été réveillé la nuit passée par quelque songe effrayant, et, ne pouvant plus se rendormir, s'est fait apporter et lire]

Ces annales célèbres Où les faits de son règne, avec soin amassés, Par de fidèles mains chaque jour sont tracés; On y conserve écrits le service et l'offense, Monuments éternels d'amour et de vengeance.

[Mais Hydaspe s'aperçoit qu'Aman aussi est agité, troublé. Pourquoi?]

L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?

Aman. Peux-tu le demander dans la place où je suis? Haï, craint, envié, souvent plus misérable Que tous les malheureux que mon pouvoir accable!

Hydaspe. Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? Vous voyez l'univers prosterné devant vous.

Aman. L'univers! Tous les jours un homme ... un vil esclave D'un front audacieux me dédaigne et me brave.

Hydaspe. Quel est cet ennemi de l'État et du roi?

Aman. Le nom de Mardochée, est-il connu de toi?

Hydaspe. Qui? ce chef d'une race abominable, impie?

Aman. Oui, lui-même.

Hydaspe. Hé, seigneur! d'une si belle vie, Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?

Aman. L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques; Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis, et la tête immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, Présente à mes regards un front séditieux, Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux! Du palais cependant il assiège la porte: À quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit; Et mon esprit troublé le voit encor la nuit. Ce matin j'ai voulu devancer la lumière: Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son oeil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace? Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe, Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui? Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

Hydaspe. Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser. Le roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.

[La vue de ce Juif insolent, dit Aman, lui gâte tout son bonheur: il voudrait ne plus le voir.]

Hydaspe. Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours: La nation entière est promise aux vautours.

Aman. Ah! que ce temps est long à mon impatience! C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime: La vengeance trop faible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des châtiments dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés: "Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face; Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt de la terre ils disparurent tous."

Hydaspe. Ce n'est donc pas, seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite?

Aman. Je sais que, descendu de ce sang malheureux, Une éternelle haine a dû m'armer contre eux; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage; Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage; Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé; Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé, Mon âme à ma grandeur tout entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. Mardochée est coupable; et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus, J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie, J'intéressai sa gloire: il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux; Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.

[Enfin la race est condamnée à périr dans dix jours; le trépas différé de ce traître fait souffrir son coeur:]

"Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?"

[Le roi venant Aman se retire. Assuérus reste seul avec Asaph, un de ses officiers de service. On vient de lui lire l'histoire d'un complot tramé contre sa vie et déjoué par la vigilance d'un sujet zélé. Ce sauveur,]

"Par qui la Perse avec moi fut sauvée, Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?"

Asaph. On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su.

[Le roi est confondu, indigné d'un pareil oubli: il veut le réparer.]

"Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance, Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance! Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi? Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi Vit-il encore?"

[Il vit, dit Asaph.]

Assuérus. Quel pays reculé le cache à mes bienfaits?

Asaph. Assis le plus souvent aux portes du palais, Sans se plaindre de vous ni de sa destinée, Il y traîne, seigneur, sa vie infortunée.

Assuérus. Et je dois d'autant moins oublier la vertu, Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?

Asaph. Mardochée est le nom que je viens de vous lire.

Assuérus. Et son pays?

Asaph. Seigneur, puisqu'il faut vous le dire, C'est un de ces captifs à périr destinés, Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.

Assuérus. Il est donc Juif? Ô ciel, sur le point que la vie Par mes propres sujets m'allait être ravie, Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants! Un Juif m'a préservé du glaive des Persans! Mais, puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soit, il n'importe.

[Il demande qu'on fasse venir un grand de sa cour. Aman arrive.]

Scène V.

Assuérus. Approche, heureux appui du trône de ton maître, Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois Du sceptre dans ma main as soulagé le poids, Un reproche secret embarrasse mon âme. Je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme: Le mensonge jamais n'entra dans tes discours, Et mon intérêt seul est le but où tu cours. Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime? Par quel gage éclatant, et digne d'un grand roi, Puis-je récompenser le mérite et la foi? Ne donne point de borne à ma reconnaissance: Mesure tes conseils sur ma vaste puissance.

Aman (tout bas.) C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer; Et quel autre que toi peut-on récompenser?

Assuérus. Que penses-tu?

Aman. Seigneur, je cherche, j'envisage Des monarques persans la conduite et l'usage: Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous; Pour vous régler sur eux, que sont-ils près de vous? Votre règne aux neveux doit servir de modèle. Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle; L'honneur seul peut flatter un esprit généreux: Je voudrais donc, seigneur, que ce mortel heureux De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même, Et portant sur le front le sacré diadème, Sur un de vos coursiers pompeusement orné, Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené; Que, pour comble de gloire et de magnificence, Un seigneur éminent en richesse, en puissance, Enfin de votre empire après vous le premier, Par la bride guidât son superbe coursier; Et lui-même marchant en habits magnifiques Criât à haute voix dans les places publiques: "Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le roi Honore le mérite, et couronne la foi."

Assuérus. Je vois que la sagesse elle-même t'inspire. Avec mes volontés ton sentiment conspire. Va, ne perds point de temps: ce que tu m'as dicté, Je veux de point en point qu'il soit exécuté. La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée. Aux portes du palais prends le Juif Mardochée; C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui. Ordonne son triomphe, et marche devant lui; Que Suse par ta voix de son nom retentisse, Et fais à son aspect que tout genou fléchisse. Sortez tous.

Aman. Dieux!

[Quand Assuérus est seul, Esther entre, s'appuyant sur Élise.]

Assuérus. Sans mon ordre on porte ici ses pas! Quel mortel insolent vient chercher le trépas? Gardes.... C'est vous, Esther? Quoi! sans être attendue?

Esther. Mes filles, soutenez votre reine éperdue: Je me meurs, (Elle tombe évanouie.)

Assuérus. Dieux puissants! quelle étrange pâleur De son teint tout-à-coup efface la couleur! Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez: le sceptre d'or, que vous tend cette main, Pour vous de ma clémence est un gage certain.

[Esther revenant à elle, le roi la calme et la rassure. Il lui demande ensuite ce qu'il peut faire pour elle.]

Osez donc me répondre, et ne me cachez pas Quel sujet important conduit ici vos pas. Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent? Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au ciel s'adressent. Parlez: de vos désirs le succès est certain, Si ce succès dépend d'une mortelle main.

Esther. Ô bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore! Un intérêt pressant veut que je vous implore: J'attends ou mon malheur ou ma félicité, Et tout dépend, seigneur, de votre volonté. Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.

Assuérus. Ah! que vous enflammez mon désir curieux!

Esther. Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable, Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table Recevoir aujourd'hui son souverain seigneur, Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur. J'oserai devant lui rompre ce grand silence, Et j'ai pour m'expliquer besoin de sa présence.

Assuérus. Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez! Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.

(À ceux de sa suite.)

Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre Qu'invité chez la reine il ait soin de s'y rendre.

[Assuérus alors invite Esther à venir entendre les sages de la Chaldée lui expliquer un songe qui le préoccupe et auquel elle n'est pas étrangère. Le choeur, seul en scène, exhale ses craintes et ses espérances.]

Élise. Que vous semble, mes soeurs, de l'état où nous sommes? D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter? Est-ce Dieu, sont-ce les hommes, Dont les oeuvres vont éclater? Vous avez vu quelle ardente colère Allumait de ce roi le visage sévère.

[Mais ce courroux s'est évanoui.]

Une des Israélites chante. Un moment a changé ce courage inflexible: Le lion rugissant est un agneau paisible. Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son coeur Cet esprit de douceur.

Le choeur chante. Dieu, notre Dieu, sans doute a versé dans son coeur Cet esprit de douceur.

La même Israélite chante. Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours, Et, laissant de ses eaux partager le secours, Va rendre tout un champ fertile, Dieu, de nos volontés arbitre souverain, Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

Élise. Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages Qui de ce prince obscurcissent les yeux! Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!

· · ·

Une Israélite chante. Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? Quand sera le voile arraché Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre? Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre: Jusqu'à quand seras-tu caché?

· · ·

Une Israélite. Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie. Dans les craintes, dans les ennuis, En ses bontés mon âme se confie. Veut-il par mon trépas que je le glorifie? Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

Élise. Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

Une autre Israélite. Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.

Élise. Tous ses jours paraissent charmants; L'or éclate en ses vêtements; Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse; Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements; Il s'endort, il s'éveille au son des instruments; Son coeur nage dans la mollesse.

· · ·

Le choeur. Heureux, dit-on, le peuple florissant Sur qui ces biens coulent en abondance! Plus heureux le peuple innocent Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance!

Une Israélite, seule. Pour contenter ses frivoles désirs L'homme insensé vainement se consume: Il trouve l'amertume Au milieu des plaisirs.

Une autre, seule. Le bonheur de l'impie est toujours agité; Il erre à la merci de sa propre inconstance. Ne cherchons la félicité Que dans la paix de l'innocence.

La même, avec une autre. Ô douce paix! Ô lumière éternelle! Beauté toujours nouvelle! Heureux le coeur épris de tes attraits! Ô douce paix! Ô lumière éternelle! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

· · ·

Nulle paix pour l'impie: il la cherche, elle fuit; Et le calme en son coeur ne trouve point de place: Le glaive au dehors le poursuit; Le remords au dedans le glace.

Une autre. La gloire des méchants en un moment s'éteint; L'affreux tombeau pour jamais les dévore. Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint; Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

Le choeur. Ô douce paix! Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

ACTE TROISIÈME.

(Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtes du salon où se fait le festin.)

[Aman vient, accompagné de son épouse Zarès. La tristesse et la colère sont peintes sur son front. Zarès lui conseille de l'éclaircir et de penser à l'honneur que lui fait la reine. Il l'a cent fois dit lui-même:]

Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie; Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie. Souvent avec prudence un outrage enduré Aux bonheurs les plus hauts a servi de degré.

Aman. Ô douleur! ô supplice affreux à la pensée! Ô honte qui jamais ne peut être effacée! Un exécrable Juif, l'opprobre des humains, S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains! C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire; Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire. Le traître! il insultait à ma confusion; Et tout le peuple même, avec dérision Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage.

· · ·

[Il se plaint amèrement de l'ingratitude du roi auquel il a tout sacrifié, pour lequel il brave la haine et la malédiction des peuples. À cela sa femme lui répond:]

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater, Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avaient ils d'autre objet que vous-même? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste.... Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre, Et sa race toujours fut fatale à la vôtre. De ce léger affront songez à profiter. Peut-être la fortune est prête à vous quitter.

[Et elle lui conseille de fuir, de regagner le pays où ses aïeux furent jetés jadis par les Juifs victorieux, et de se mettre en sûreté avec sa famille.]

"La mer la plus terrible et la plus orageuse Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse."

[Cependant le festin est prêt. Hydaspe vient chercher Aman pour l'y conduire.]

"Et Mardochée est-il aussi de ce festin?"

[demande Aman. Hydaspe lui dit d'oublier son chagrin, d'autant plus que la revanche ne se fera sans doute pas attendre:]

J'ai des savants devins entendu la réponse: Ils disent que la main d'un perfide étranger Dans le sang de la reine est prête à se plonger, Et le roi, qui ne sait où trouver le coupable, N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable.

· · ·

[Le choeur seul en scène donne cours aux sentiments qu'a éveillés la vue de l'ennemi des Juifs, de l'oppresseur d'Israël. Puis il célèbre les vertus d'un roi puissant et sage, protecteur de l'innocence et ennemi du mensonge.]

· · ·

Une Israélite. Que le peuple est heureux, Lorsqu'un roi généreux, Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime! Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!

Tout le choeur. Ô repos! ô tranquillité! Ô d'un parfait bonheur assurance éternelle, Quand la suprême autorité Dans ses conseils a toujours auprès d'elle La justice et la vérité!

· · ·

Une autre. J'admire un roi victorieux, Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux; Mais un roi sage et qui hait l'injustice, Qui sous la loi d'un riche impérieux Ne souffre point que le pauvre gémisse, Est le plus beau présent des cieux.

Une autre. La veuve en sa défense espère.

Une autre. De l'orphelin il est le père.

Toutes ensemble. Et les larmes du juste implorant son appui Sont précieuses devant lui.

Scène IV.

[Assuérus subjugué par les grâces d'Esther, lui parle du ton le plus affectueux. Il brûle de lui donner une marque de sa faveur:]

... Dites promptement ce que vous demandez, Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés; Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire.

Esther. Je ne m'égare point dans ces vastes désirs. Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs, Puisque mon roi lui-même à parler me convie,

(Elle se jette aux pieds du roi.)

J'ose vous implorer, et pour ma propre vie Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné, Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

Assuérus (la relevant). À périr! Vous! Quel peuple? Et quel est ce mystère?

Aman (tout bas). Je tremble.

Esther. Esther, seigneur, eut un Juif pour son père.

[Le roi ne s'attendait pas à cela. Il en témoigne un étonnement déconcerté, mais Esther continue:]

Vous pourrez rejeter ma prière: Mais je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'à la fin, seigneur, vous m'entendiez parler Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

Assuérus. Parlez.

Esther. Ô Dieu, confonds l'audace et l'imposture! Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères. Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage; Il entend le soupir de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser: Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser: Sous les Assyriens leur triste servitude Devint le juste prix de leur ingratitude. Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure: Babylone paya nos pleurs avec usure. Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines Et le temple sortait déjà de ses ruines. Mais, de ce roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs: Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place. Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux! Dieu regarde en pitié son peuple malheureux, Disions-nous: un roi règne, ami de l'innocence. Partout du nouveau prince on vantait la clémence Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel! verra-t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée? Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté; Un ministre ennemi de votre propre gloire....

Aman. De votre gloire! Moi? Ciel! Le pourriez-vous croire? Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu....

Assuérus. Tais-toi! Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi?

Esther. Notre ennemi cruel devant vous se déclare. C'est lui, c'est ce ministre infidèle et barbare Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu, Contre notre innocence arma votre vertu. Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable! Partout l'affreux signal en même temps donné De meurtres remplira l'univers étonné: On verra, sous le nom du plus juste des princes, Un perfide étranger désoler vos provinces, Et dans ce palais même, en proie à son courroux, Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée? Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main, sur eux appesantie, À leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes. N'en doutez point, seigneur, il fut votre soutien: Lui seul mît à vos pieds le Parthe et l'Indien, Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma la mer dans vos vastes limites; Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein. Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.

Assuérus. Mardochée?

Esther. Il restait seul de notre famille, Mon père était son frère. Il descend comme moi Du sang infortuné de notre premier roi. Plein d'une juste horreur pour un Amalécite, Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux, Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vous. De là contre les Juifs et contre Mardochée Cette haine, seigneur, sous d'autres noms cachée. En vain de vos bienfaits Mardochée est paré: À la porte d'Aman est déjà préparé D'un infâme trépas l'instrument exécrable; Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable, Couvert de votre pourpre, y doit être attaché.

Assuérus. Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme! J'étais donc le jouet.... Ciel, daigne m'éclairer! Un moment sans témoins cherchons à respirer. Appelez Mardochée: il faut aussi l'entendre.

(Le roi s'éloigne.)

Une Israélite. Vérité que j'implore, achève de descendre!

[Aman interdit, consterné, n'a plus d'espérance qu'en Esther: il se jette à ses pieds et la supplie de le sauver. Le roi revenant, transporté de colère, ordonne qu'on l'emmène,]

Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée; Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée, Apaisant par sa mort et la terre et les cieux, De mes peuples vengés il repaisse les yeux.

(Aman est emmené par les gardes.)

Scène VII.

[Assuérus continue en s'adressant à Mardochée,]

Mortel chéri du ciel, mon salut et ma joie, Aux conseils des méchants ton roi n'est plus en proie; Mes yeux sont dessillés, le crime est confondu: Viens briller près de moi dans le rang qui t'est dû. Je te donne d'Aman les biens et la puissance: Possède justement son injuste opulence. Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis; Je leur livre le sang de tous leurs ennemis; À l'égal des Persans je veux qu'on les honore, Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore. Rebâtissez son temple, et peuplez vos cités; Que vos heureux enfants dans leurs solennités Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire, Et qu'à jamais mon nom vive dans leur mémoire.

[Les ordres sanguinaires contre les Juifs sont révoqués, et la pièce se termine par les actions de grâces du choeur.]

Scène IX.

Tout le choeur. Dieu fait triompher l'innocence: Chantons, célébrons sa puissance.

Une Israélite. Il a vu contre nous les méchants s'assembler, Et notre sang prêt à couler. Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre. Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre; L'homme superbe est renversé, Ses propres flèches l'ont percé.

Une autre. J'ai vu l'impie adoré sur la terre; Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux, Il semblait à son gré gouverner le tonnerre, Foulait aux pieds ses ennemis vaincus: Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

· · ·

Tout le choeur. L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.

Une Israélite seule. De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé; Au péril d'une mort funeste Son zèle ardent s'est exposé: Elle a parlé; le ciel a fait le reste.

Deux Israélites. Esther a triomphé des filles des Persans. La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.

L'une des deux. Tout ressent de ses yeux les charmes innocents. Jamais tant de beauté fut-elle couronnée!

L'autre. Les charmes de son coeur sont encor plus puissants. Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?

Toutes deux. Esther a triomphé des filles des Persans: La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.

Une seule. Ton Dieu n'est plus irrité: Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière, Quitte les vêtements de ta captivité, Et reprends ta splendeur première. Les chemins de Sion à la fin sont ouverts: Rompez vos fers, Tribus captives; Troupes fugitives Repassez les monts et les mers; Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

· · ·

Une autre. Que le Seigneur est bon; que son joug est aimable! Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur! Jeune peuple, courez à ce maître adorable: Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur. Que le Seigneur est bon; que son joug est aimable! Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!

Une autre. Il s'apaise, il pardonne; Du coeur ingrat qui l'abandonne Il attend le retour; Il excuse notre faiblesse; À nous chercher même il s'empresse. Pour l'enfant qu'elle a mis au jour Une mère a moins de tendresse. Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

Trois Israélites. Il nous fait remporter une illustre victoire.

L'une des trois. Il nous a révélé sa gloire.

Toutes trois. Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

Tout le choeur. Que son nom soit béni; que son nom soit chanté; Que l'on célèbre ses ouvrages Au delà des temps et des âges, Au delà de l'éternité!

· · ·

VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE RACINE.

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux.

Au travers des périls un grand coeur se fait jour.

La douleur qui se tait n'en est que plus funeste.

L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie. (Andromaque.)

Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices.

Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

... Dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. (Britannicus.)

Tandis que vous vivrez le sort, qui toujours change, Ne vous a point promis un bonheur sans mélange. (Iphigénie.)

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?

La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

Ainsi que la vertu le crime a ses degrés.

Toujours les scélérats ont recours au parjure.

Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste. (Phèdre.)

La vengeance trop faible attire un second crime.

L'honneur seul peut flatter un esprit généreux.

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.

Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre.

On peut des plus grands rois surprendre la justice.

Un noble coeur ne peut soupçonner en autrui La bassesse et la malice Qu'il ne sent point en lui. (Esther.)

Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots.

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?

Souvent d'un grand dessein un mot nous fait juger.

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Sur l'avenir insensé qui se fie! De nos ans passagers le nombre est incertain. Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie: Qui sait si nous serons demain? (Athalie.)

· · ·

BOSSUET. Né à Dijon en 1627; mort en 1794.

Le XVIIe siècle marque l'apogée de l'autorité royale. Louis XIV la concentra dans sa personne. Il en fit le principe du gouvernement et n'entendait pas qu'on la discutât. La liberté de la parole n'existait pas en matière politique. Elle resta exclusivement le privilège de la chaire. Là le roi lui laissa pleine carrière. Les orateurs, que leur ministère y appelait, purent l'exercer sans contrainte, et nul n'y apporta plus de génie et d'éloquence que Jacques Bénigne Bossuet.

Il débuta de très-bonne heure étonnant ceux qui l'écoutèrent. Les beaux-esprits de l'hôtel de Rambouillet[55] ayant voulu l'entendre, il y prêcha un soir un sermon qui fit dire à l'un d'eux (Voiture) "qu'il n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard." Il faisait allusion au jeune âge de l'orateur et à l'heure avancée de la soirée.

[Footnote 55: L'hôtel de Rambouillet, rendez-vous de l'élite de la société dans le salon de Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, espèce de cour littéraire qui exerça une grande influence sur le goût et la langue de cette époque. Le nom passa du lieu à la société.]

Quand le roi l'eut entendu il écrivit à son père pour le féliciter d'avoir un tel fils. Il ne tarda pas à lui donner un témoignage plus substantiel de sa faveur en le désignant pour l'évêché de Condom, et pour les fonctions de précepteur du Dauphin.

Quoique l'élève royal fît peu d'honneur au maître, Bossuet déploya dans ces fonctions autant d'enthousiasme que de génie. Elles lui fournirent l'occasion de composer quelques uns de ses principaux ouvrages; le TRAITÉ DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME, la POLITIQUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE, et le DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE.

Ces livres placent leur auteur au rang des grands penseurs, des grands philosophes, des grands historiens du monde; mais la partie la plus populaire de sa gloire est celle d'orateur, et il la doit surtout à ses ORAISONS FUNÈBRES.

Il s'était exercé dans ce genre dès les premières années de son séjour à Paris. Le panégyrique du père Bourgoing, général de l'Oratoire[56] et celui de Nicolas Cornet, grand-maître du collège de Navarre, contiennent déjà de grandes beautés; mais ce fut à l'occasion de la mort de Henriette d'Angleterre qu'il déploya toutes les ressources d'un génie inimitable: c'était le triomphe de l'éloquence chrétienne. Il le renouvela plusieurs fois. De 1669 à 1687 il prononça six oraisons funèbres: celle de Henriette Marie de France, reine d'Angleterre; celle de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans; celle de Marie Thérèse d'Autriche, reine de France et de Navarre; celle d'Anne de Gonzague, Princesse Palatine; celle de Michel Le Tellier, chancelier de France, et celle de Louis de Bourbon, prince de Condé. Les plus admirées sont la première, la deuxième et la sixième.

[Footnote 56: L'Oratoire, ordre de religieux, consacré à l'enseignement. Les membres de l'Oratoire s'appellent Oratoriens.]

Lorsque l'éducation du Dauphin fut terminée, Louis XIV le nomma évêque de Meaux. À partir de cette époque il ne s'occupa plus que de ses devoirs d'évêque, de l'administration de son diocèse, de l'enseignement des enfants et des intérêts de l'église.

Les principaux ouvrages qu'il composa alors sont les ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES, les MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE, un TRAITÉ SUR LA COMÉDIE, les AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS, et L'HISTOIRE DES VARIATIONS DU PROTESTANTISME.

La sublimité de ses pensées, la pénétration de son esprit et la vigueur de son style justifient le surnom d'aigle de Meaux qu'on lui donna.

Bossuet est des écrivains du XVIIe siècle celui dont l'influence a été la plus vaste et la plus salutaire. Les intérêts de l'église, les intérêts de l'état, et ceux de l'esprit humain passèrent devant lui comme devant leur avocat ou leur juge. Il n'y en avait pas de si petits qu'il n'estimât dignes de son attention; il n'y en avait pas de si grands auxquels n'atteignît l'élan de son intelligence, et cela naturellement, sans effort et sans ambition vaine. Dans ses travaux multiples il cherchait avant tout la gloire de Dieu et le bien du prochain.

La nature lui avait donné ce qu'il faut pour être orateur sacré, "noble tête, beau port, front haut et plein, bouche singulièrement agréable en effet, fine, parlante même lorsqu'elle est au repos, voix sonore, regards pleins de feu;" il compléta l'oeuvre de la nature par l'éducation la mieux appropriée à son caractère. Peu d'hommes ont été en même temps aussi riches et aussi sobres; nul n'a su réunir à un plus haut degré l'esprit d'obéissance et l'indépendance d'esprit. S'il mit parfois dans l'accomplissement de ses devoirs un peu de hauteur et d'âpreté, c'est quand il croyait la saine doctrine et la paix de l'église menacées, comme dans sa controverse avec Fénelon sur le quiétisme.[57]

[Footnote 57: Quiétisme, du latin quies, repos, espèce de mysticisme, par lequel l'âme s'absorbe en Dieu dans un repos absolu et devient indifférente à tout.]

Quoique le plus grand prosateur du XVIIe siècle, Bossuet n'est guère homme de lettres dans le sens ordinaire du mot. Ce n'est pas un auteur, mais un évêque et un docteur. Il n'écrit pas pour écrire; il n'écrit que poussé par quelque motif d'utilité, par devoir, pour un grand dessein, et à ses yeux il n'y avait rien de si grand que la défense de l'église et de la religion.

L'éloquence des sermons de Bossuet coule des sources mêmes de l'Évangile, et dans son courant elle reflète les images les plus variées du monde qui passe et du monde qui demeure. La nature humaine y est peinte sans flatterie et sans dédain. Bossuet est surtout vrai. L'observation, l'expérience et le confessionnal lui ont fait connaître l'homme. Il le juge sans illusion et sans amertume. En exposant ses faiblesses il tient compte de ce qu'il y a en lui de bon et d'excellent. Sa sévérité est tempérée de tendresse....

Une peinture trop sombre de la destinée humaine attriste. Bossuet édifie et encourage. Le soleil des vivants n'est pas celui de l'éternité, car il se couche, mais enfin c'est un soleil, et il ne manque ni de lumière ni de douceur....

Cet homme qu'on a quelquefois représenté comme entier, dur et absolu était au fond tendre et pliant. Il avait bien des égards au monde. Il était un peu faible devant les puissances, et il ne l'ignorait pas. Un jour en quittant la supérieure d'une communauté de Meaux il lui disait l'adieu d'usage: Priez Dieu pour moi. Comme la supérieure lui répondit: Que lui demanderai-je? il répliqua: Que je n'aie pas de complaisance pour le monde. Pour ce qu'on appelle "ses flatteries de courtisan," elles ne constituent pas un délit bien grave. Bossuet partageait les sentiments de toute son époque sur l'autorité royale et sur le prestige de Louis en particulier. On ne jugeait pas alors un roi avec notre esprit niveleur et nos principes démocratiques, et quand Bossuet adressait au souverain des éloges peu goûtés aujourd'hui, celui-ci n'avait pas encore commis les fautes qu'on put lui reprocher plus tard. Ces éloges semblaient justes, de bon aloi et nullement déplacés, même dans la chaire.... Il n'est pas le flatteur de Louis XIV quoiqu'il l'admire, ni le muet spectateur de ses désordres quoiqu'il le vénère. "Au milieu de l'appareil des cours il osa en mainte occasion plaider la cause des pauvres et le précepte de l'exemple en présence d'un monarque ivre de jeunesse et bouillant d'orgueil."...

Les ouvrages littéraires proprement dits appartiennent à cette période de la vie de Bossuet pendant laquelle il fut instituteur du Dauphin. Le plus célèbre est le discours sur l'histoire universelle.... Composé à une époque où la critique, l'ethnographie, la linguistique et d'autres sciences n'existaient pas, et avec une certaine roideur d'esprit théologique, il est le plus beau monument d'histoire au point de vue religieux. Le style en est admirable, fort et concis, plein de mouvement, de gravité, de clarté et de chaleur. On n'y rencontre non plus les tours de force et les utopies dont des historiens plus récents se sont servis pour accréditer certaines opinions.

Le goût de la réalité, l'absence de toute chimère est l'heureux caractère de tous les écrits de Bossuet. Ce sera l'éternel honneur de ce grand esprit de s'être placé à égale distance du lieu commun et de la rêverie. La foi est pour lui la chose principale, mais aucun libre penseur n'a plus respecté les droits de la raison. Sa philosophie et sa dévotion s'inspirent d'elle. Qu'il parle de Dieu ou de l'homme, il est raisonnable.... Dans ses ouvrages de spiritualité et d'édification il fait toujours preuve de tact, d'esprit pratique, de sagesse. Il s'occupe de ce qui est accessible et sensible. Les choses transcendantes, les questions de pure curiosité ne le détournent pas de son chemin. Il les côtoie ou les indique, sans y perdre son temps et sa peine. L'âme humaine n'en a que faire. Il lui faut de la morale, des encouragements, des consolations, de l'instruction. Bossuet les lui donne. Son enseignement élève, fortifie, éclaire. Il n'a pour objet que ce qu'il importe de savoir, ou ce qu'il nous est donné de comprendre.

La perfection qu'il rêve pour l'homme est celle de l'évangile. Rien au delà. Il ne subtilise pas. Le raffinement en religion lui est odieux. Il lui semble contraire à la vérité, et son amour de la vérité est tel qu'il y sacrifiait même ses affections. Cela explique sa vivacité contre Fénelon dans la question de l'Amour divin.... Le style de Bossuet est magistral. Chaque jour on met en question l'excellence de quelque écrivain; le temps ne fait que confirmer celle de l'Aigle de Meaux. Précis, nerveux et sobre comme Pascal, il a plus de mouvement, de couleur et de sympathie; aussi clair, aussi naturel et vif que Voltaire, il a quelque chose de plus profond, de plus distingué et de plus noble....

Le duc de Saint-Simon rend dans ses mémoires au caractère et au génie de Bossuet l'hommage suivant: "C'était un homme dont les vertus, la droiture et l'honneur étaient aussi inséparables que la science et la vaste érudition. La place de précepteur de Monseigneur le Dauphin l'avait familiarisé avec le roi, qui s'était plus d'une fois adressé à lui dans les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parlé là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Église."...

On peut lui appliquer ces belles paroles de son oraison funèbre pour Nicolas Cornet: "Ses conseils étaient droits, ses sentiments purs, ses réflexions efficaces, sa fermeté invincible. C'était un docteur de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité, de l'ancienne probité; également élevé au-dessus de la flatterie et de la crainte, incapable de céder aux vaines excuses des pécheurs, d'être surpris des détours des intérêts humains, de se prêter aux inventions de la chair et du sang."

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ORAISON FUNÈBRE DE HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLÉANS.

Prononcée à Saint Denis le 21 jour d'août, 1670.

Vanitas vanitatam, dixit Ecclesiastes: Vanitas vanitatum, et omnia vanitas. Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste: Vanité des vanités, et tout est vanité (Eccles. i, 2).

Monseigneur: J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être sitôt après le sujet d'un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère! Ô vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leurs destinées! L'eût-elle cru il y a dix mois? Et vous, Messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort? et la France qui vous revit avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances? Vanité des vanités, et tout est vanité. C'est la seule parole qui me reste; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet, puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes, ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement: tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. Mais dis-je la vérité? L'homme, que Dieu fait à son image, n'est-il qu'une ombre? Ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang, n'est-ce qu'un rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait; et l'espérance publique, frustrée tout-à-coup par la mort de cette princesse, nous poussait trop loin. Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant, avec les impies, que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite, au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant: "Crains Dieu, et garde ses commandements; car c'est là tout l'homme; et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal." Ainsi tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde; mais, au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc, aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste; l'une qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cet autel, où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignité.

La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si grand prince, et à la plus illustre assemblée de l'univers.

"Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Écriture a loué la prudence au second livre des Rois; et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour." En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine, et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots; ils ne cessent de s'écouler; tant qu'enfin, après avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes, de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'océan avec les rivières les plus inconnues.

(Si quelque chose pouvait sauver les hommes des rigueurs d'une triste destinée, la princesse aurait dû y échapper, car elle avait tout ce qui élève les hommes au dessus des autres, naissance, rang, qualités de l'esprit, qualités du coeur; elle avait la beauté et la jeunesse, la grandeur et la gloire.)

La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, Messieurs, je ne puis plus soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. Il est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand, est par son fond incapable d'élévation.

Écoutez à ce propos le profond raisonnement, non d'un philosophe qui dispute dans une école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître: je veux confondre le monde par ceux qui le connaissent le mieux, et ne lui veux donner, pour le convaincre, que des docteurs assis sur le trône. "Ô Dieu, dit le roi prophète, vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous." Il est ainsi, chrétiens; tout ce qui se mesure finit, et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout-à-fait sorti du néant où il est sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous bâtissons dessus, que peut-il être? Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement, ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables, vous n'en trouvez point de mieux marquée, ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relève le victorieux au dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur; et du creux de leurs tombeaux sortira cette voix, qui foudroie toutes les grandeurs: "Vous voilà blessé comme nous, vous êtes devenu semblable à nous." Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature.

Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qualités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pensées pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos pensées, qui n'ont pas Dieu pour objet, sont du domaine de la mort. "Ils mourront, dit le roi prophète, et en ce jour périront toutes leurs pensées." C'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées des politiques, qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des précautions infinies; enfin ils auront tout prévu excepté leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône), c'est, dis-je, pour cela que l'Ecclésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y comprend la sagesse même. "Je me suis, dit-il, appliqué à la sagesse, et j'ai vu que c'était encore une vanité"--parce qu'il y a une fausse sagesse qui, se renfermant, dans l'enceinte des choses mortelles, s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l'unit à Dieu, une si illustre princesse ne paraîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer et le plus capable de persuader aux ambitieux qu'ils n'ont aucun moyen de se distinguer, ni par leur naissance, ni par leur grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui égale tout, les domine de tous côtés avec tant d'empire, et que, d'une main si prompte et si souveraine, elle renverse les têtes les plus respectées.

Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant, mais s'il faut des coups de surprise à nos coeurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable où retentit tout-à-coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est morte!... Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame, cependant, a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait; avec quelle grâce vous le savez; le soir nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions, par lesquelles l'Écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse et si précises et si littérales.

Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient de l'avenir, et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes par des moyens agréables: toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante, son crédit n'y aurait jamais été odieux; on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée; elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder.

Cet attachement qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort lui en donnait les moyens. Et certes c'est le bonheur de nos jours, que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince, qu'on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait point de borne.

Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C'est aussi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles; et, si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable, mais triste mort. À la vérité, Messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé, par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort comme elle l'était envers tout le monde. Son grand coeur ni ne s'aigrit, ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage, nous l'avons perdue. C'est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effort de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand coeur, cette princesse si admirée et si chérie! La voilà telle que la mort nous l'a faite! Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître, cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous l'allons voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature; notre corps prend un autre nom, même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps; il devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ces malheureux restes.

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[À ce degré d'abaissement, d'anéantissement, il semble qu'il ne reste plus rien à espérer, que tout soit fini. Non pas. L'orateur découvre ici un nouvel ordre de choses.]

"Les ombres de la mort se dissipent, et les voies sont ouvertes à la véritable vie."

[Si l'homme n'est rien par rapport au monde, il est quelque chose par rapport à Dieu. Il y a en lui quelque chose de grand et de solide.]

Le sage nous l'a montré dans les dernières paroles de l'Ecclésiaste, et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie. "Crains Dieu, et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme." Comme s'il disait: Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé, ne le croyez pas; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme?

Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre Dieu; tout le reste est vain, je le déclare; mais tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever, car, ajoute l'Ecclésiaste, "Dieu examinera, dans son jugement, tout ce que nous aurons fait de bien et de mal." Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit, "qu'à la mort périront toutes nos pensées." Oui, celles que nous aurons laissé emporter au monde dont la figure passe et s'évanouit. Car, encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du coté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel, si inévitable? Donnez à Dieu vos affections; nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ses mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort....

La mort change de nature pour les chrétiens, puisqu'au lieu qu'elle semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence, comme dit l'apôtre, à nous revêtir, et nous assure éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous permettez de parler ainsi, c'est la loi du pays que nous habitons, et nous ne possédons aucun bien, même dans l'ordre de la grâce, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais aujourd'hui qu'on cesse pour nous de compter les heures, et de mesurer notre vie par les jours et par les années; sortis des figures qui passent et des ombres qui disparaissent nous arrivons au règne de la vérité, où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi notre âme n'est plus en péril; nos résolutions ne vacillent plus; la mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale, a la force de les fixer; et de même que le testament de Jésus-Christ par lequel il se donne à nous est confirmé à jamais, suivant le droit des testaments et la doctrine de l'apôtre par la mort de ce divin testateur, ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament, par lequel, de notre côté, nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable. Donc, Messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour elle; quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l'oeuvre de la grâce, et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination. Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup, affermissons-nous, ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire. Voulez-vous voir combien la grâce qui a fait triompher Madame a été puissante? voyez combien la mort a été terrible: Premièrement, elle a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre. Que d'années elle va ravir à cette jeunesse, que de joie elle enlève à cette fortune! que de gloire elle ôte à ce mérite! D'ailleurs peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable, que de joindre, comme elle fait, aux plus vives douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir tout entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active encore, l'a déjà mise en défense.... Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le sage, "il s'est hâté." En effet, quelle diligence! en neuf heures l'ouvrage est accompli, "Il s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités." Voilà, dit le grand Saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chrétiens, elle ne finit pas leur vie; elle ne finit que leurs péchés, et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur; qu'elle a effacé, pour ainsi dire sous le pinceau même, un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde et de l'histoire, qui se commençait le plus noblement; disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne puisse être assaillie.... [Elle est morte jeune, mais c'est un bonheur quand on meurt dans le Seigneur comme elle.]

Elle a aimé, en mourant, le sauveur Jésus; les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix: j'ai vu sa main défaillante chercher encore, en tombant, de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption; n'est-ce-pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur? Ah! nous pouvons achever ce saint sacrifice, pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances.

Mais en priant pour son âme, chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous convertir? Et quelle dureté est semblable à la nôtre si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu'au fond de l'âme, ne fait que nous étourdir pour quelques moments? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau; ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car, si nous savons nous connaître, nous confesserons, chrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez bien établies; nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est par passion, et non par raison que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe, c'est que les sens nous enchantent, c'est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens, et du présent, et du monde? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près, ni plus fortement, la vanité des choses humaines? et si nos coeurs s'endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations? Quoi! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force? Et quel est notre aveuglement, si, toujours avançant vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait si bien, vous sentirez qu'elle y manque, songez que cette gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux, où rien n'a été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.

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FÉNELON. Né au château de Fénelon, dans le Périgord, en 1651; mort en 1715.

Fénelon, comme Bossuet, est une des gloires de l'église en France. C'est aussi, parmi le groupe des grands écrivains du XVIIe siècle, celui dont le caractère a été l'occasion des commentaires les plus divers.

Les critiques du XVIIIe siècle l'ont loué sans réserve. Ils ont exprimé la plus grande admiration pour son caractère et pour ses idées. Des critiques plus récents ne partagent point cette admiration. Ils prétendent que, sous les dehors de la modestie et de la douceur, il cachait un grand esprit de domination, une ambition démesurée. La vérité est sans doute entre ces deux appréciations contraires.

La vocation de Fénelon pour l'église se décida de bonne heure. Il y entra avec un enthousiasme poétique, après de bonnes études bien faites. Il eût voulu être missionnaire au loin. Il le fut en France parmi les Huguenots, avec grand succès. Il avait le don naturel de gagner les coeurs, le talent qu'il faut pour convaincre les esprits. À quelque place qu'il eût été appelé, il l'aurait remplie avec distinction, en gentilhomme modèle. Il l'était de naissance aussi bien que d'éducation.

Son nom, ses travaux et son mérite le désignèrent au duc de Beauvilliers[58] comme précepteur du dauphin, petit-fils de Louis XIV. Il fit son éducation comme Bossuet avait fait celle du fils même de Louis XIV, mais avec plus de succès. Il avait éminemment les qualités d'un maître.

[Footnote 58: Le duc de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.]

Le roi, qui l'aimait peu, mais qui appréciait ses services et son mérite, le récompensa en l'élevant à la dignité d'archevêque de Cambrai.

Fénelon était naturellement porté à une dévotion vive et spirituelle. Il se laissa gagner aux opinions d'une dame pieuse et exaltée, Mme. Guyon. Celle-ci, écrivant et dogmatisant sur la grâce et le pur amour, réussit à se faire arrêter, interroger et condamner. Bossuet demanda que l'archevêque de Cambrai condamnât lui-même les erreurs d'une femme dont il était l'ami. Fénelon s'y refusa; ses sentiments et son amour-propre furent piqués, et il publia le livre des Maximes des Saints. Ce livre contenait des principes de mysticisme que Bossuet trouvait dangereux. Il les dénonça d'abord à Louis XIV, ensuite au pape, et, à force d'insistance, finit par en obtenir la censure, à laquelle Fénelon se soumit d'aussi bonne grâce que possible.

Peu de temps après un autre incident eut lieu, qui provoqua d'une manière plus grave le mécontentement du roi.

Le livre le plus connu de Fénelon, le TÉLÉMAQUE, espèce d'épopée en prose, destinée à enseigner sous une forme attrayante la science du gouvernement à son royal élève, existait en manuscrit. Fénelon n'avait pas jugé opportun de le faire imprimer, lorsque tout-à-coup, par l'infidélité d'un copiste, ce livre parut. On voulut y voir des allusions injurieuses au règne de Louis XIV, qui s'en fâcha, et interdit à l'auteur de reparaître à la cour.

Le coup fut pénible. Fénelon alla se fixer dans son diocèse, et se donna tout entier aux devoirs de son ministère. L'affection dont il devint l'objet le consola de sa disgrâce. La renommée s'en répandit au loin, et tel en était le prestige qu'à l'époque de l'invasion de la Flandre les généraux ennemis ne ravagèrent pas le diocèse de Cambrai par respect pour l'illustre prélat.

La douleur qui dut le plus éprouver sa grande âme, ce fut de voir mourir, à la fleur de l'âge, le prince qu'il avait préparé avec tant de soin à honorer le trône de St. Louis.

Ses principaux ouvrages, outre ceux qui ont déjà été cités sont le TRAITÉ SUR L'ÉDUCATION DES FILLES, les DIALOGUES DES MORTS, les DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE, les DIRECTIONS POUR LA CONSCIENCE D'UN ROI, le TRAITÉ SUR L'EXISTENCE DE DIEU, LA LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE

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