‹ Livre d’images sans imagesChapitre 10 sur 34 · NEUVIÈME SOIRÉE.

NEUVIÈME SOIRÉE.

Le ciel était redevenu serein ; plusieurs soirées avaient passé sans que j’eusse vu la Lune, qui était maintenant dans son premier quartier. Elle me fournit encore l’ébauche d’un tableau ; écoutez ce qu’elle m’a raconté :

« J’ai suivi la mouette et la baleine dans leurs voyages vers la côte orientale du Groënland ; j’y ai trouvé une vallée couverte de sombres nuages et entourée de rochers stériles et hérissés de glaces, où des saules nains et des airelles étaient en pleine floraison. La lychnide épanouie exhalait son doux parfum ; ma lumière était faible, ma face était pâle comme la fleur du nénufar, qui, arrachée de sa tige, a flotté, pendant des semaines entières, à la surface des eaux. L’aurore boréale éclairait le ciel de sa couronne éclatante ; c’était comme un large anneau dont les rayons, tantôt rougeâtres, tantôt verdâtres, se répandaient en langues de feu sur tout le ciel. Les habitants du voisinage s’étaient réunis pour danser et pour se divertir ; mais, habitués à voir ce magnifique phénomène, ils daignaient à peine le regarder, se contentant de dire, suivant leurs croyances : « Ne dérangeons pas les esprits de nos ancêtres qui jouent à la balle avec des têtes de chevaux marins. » Ils ne pensaient qu’aux chants et n’avaient d’yeux que pour la danse.

« Au milieu du cercle était debout un Groënlandais, dépouillé de ses fourrures ; il tenait à la main un petit tambour dont le bruit monotone accompagnait un chant en l’honneur de la pêche aux phoques ; le chœur chantait le refrain : « Eïa, eïa, ah ! » et tous les assistants, enveloppés dans leurs fourrures blanches, se mirent à danser une ronde, de sorte que l’on aurait dit un bal donné par des ours blancs. Les danseurs faisaient les mouvements de tête les plus hardis et roulaient les yeux d’une manière étrange. Puis on simula un procès et un jugement ; les deux parties entrèrent en scène ; celui qui se disait l’offensé imitait les défauts de son adversaire dans une pantomime hardie et ironique, dansant toujours au son du tambour ; l’accusé riposta avec habileté pendant que toute l’assemblée éclatait de rire : puis le jugement fut prononcé. Les rochers retentissaient de bruits sourds, les glaciers se fendaient avec fracas, les avalanches énormes qui s’en détachaient, s’en allaient en poussière dans leur chute. C’était une magnifique nuit d’été dans le Groënland.

« À cent pas de là gisait un mourant sous sa tente ouverte, faite de peaux de renne ; la vie circulait encore avec le sang chaud dans ses veines ; mais il allait mourir : lui-même il en était convaincu autant que tous les assistants groupés autour de lui ; c’est pourquoi sa femme l’avait déjà cousu dans un sac de peau, pour qu’après sa mort on n’eût pas besoin de toucher le cadavre. Sa femme lui demanda : « Désires-tu être enterré au haut du rocher, dans la neige gelée ? J’ornerai l’endroit de ton kaïac et de tes flèches ; l’Anguekok, le prêtre, y dansera. Ou préfères-tu être descendu dans la mer ?

« — Dans la mer ! » répondit-il d’une voix presque éteinte, en hochant la tête avec un sourire mélancolique.

« — C’est une agréable tente d’été, reprit la femme, des milliers de phoques y folâtrent, les chevaux marins s’y endormiront à tes pieds, et la chasse y est joyeuse et sans danger ! »

« La peau tendue devant le trou qui servait de fenêtre fut arrachée par des enfants, avec des hurlements, pour que le mort pût être porté dans la mer, dans la mer agitée qui, pendant sa vie, lui avait donné sa nourriture, et qui, après sa mort, allait lui donner le repos. Les glaciers flottants, qui, nuit et jour, changent de place, furent son tombeau. Les phoques s’endorment sur ces glaçons, tandis que le pétrel, l’oiseau de tempête, les touche de ses ailes quand il passe. »