DOUZIÈME SOIRÉE.
« Je vais te donner un tableau de Pompéies, dit la Lune. J’étais au faubourg, dans la rue aux Tombeaux, comme on l’appelle, où se trouvent les beaux monuments, où, jadis les jeunes gens, couronnés de roses, poussaient des cris d’allégresse et dansaient avec les ravissantes sœurs de Laïs. Maintenant il y règne le silence de la mort : j’y vis des mercenaires allemands, à la solde des Napolitains, qui y tenaient garde, en jouant aux cartes et aux dés. Une société d’étrangers venus d’au delà des monts entra dans la ville avec une escorte de gardes. On voulut voir la ville ressuscitée pendant que je l’éclairais de toute ma lumière, et je leur montrai les traces des roues dans les rues pavées avec de larges blocs de lave ; je leur fis voir les noms écrits au-dessus des portes, et les enseignes qui y étaient encore suspendues. Dans les petites cours des maisons, les étrangers regardaient les bassins des fontaines, ornés de coquillages ; mais les jets d’eau ne montaient pas vers le ciel, les chants ne retentissaient plus dans les appartements richement peints dont le chien d’airain garde la porte. C’était la ville des morts ; le Vésuve seul continuait à faire entendre son hymne éternel, dont chaque strophe s’appelle une éruption nouvelle dans la langue des hommes. Nous allâmes voir le temple de Vénus, construit d’un marbre aussi blanc que la neige, où le grand autel se trouve placé devant l’escalier aux larges marches, où de jeunes saules pleureurs s’élèvent entre les colonnes. Le ciel était d’un bleu transparent ; le fond du tableau était formé par la masse noire du Vésuve, d’où sortait une colonne de feu droite comme le tronc d’un pin d’Italie ; le sommet était représenté par un nuage de fumée, qui, éclairé par une lumière rouge comme du sang, planait dans l’air tranquille de la nuit. Parmi les étrangers se trouvait une cantatrice, véritable et grande artiste ; j’ai été moi-même témoin de ses triomphes dans les plus grandes capitales de l’Europe. Après que les étrangers furent entrés au théâtre, ils s’assirent tous sur les gradins de pierre de l’amphithéâtre, dont une petite partie fut remplie, comme bien des siècles auparavant. La scène était telle qu’autrefois ; on y voyait encore les murs, servant de coulisses, et les deux arceaux à travers lesquels on apercevait, comme autrefois, les montagnes depuis Amalfi jusqu’à Sorrento, magnifiques décors, fournis par la nature même. La cantatrice monta, en plaisantant, sur la scène antique ; elle chanta, le lieu l’inspira. Je pensais au cheval sauvage de l’Arabie, lorsque, haletant, il hérisse la crinière et part : c’était la même légèreté, la même assurance. Je pensais aussi à la mère accablée de douleur, sous la croix du Golgotha : c’était la même douleur profondément sentie. Comme dans les siècles depuis longtemps passés, le théâtre retentit d’applaudissements et de cris de joie : « Heureuse femme, privilégiée du ciel ! » crièrent les auditeurs dans leur enthousiasme. Cinq minutes après, la scène était vide, la société avait disparu ; les ruines seules étaient immobiles, comme elles le seront encore après des siècles ; personne ne se souviendra alors de ces applaudissements d’un moment, ni de la belle cantatrice, ni de son chant, ni de son sourire ; tout sera passé et effacé ; pour moi-même, cette heure sera alors un moment oubliée. »