‹ Livre d’images sans imagesChapitre 11 sur 34 · DIXIÈME SOIRÉE.

DIXIÈME SOIRÉE.

« Je connaissais autrefois une vieille fille, me dit la Lune ; pendant l’hiver, elle mettait toujours le même casaquin de satin jaune qui restait toujours neuf et formait son unique costume ; pendant l’été, elle portait invariablement un seul et même chapeau de paille et, je crois, aussi une seule et même robe, couleur gris-bleu. Elle ne sortait que pour aller voir une vieille amie qui demeurait vis-à-vis d’elle, et, dans les dernières années de sa vie, elle avait même dû renoncer à cette visite, parce que son amie était morte. La vieille fille, mon amie, était, dans sa solitude, toujours occupée près de la fenêtre, où, pendant tout l’été, elle cultivait de belles fleurs, tandis qu’en hiver elle y avait du cresson magnifique, qu’elle avait semé dans un vieux feutre. Le mois dernier, je ne l’ai plus vue à sa fenêtre ; cependant, je savais qu’elle vivait encore, car je ne l’avais pas encore vue entreprendre le grand voyage dont elle s’entretenait si souvent avec son amie. « Quand je mourrai, lui disait-elle souvent, j’aurai à faire un voyage plus long que je n’en ai jamais fait de ma vie : le caveau de notre famille est à douze lieues d’ici ; c’est là que l’on me portera ; c’est là que je dormirai avec le reste de ma parenté. » Hier au soir, une voiture s’était arrêtée devant sa maison ; on en sortit une bière ; je vis que mon amie était morte. On enveloppa le cercueil de paille, et la voiture partit. La vieille fille si tranquille, qui, pendant toute la dernière année, n’avait pas quitté sa maison, y dormait. Mais la voiture passa rapidement par la porte de la ville, comme s’il s’agissait d’une simple promenade ; arrivée sur la grande route, elle roula de plus en plus vite. De temps à autre le cocher jetait un regard furtif derrière lui ; il craignait, je crois, de voir la vieille fille au casaquin jaune, assise sur son cercueil. C’est pourquoi il fouettait les chevaux comme un fou, tout en tenant les brides si serrées, que les chevaux mordaient leur frein en écumant. Ces chevaux étaient jeunes et pleins de feu ; un lièvre passa devant eux, ils prirent le mors aux dents. La vieille fille si tranquille, qui, une année comme l’autre, avait mené, dans sa maison, la même vie lente et monotone, faisait maintenant, après sa mort, une course folle sur la grande route. La bière, enveloppée de sa couverture de paille, tomba de la voiture et resta sur la route, tandis que chevaux, cocher et voiture, continuaient leur course désordonnée. Une alouette s’éleva de terre en chantant, se posa sur le cercueil où elle entonna son hymne du matin, tout en donnant des coups de bec dans la couverture de paille, comme pour la déchirer. L’alouette, en gazouillant, reprit son essor, pendant que je me retirais derrière les nuages, rougis par l’aurore. »