‹ Livre d’images sans imagesChapitre 14 sur 34 · TREIZIÈME SOIRÉE.

TREIZIÈME SOIRÉE.

« Je regardais par les fenêtres d’un rédacteur de journal d’une ville d’Allemagne, me dit la Lune ; j’y voyais de beaux meubles, beaucoup de livres et un véritable chaos de journaux. Il y avait là plusieurs jeunes gens ; le rédacteur lui-même était à son bureau, il avait à rendre compte de deux petits livres, qui tous les deux avaient été publiés par deux jeunes auteurs.

« On m’a envoyé ce livre, dit le rédacteur ; je ne l’ai pas encore lu, mais l’éditeur l’a bien soigné ; que pensez-vous de son contenu ?

« — Ah ! dit un des jeunes gens qui était poëte lui-même, c’est beau, un peu délayé, à la vérité ; mais, bon Dieu ! l’auteur est jeune encore ; cependant les vers pourraient être mieux tournés. Les idées sont saines, quoiqu’à la vérité il y ait beaucoup de lieux communs. Mais que voulez-vous ? On ne peut pas toujours inventer du neuf. Vous pourrez toujours le louer. Je ne crois pas que l’auteur se distinguera jamais. Cependant il a beaucoup lu, c’est un excellent orientaliste, il a le jugement sain. C’est lui qui a fait cette jolie analyse de mes Fantaisies sur la vie domestique ; il faut être indulgent avec ce jeune homme !

« — Mais c’est un véritable âne, dit un autre de ces messieurs ; rien, en poésie, n’est plus terrible que la médiocrité et lui ne l’a nullement dépassée !

« — Le pauvre diable ! dit un troisième, sa tante en est si fière ! c’est elle, monsieur le rédacteur, qui a recueilli tant de souscriptions pour notre dernière traduction.

« — La bonne dame ! oui, j’ai rendu compte de ce livre en peu de mots : on ne peut pas méconnaître son talent ! Le livre est bienvenu ! Une fleur dans le jardin de la poésie ; l’édition est bien soignée, etc. Mais cet autre livre… son auteur veut probablement que je l’achète ! On me dit qu’on en fait l’éloge. Il a certainement du génie ! Ne le croyez-vous aussi ?

« — Oui, tout le monde le dit, répondit le poëte, mais c’est un peu sauvage. La ponctuation surtout est l’inspiration d’un génie !

« — Il sera bon pour lui d’être un peu ennuyé et déchiré, autrement il aura une trop haute opinion de lui-même !

« — Mais ce serait injuste, dit un quatrième ; ne critiquons pas ses petits défauts, réjouissons-nous plutôt du grand nombre de bonnes choses qu’il y a dans son livre ; il l’emporte bien sur tous les autres écrivains !

« — Non pas ! si c’est véritablement un homme de génie, il supportera très-bien une critique mordante. Il y a déjà bien assez de gens qui l’élèvent aux nues ; n’achevons pas de le rendre fou ! »

« Le rédacteur se mit à écrire ce qui suit : « Talent qu’on ne peut pas méconnaître ; des négligences comme à l’ordinaire ; l’auteur sait faire de pauvres vers, comme on le voit page 25, où il y a deux hiatus. On lui recommande d’étudier les Anciens, etc. »

« Je m’éloignai, dit la Lune, pour regarder par les fenêtres de la maison où demeure la tante de l’autre poëte ; il était là, le poëte en vogue, le poëte honnête et modéré ; tous les invités lui rendaient leurs hommages : il était heureux. J’allai voir l’autre poëte à son tour, le poëte sauvage. Il était aussi en grande société chez son Mécène qui le protégeait ; on causait du livre du poëte modéré. « Je vais lire votre livre aussi, dit le Mécène ; mais, pour vous dire la vérité, vous savez que jamais je ne cache mon opinion, je n’en attends pas grand’chose ; vous êtes beaucoup trop sauvage, beaucoup trop fantastique. Cependant, il faut vous rendre cette justice, vous êtes un très-digne homme ! »

« Une jeune fille, assise dans un coin, lisait dans un livre les lignes suivantes :

Àbas le talent et sa gloire !
Le commun seul doit avoir cours ;
Elle est bien vieille, cette histoire :
Mais elle se voit tous les jours ! »